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MEIHOIRES CONTEMPORAIItiS.
MÉMOIRES
DE MAP AME LA DUCHESSE
D'ABRANTÈS
TOME DOUZIEME.
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PAIHS. — IMPRIMERIE DE I.ACHCVARDIX»E ,
RUS DU COLOMBIER, M" io.
MEMOIRES
OE MADAME X.h. DUCHESSE
»
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SOyVEN 1RS HISTORIQUES
^mW, SUR
•napoleoiv.
LA RÉVOLUTION,
LE DIRECTOIRE , LE CONSULAT, L'EMPIRE
ET LA RESTAURATION.
TOME DOUZIÈME.
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A PARIS,
CHEZ MAME-DELAUNAY, LLBRAIRE,
RUE GUIÎmÎGAUD , IN° u').
MDCCGXXXIII.
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DE MADAME LA DUCHESSE
D' A B R A N T E S.
CHAPITRE PREMIER.
Comnaencemeut de la révolution de l'Espagne. — L'empe-
reur à Bayunne. — L'impératrice à Bordeaux. — Les étren-
nes de Junot. — La caisse de diamans. — Le collier de
saphirs. — Le mauvais ami, — Madame Foy en Roxelane.
— Madame Trousset. — La folie de Saint-James. — Le
jardin de fleurs et le jardin d'Armide. — La comédie. —
Madame Laplanche-Mortières. — Le général Lallemand.
Millin. — Michaud. — La mauvaise actrice. — La com
tcsse Dupont. — La fête de famille. — L'abus des talens.
— La gavotte. — La rosière. — Le mal de reins dans le
talon. — La pauvre famille. — Les environs de Paris, —
La femme faisant manger les yeux de son enfant par une
araignée. — Le pauvre père. — La rosière à Versailles.
Tandis que l'Espagne commençait sa révohi-
tion, qu'elle illutninait avec le feu des incen-
XIL
S^^ouSG
2 MÉMOIPiES
dies, et que ses cloches sonnaient le tocsin de
toutes parts , nous étions à Paris dans la plus
profonde ignorance. L'empereur n'était pas en-
core de retour; l'impératrice était partie pour
Bayonne en passant par Bordeaux, et elle s'était
arrêtée quelque temps dans cette dernière ville...
L'intention de l'empereur était que cette partie
de la France, d'ailleurs si maltraitée depuis la
guerre, reçût au moins de bonnes paroles, un
accueil gracieux, de ces choses enfin qui coûtent
si peu à ceux qui possèdent le pouvoir et ren-
dent si contensceux qui les reçoivent. L'impéra-
trice avait donc rfca l'ordre de l'empereur d'être
aimable pour les Bordelais, et à bien dire, cet
ordre ne lui était pas difficile à remplir, car
on sait combien elle était facile et bonne pour
accueillir ceux qu'on lui présentait. Les Bordelais
furent charmés d'elle et par elle, et lorsque, vers
la fin du mois d'avril, elle quitta Bordeaux pour
aller rejoindre l'empereur à Bayonne, et faire les
honneurs de la France à Maria-Luisa et à Char-
les IV, elle y laissa des regrets. \oilà ce qui me
fut dit l'année suivante lorsque j'allai dans les
Pyrénées pour y prendre les eaux.
L'empereur était donc à Bayonne , organisant
ou plutôt désorganisant l'Espagne avec une ar-
deur qui, en vérité, tenait du vertige... Nous re-
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 3
cevions bien encore des nouvelles, nous antres
pauvres femmes qui attendions à Paris qu'une
lettre vînt nous rassurer ; mais Bayonne était là
comme un creuset au travers duquel passait no-
tre correspondance, et nous ne recevions que ce
qu'il plaisait au maître de nous laisser parvenir.
Le résultat de cette belle manœuvre inventée par
Louvois, et perfectionnée de nos jours, était au
moins de nous préserver de toute inquiétude,
mais aussi de nous tenir dans une ignorance pro-
fonde.
Je n'avais plus le Raincy, ainsi que je l'ai dit
plus haut. J'avais écrit à Junot que je désirais une
campagne, et qu'il voulût bien m'en laisser louer
une dans les environs de Paris... J'attendis quel-
que temps sa réponse, enfin elle me parvint par
un officier du prince Eugène qui avait été envoyé
à Lisbonne, et qui en revenait avec une com-
mission pour moi. Cette commission, qu'il de-
vait ne remettre qu'en mes mains, était, me
disait Junot dans un billet venu par l'estafette,
renfermée dans une petite cassette que je ne de-
vais ouvrir, me disait-il surtout, que devant mes
amis. . . Comme cette cassette tient en grande par-
tie à beaucoup de désagrémens survenus depuis
dans l'existence de Junot et dans la mienne, je
vais rapporter ici tous les détails de cette^ affaire.
4 MÉMOIRES
Il me faut pour cela remonter un peu dans le
passé, c'est-à-dire à la fin de l'hiver que je viens
de décrire.
J'ai parlé des fêtes nombreuses qui s'étaient
succédé sans aucune interruption. Le lende-
main de l'une de ces fêtes , j'étais encore au lit
quand on m'annonça M. Ivan , chirurgien de
l'empereur, et dont Junot était fort entiché,
comme en général son bon cœur le portait à l'être
de tous ceux avec lesquels il avait fait la guerre
dans les beaux jours d'Italie. Comme j'ai toujours
respecté les anciennes affections, je mettais tous
mes soins à être agréable aux gens qui lui plai-
saient ; en conséquence j'avais demandé à M. Ivan
de vacciner mon fils; et c'était pour visiter le bras
blanc et potelé de mon Napoléon , qui , dans ce
moment, était lumineux de beauté, que M. Ivan
se trouvait d'aussi bonne heurechezmoi.il venait
de remettre la ligature de l'enfant et de le poser
sur mon lit, quand on vint me dire que l'aide-de-
camp du prince Eugène que m'avait annoncé
Junot demandait à me voir pour me remettre
une boîte dont il était chargé pour moi. Le faire
attendre eût été trop long; j'étais d'ailleurs en-
tourée de mon enfant, de mes femmes, d'un
ami de mon mari, du moins je devais le croire ;
je fis prier Tofficier d'entrer... C'était un jeune
DK LA DUCHESSE D AERANTES. O
homme poli , bien appris. Il me remit une petite
caisse grande comme une caisse d'eau de Colo-
gne avec une lettre de Jimot. Voici ce qu'il m'é-
Ciivait :
» Ma chère Laure, voici mes étrennes. J'ai bien
«chargé Nitot de te les donner de ma part';
Bmais tu m'en as données de trop belles , toi ,
• pour que je me borne à ?non cadenas... Je t'en-
■ voie une parure de saphirs, composée de neuf
• pierres pour le collier, quatre pour les girando-
» les, dont les poires sont d'une bien belle lon-
ïgueur ; sept plus petites pour le peigne, et un
• saphir isolé dont tu pourras faire une plaque
j>de ceinture, une agraffe , ce que tu voudras.
• Si la pierre n'est pas trop grosse, pourquoi ne
» l'offrirais-tu pas à l'Éminence? C'est à ta vo-
» lonté.
» Je joins à cet envoi de quoi le rendre encore
» C'était uu fort beau solitaire qu'il avait chargé Nitot de
monter en cadenas , et d'attacher à rnon coUier de perles
sans que je le susse. Gela fut exécuté en effet, et le matin du
jour de l'an, lorsque je m'habillai pour aller faire ma cour à
Madame, je vis avec une joyeuse surprise celte augmentation
de beauté à une parure déjà fort belle. Junot était alors à
quatre cents lieues de moi, et il y avait huit ans que nous
étions mariés.
6 MÉMOIRES
» plus agréable. Je sais qnetu aimes les pierres de
» couleur entourées de diamans , et la boîte de
• jaspe sur laquelle est un camée représentant le
«Saint-Père contient de quoi te contenter à
» cet égard-là. Je crois que les pierres ont été
• bien choisies; elles ont d'ailleurs passé parles
t mains de Roberio de Souza , avaliador de todas
^pedras e diamantes , brûlas, lapidadasescolïdas,
• etc. , etc.; tu dois te le rappeler... c'est lui
» qui m'avait fait acheter tes deux parures d'ai-
«gues-marines et de rubis-balais, mais surtout
« le beau fil de perles qui forme le rang supé-
» rieur de ton collier.
» Mon avis est que tu fasses tailler tes pierres
» en Hollande. Paris , à ce que me dit Quintella ,
«qui est passé maître dans les questions de la-
apidaire, est beaucoup plus cher pour la taille
» des pierres brutes. L'Angleterre l'est encore
» plus... Paris est le lieu où l'ouvrage est le mieux
• fait, à ce qu'il prétend; mais tu me compren-
• dras lorsque je te dirai que j'aime mieux que
» cette opération se fasse , soit à Bruxelles ou An-
• vers, soit à la Haye ou Amsterdam... ïu dois
• avoir là-bas un arni, je pense; M. Fornier de
«Montcazal... S'il est revenu à Paris, charge De-
» vois ou Nitot d'envoyer les pierres ; mais sur-
» tout ne te laisse pas tromper. Je t'envoie une
DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 7
«belle parure; quant à son prix, ne crois pas
»que j'aie fait des folies. Je joins ici l'estimation
» et le poids de chaque pierre de couleur, ainsi
» que le poids général de tous les bruis... Tu con-
» nais maintenant pourquoi je ne voulais pas que
» cette boîte fût ouverte devant vingt têtes folles
» comme celles qui pouvaient être dans ton salon.
» Je n'ai déjà que trop d'envieux , et en te voyant
»un collier de saphirs, entouré de diamans que
• je t*ai envoyés bruts ^ ils crieraient après moi ,
• comme si j'avais dépouillé le prince du Brésil
• avant son départ. Quant aux diamans bruts et
«taillés de la couronne de Portugal, ils ont em-
» porté jusqu'à un morceau de cristal que tu dois
» te rappeler avoir vu au cabinet d'histoire natu-
» relie de Lisbonne, et qui était taillé à l'imita-
»tion parfaite du fameux diamant du Portugal^
• auquel il ne manque que l'absence d'im cra-
• paud pour en faire le joyau le plus beau du
«monde entier. J'ai acheté ceux-ci de mes pro-
• près deniers. Ils me coûtent une somme très rai-
• sonnable, et que je te dirais s'il n'était impoli
» d'annoncer la valeur d'un présent. Quoi qu'il en
• soit, ma Laure, porte-le avec orgueil ; il estnon
r> seulement à toi , mais il est une preuve même
• de ma modération, et j'en suis fier... Je désire
8 MÉMOIKES
» que tu offres de ma part la boîte avec le camée
«représentant le Saint-Père à notre bon oncle
a l'abbé de Comnène... Un bomme vertueux aura
»le portrait d'un bomme vertueux... A propos
»du pape, monseigneur Galeppi se met à tes
«pieds... C'est un bomme bien spirituel , mais
» dont l'état babituel de finesse et de ruse finit
» par devenir fatigant.
» Nous sommes ici dans des occupations telles
» qu'elles doivent être pour des Français : nous
«travaillons et nous nous amusons... Je donne
«des fêtes... j'en reçois... Geouffre ' est lesurin-
» tendant des menus plaisirs ; c'est lui qui a la
«direction des spectacles et des bals... Magnien
• n'est pas plus léger que tu l'as connu , et seule-
«ment un peu plus ennuyeux. Si tu viens ici,
» comme tu me le fais espérer, emmène avec toi
«toutes les jeunes femmes de ton état-major. Je
» demanderai Lallemand pour que Calo vienne
»avec toi, quoique je présume bien qu'elle mar*
«che sans son mari. Madame de Laborde doit
» aller souvent cbez toi , à ce que m'a dit le gé-
» néral que j'ai nommé gouverneur de Lisbonne.
0 Fais-lui bon accueil ; je tiens à ce que tu sois
» Mon beau frère , M. de Geouffre , père de mon neveu
Adolphe de Coranèue.
DM LA DDCHliSSE D ABKAJVTES. Q
• bien pour elle. Son mari est un vrai brave...
» un vrai soldat de la bonne-roche celui-là... Sois
►bonne aussi pourraadameThiébault. Si tu viens,
» détermine-les à venir toutes. Nous avons déjà
• un assez bon fonds... madame Trousset et ma-
idarae Foy , ainsi que madame Thomières... Ma-
«dame Foy est belle-fille de Baraguay-d'Hilliers.
» C'est une assez jolie femme blonde, le nez en
• Tair... en tout la physionomie très... très Roxe-
olane... Quant à madame Trousset, elle est bien
»plus belle que madame Foy; mais il ne faut pas
» se hasarder auprès de celle-là.. . c'est une femme
» vertueuse, et positivement vertueuse. Je ne sais
• ce qu'on a conté sur elle... ce que je sais, inoiy
• c'est que j'ai été repoussé, et repoussé avec
»cet accent qui vous dit : N'y revenez pas , etc.
J'ouvris ma boîte; elle contenait 5oo karats de
diamants bruts en petites pierres d'entourage de
six à sept grains, et comme elles devaient per-
dre la moitié à peu près en passant par la taille,
c'était bien ce qu'il fallait pour entourer '.
Dans ma joie de jeune femme... Voyez, disje
à Ivan, comme c'est une chose agréable d'avoir
» M. Cavagnari, alors chargé de Ja direction de nos affai-
res et par les mains de qui elles ont passé, peut certifier delà
vérité de ce que je dis.
10 MJÉMOIRES
un mari gaîant comme un Sylphe et faisant ses
générosités comme un Aboulcacem.
Et je lui lus la lettre de Junot; après quoi je lui
montrai toutes mes richesses. Il en demeura tout
ébloui, et en vérité bien plus que cela ne valait,
car toute la parure entière ne fut jamais d'un
prix bien éievé... Après m'a voir félicité sur mes
belles étrennes, Ivan s'en fut. Je ne l'accuse pas
d'avoir parlé dans un sens peu charitable de ce
qu'il avait vu , mais ce que je sais, c'est que l'im-
pératrice , qui n'était pas encore partie à cette
époque, c'est que toutes les femmes , qui déjà
étaient jalouses de ma position dans le monde,
se mirent à crier qu'il n'y aurait plus moyen
d'y tenir, si la femme d'un lieutenant de l'em-
pereur recevait en don pur et simple , de son
mari, des caisses de diamans bruts... Je n'exa-
gère pas en affirmant qu'au bout de huit jours il
y en avait un tel nombre , que l'aide-de-camp du
prince Eugène eût été bien empêché pour les
apporter sur son cheval. Oh! pitié! pitié î... J'en
aurais ri , mais la chose n'était pas de nature à
égayer, je le devais bientôt apprendre.
D'après ce que Junot m'avait écrit , je me mis
en quête d'une maison de campagne. J'en trou-
vai une charmante, à Neuilly. C'était ce qu'on
DE LA UUCHESSE D ABRANTE&. 1 1
appelait la folie de Saint-James; cette ravissante
maison était toute meublée. Comme elle a été
ravagée par la bande noire, au point d'être mé-
connaissable, je ne passe jamais devant sans
éprouver un sentiment de tristesse amère, il me
semble voir uu ami souffrant qui a eu de meil-
leurs jours... Oh! qu'elle est puissante la magie
des lieux rappelant un souvenir chéri!... qu'il
est profond celui que j'attache à ces belles rives
de la Seine, à ces ombrages fleuris du parc de
Saint-James! Et cette serre... ces plantes embau-
mées donnant un parfum des contrées lointaines,
nous révélant un monde inconnu!... Oh! tout
cela était bien beau !... tout cela avait un charme
bien doux !
La maison n'était qu'un grand pavillon... mais
il contenait ce qui m'était nécessaire à cette dis-
tance de Paris. Un très beau salon et une grande
salle à manger avec un premier salon servant de
salon de musique. De l'autre coté du salon
était une charmante chambre à coucher, un petit
salon de travail, une salle de bains et mon cabi-
net de toilette. Cet appartement donnait sur un
jardin de fleurs, uniquement à moi seule , et
fermé, du côté du jardin, par un treillage à la
manière suisse ^ et de l'autre, par un canal bordé
J a MÉMOIRES
d'une allée de tilleuls, conduisant de la porte
de mon cabinet de travail, jusqu'à une grotte
qui donnait sur la rivière, un peu au-dessous du
laminoire qui était au bas du pont. La serre
cbaude, l'une des plus belles des environs de
Paris, après celle de la Maimaison, avait, à cette
époque, trois cents pieds d'ananas, ce qui en
assurait cent par année à la maison , et renfer-
mait une immense quantité de plantes exotiques
et indigènes de la première beauté. Le perron
du pavillon était formé par deux escaliers de
douze marches, sur lesquelles les jardiniers
avaient soin de placer des vases étrusques, rem-
plis des plus belles fleurs, élèves de la serre. Je
me rappelle qu'un jour, on mit sur le perron ,
plus de quarante Magnolias, Daturas ou Oran-
gers Pompoleum* ; le même jour, mon jardin de
fleurs , dans lequel l'on n'entrait que par mon ap-
partement , était rempli de plus de deux mille
pieds d'héliotropes, d'œillets, de jasmin, de
roses des quatre-saisons, de roses mousseuses,
et tout cela, planté en corbeille et entouré d'une
épaisse bordure de réséda... Ah! c'était un lieu
de délices , qui donnait bien la preuve que les
« C'est un oranger dont la fleur est énorme , et d'un par-
fum admirable.
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. |5
jardins d'Armide ont pu exister... tout ce qui
formait ombrage était, acacia, ébénier, lilas
ou catalpa; mais toujours arbre à fleurs...
La proximité de Paris me permettait d'y venir
souvent au spectacle. Ils n'étaient guère fréquen-
tables l'étéjCependant l'Opéra était toujours suivi.
Après le dîner je montais en voiture avec ma-
dame Lallemand, qui demeurait toujours avec
moi et quelques unes de ces dames, et puis
nous venions à Paris. A minuit nous repartions
pour Neuilly par une de ces nuits d'été fraîches
et belles, de ces nuits claires dans l'ombre, où
la nature se devine à travers ce voile de gaze
brune jeté sur elle... ou bien à la lueur d'une
lune qui éclairait notre course rapide... et lors-
que nous arrivions près de l'allée qui condui-
sait au pavillon de Saint-James* , un vent par-
fumé venait frapper notre visage... c'étaient des
bouffées embaumées d'une odeur fantastique ,
tant elle était suave et pourtant enivrante... elle
venait du parc du pavillon... et surtout de ce
jardin de fleurs qui entourait mon appartement..,
'J'ai donne la description de celte délicieuse retraite,
parce que , à l'époque où madame de Bourbon l'occupait,
elle n'était déjà plus comme lorsque je l'avais. Oa la détrui-
sit aussitôt après mon départ.
1 4 MÉMOIRES
Oh! je le répète! c'est un doux souvenir que celui
de cette ravissante habitation!...
Le matin je montais à cheval avec madame
Grandsaigne ; quelquefois, lorsque nous étions
matinales, nous rencontrions le duc de Gaète,
qui montait le cheval limousin, avec la housse
de velours galonnée et le bridon d'or... J'étais
toujours charmée de ces rencontres. Le duc de
Gaëte était homme de bon esprit et d'excellen-
tes manières.. . il est si poli, et si poli avec l'in-
tention de l'être, qu'on lui en savait doublement
gré... seulement il n'aimait pas beaucoup le galop
de chasse que madame Grandsaigne et moi lui
faisions courir.
Je trouvai une salle de spectacle dans l'orange-
rie, avec les décorations. Le général Lallemand,
alors major d'un régiment de dragons, venait
d'arriver à Neuilly, où il demeurait avec sa femme
qui était toujours avec moi. En revoyant des
coulisses, nu théâtre, notre goût de comédie
nous reprit, et nous nous écriâmes aussitôt qu'il
fallait jouer au moins le CoUatéraL\... Millin, qui
était un de mes plus fidèles habitués, appuya la
motion de toutes ses forces, et en vérité je ne sais
pourquoi, car il jouait comme une vraie pantou-
fle. M. de Planard ( Eugène de Planard ), auteur
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 1 f*
de plusieurs pièces charmantes, et cousin de ma-
dame de Grandsaigne, fut enrôlé à l'unanimité ;
madame Laplanche-Mortières avait de grands
yeux bleus, une figure qui pouvait être bien;
elle joignait à cela une voix qui, quoiqu'elle fût
dans le haut de la tête, et un peu criarde, était
encore plus de mise que celle de madame Lalle-
mand, dont le rhume éternel s'opposait à toute
entreprise théâtrale de sa part. Madame Laplan-
che-Mortières fut donc recrutée pour les jeunes
premières , et nous arrêtâmes de jouer la jolie
petite pièce de Défiance et Malice et les Rivaux
d'eux-mêmes. Le général Lallemand fit Blinval
dans Défiance et Malice, et moi Céphise. Dans
les Rivaux d'eux-mêmes, je remplis le rôle de
la soubrette, qui m'allait mille fois mieux que
celui de madame Derval qu'on m'avait imposé à
la Malmaison, où l'on ne jouait presque jamais
dans les rôles qui vous convenaient... Madame
Laplanche-Mortières fit madame Derval, le gé-
néral Lallemand Derval, M. de Planard joua le
rôle de l'ami, et Millin celui de l'aubergiste , qui
devait être bien difficile, car jamais il n'a su dire
les vingt paroles dont il se compose... Par cet
exemple, j'acquis ce jour-là la preuve incontes-
table qu'on peut très bien comprendre un rôle
et ne pas bien le jouer. Sans doute M. de Planard
l6 MiMOIREfi
comprenait son rôle , car il est difficile d'avoir
plus d'esprit ; toutefois, ceux qui ont assisté à la
représentation dont je parle doivent se rappeler
combien il était inférieur au général Lallemand.
Dugazon n'était plus en état de diriger nos tra-
vaux dramatiques; ce fut Michaud, le pourichinet
du théâtre de ta république ', qui fut notre répé-
titeur; j'en fus peut-être plus contente. Duga-
zon avait une habitude de raillerie, lorsque vous
manquiez, qui long-temps avec lui mettait son
son écolière mal à l'aise. Michaud comprenait
fort bien quon ne comprit pas au premier mot,
et sa manière de démontrer était parfaite; je n'ai
connu que mademoiselle Mars qui fût meilleure
maîtresse. J'ai eu des leçons de déclamation de
Talma. J'ai vu mademoiselle Raucourt et Mon-
vel donner des leçons à Junot. J'ai même entendu
Talma professer souvent son art pendant
deux mois que nous passâmes ensemble à
Aix en Savoie, et jamais je n'ai entendu une
démonstration plus facile que celle de Mi-
chaud. Avec un tel maître le rôle de Malice n'é*
lait pas bien difficile, et en effet la pièce ne fut
pas mal jouée; ces sortes de rôles sont bien plus
• On appelait ainsi la Comédie Française pendant le temps
de la révolution.
DE Ll DUCHESSE D AERANTES. î "^
aisés qu*on ne croit. Les Rivaux d' eux-mêmes
furent également bien représentés : mais une
chose qui me surprit beaucoup , ce fut de voir
à quel point il fut difficile de faire com-
prendre le rôle à madame Mortières... Michaud
y perdait sa science. Il y avait entre autres choses
une simple parole dont elle ne pouvait prendre
la juste intonation : ce n'était pourtant pas dif-
jficile; il fallait dire seulement :
a Bonjour , mon cher Dupont. »
Mais c'était l'entrée en scène, et il fallait que
cela fût bien dit ; Michaud y tenait, et il avait
raison. Cette parole est un des souvenirs les plus
comiques de mes souvenirs niais. Cette pauvre
madame Mortières a été plus de huit jours à bien
accentuer ce malheureux bonjour. Elle croyait
c^ue jouer la comédie, c'était une obligation de
se changer tellement et la voix et le corps qu'on
n'y reconnût plus rien; en conséquence, elle pre-
nait toutes les intonations de sa voix, et comme
elle l'avait claire et perçante au dernier point , on
pense que l'échelle du diapazon se parcourait
sur tous les tons. Elle me rappelait ce proverbe
de l'officier du gobelet, où l'on apprend à un
mystifié à demander à boire -pour le roi , et celui
qui le mystifie lui persuade que la qualité du vin
se reconnaît à l'intonation de la voix. En con-
XIT. 2
,î8 MÉMOIRES
séquence, du vin de Champagne se demande,
lui dit-il, d'une voix haute et claire... du vin de
Roussillon, avec une voix de lutrin... et cette
pauvre mada me Mortières disait son bonjour, mon
cher Dupont.,, commemon officier du gobelet di-
sait :
— A boire pour le roi !...
Et puis il se joignait à cela une démarche em-
barrassée, une figure souriante, avec une peur
qui contractait ses lèvres... elle était bien drùle...
On m'a dit que depuis elle avait joué la comédie
avec un succès étonnant chez madame de la Bri-
che... à la bonne heure... je veux bien le croire.
Notre représentation fut charmante; elle avait
attiré beaucoup de monde, bien que nous fussions
dans la morte saison. Après les Rivaux d'eux-
mêmes , nous revînmes au château , et l'on dansa
jusqu'à deux heures du matin.
J'avais invité à cette représentation la comtesse
Dupont , femme du général Dupont. Son mari ,
d'après ce que m'avait écrit Junct , devait se trou-
ver bientôt sous ses ordres ', et j'avais ordre, moi,
de lui faire des prévenances. Je l'invitai donc avec
I Cela devait être sans l'affaire de Baylen. Le grand-duc
de Berg, dans une seconde lettre e'crite à Junot, comprenant
la force des raisons qu'il lui donnait , devait ea effet diriger
la plus forte partie du corps de Dupont sur le Portugal.
DE LA DUCHESSE d'aeRANTÈS. I9
madame Bergon sa mère , qui , soit dit en pas-^
sant , avait l'air aussi jeune que sa fille , si ce
n'est plus. Madame la comtesse Dupont, pour
me rendre ma politesse, m'engagea à son tour à
une fête qu'elle donnait aux Thèmes dans une
assez jolie campagne qu'elle avait, ou bien qui
appartenait à son père. Cette fête a laissé dans
ma mémoire un souvenir singulier de l'abus
qu'on peut faire des talens.
Nous arrivâmes au grand jour. L'heure était
indiquée, je crois, pour sept heures. A peine des-
cendue de voiture, je fus saisie aux deux tempes
de cette vapeur de solennité, qui donne d'abord,
le frisson, et puis la migraine... Qu'on vienne me
dire ensuite que les pressentimens ne sont pas
vrais... Tout était sérieux dans cette maison, et l'on
se préparait à s'y amuser avec un air de tristesse
qui pouvait, par exemple, être là plus qu'ailleurs
un pressentiment de ce qui se passait en Espagne.
Madame Bergon , en Thonneur de qui se donnait
la réjouissance , n'était pas plus souriante que
les autres, et au bout d'un quart d'heure j'au4
rais donné de grand cœur dix révérences pour
un sourire de cordialité.
Lorsqu'on fut rangé en cercle dans un grand
salon , la fête commença par ime symphonie de
la composition de madame la comtesse Dupont.
20 MÉMOIRES
Après les applaurlissemens de rigueur, car le
moyen d'en refuser à la maîtresse de la maison !
elle se mit à un pupitre, et chanta une cantate
dont les paroles étaient de madame la comtesse
Dupont^ et la musique de madame la comtesse
Dupont. Nouveaux applaudissemens... nouveau
silence... Alors m.adame Bergon nous engagea à
passer dans une chambre voisine, et là nous
vîmes un grand portait à l'huile représentant le
général Dupont , et le portrait était l'ouvrage
de madame la co?7iiesse Dupont ; il n'était ni bien
ni mal fait. C'était l'œuvre d'une femme allant
dans le monde , et qui, ainsi que toutes les jeu-
nes filles de cette époque, avait reçu une édu-
' cation extrêmement soignée, sous le rapport des
arts surtout, ce dont on avait fait la critique
très spirituellement, quelques années plus tôt ,
dans le joli vaudeville du Tableau des Sabines.
Quant à celui de madame Dupont, ce qui m'en
est resté de plus frappant dans le souvenir, c'est
qu'il n'avait que peu ou pas de jambes
Je tenais le bras de madame Lallemant, que je
serrais de toutes mes forces , car l'ennui me fai-
sait tourner à la mort , lorsque madame Ber-
gon me pria de me retourner, en me demandant
poliment si je n'avais pas été à Boulogne.
— Mon Dieu ! pensai-je , va-t-on nous lire une
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 2l
relation de voyage?... ce n'était pas tout-à-f'ait
cela : il était seulement question de regarder, et
d'admirer conséquemment, des vues des environs
de Boulogne , faites , dessinées et gravées par
madame ta comtesse Dupont ; entre autres celle
de la barraque du général Dupont, autant que je
peux m'en rappeler. Ces vues n'étaient que
des eaux fortes , et l'on sait que cette ma-
nière du trait simple n'est tout au plus sup-
portable que pour la figure , parce que là tous
les contours sont purs et arrêtés ; mais, pour un
paysage, c'est, absurde... J'étais du reste dans un
tel état par l'excès de l'ennui , que je ne pouvais
articuler une parole. Ma compagne était tout
aussi malade... Dans le moment où j'allais faire
bien sûrement une impolitesse en m'en allant,
nous entendîmes les violons s'accorder dans le
salon. C était encore le temps où j'étais fort dis-
traite par une contredanse. Je me sentis ranimée
par les bons accords de Julien ; nous nous em-
pressâmes de passer dans le salon... Qui croit-ou
que j'y trouvai ?... madame la comtesse Dupontl...
oui... elle-même... en propre personne... posée
au milieu de la chambre, ayant à ses côtés un
monsieur coiffé du tricorne, et tous deux se dis-
posant à faire la révérence du menuet de la cour...
Un menuet , bon Dieu ! ... en 1 808 ! . . . J'éprouvai
22 MEMOIRES
vraiment un tel mouvement nerveux, que , dans
ce moment , je fus , je crois, très conquérante sur
moi-même en ne disant pas tout haut :
— Ma foi , c'est par trop fort !
On pense bien que la gavotte s'ensuivit!... Je
ne sais laquelle fut dansée... J'en étais arrivée à
ce point de stupeur qui précède le moment où
l'on mène tuer les gens en grande cérémonie...
Enfin, madame Dupont s'en vint me demander
Lien poliment, et comme si la gouvernante
de Paris avait eu soixante-dix ans... si je ne se-
rais pas disposée à danser une contredanse... Je
ne pus m'empécher de lui répondre que mes jam-
bes étaient un peu engourdies... et elle fut bien-
heureuse que ma langue et mon esprit le fussent
aussi , car elle aurait eu sans cela une de ces pa-
roles qui vengent de plusieurs heures d'ennui ;
et pour dire le vrai de la chose , c'était , à cette
époque surtout, une vraie mystification pour moi
et mes amis que de nous faire tomber dans un
tel guêpier ; car ma maison , et surtout ma so-
ciété intime , étaient faites de manière à pou-
voir dire encore aujourd'hui qu'elle était Ja plus
agréable de Paris, et peut-être l'une des plus so-
ciables , doucement , joyeusement sociables de
l'Europe.
Ah! jamais je n'oublierai cette soirée 1... Ce
>z
DE LA DUCHESSE D AERANTES. 25
que je n'ai pas besoin de dire ensuite, c'est
que la comtesse Dupont est une des femmes
le plus remarquablement instruites que l'on
puisse rencontrer, et j'ajouterai , dont la ré-
putation est la plus pure... Mais qu'importe à ceux
qui ne sont pas ses amis , et qui vont chez elle
pour s'amuser?... c'est la morale du monde; je ne
dis pas qu'elle soit la meilleure... mais elle règle
le code, non pas social, mais sociable.
Quelques jours après, il y eut encore chez
moi, à Neuilly, une fête dont l'objet avait une
solennité touchante : il s'agissait de couronner
une Rosière; c'était celle de Sûresne. La princesse
de Vaudemont l'avait couronnée et dotée l'année
précédente , et en ma qualité de dame de charité
de toute la banlieue , on vint me demander de
donner la couronne et la dot, c'est-à-dire, de la
doubler, car la fondatrice l'avait déposée en in-
stituant la Rosière.
Madame Desbayssins, autrefois mademoiselle
Mourgue, avait habité quelques mois une grande
maison qui se voyait encore sur le sommet de la
montagne. Un jour, en descendant rapidement
la côte, la portière de sa calèche s'ouvrit... sa
fille , âgée de cinq à six ans , tomba sous la roue,
et fut tuée sous les yeux de sa mère... je ne con-
çois pas un plus affreux malheur.:.
24 MEMOIRES
Madame Desbayssins fut jDresque insensée de
douleur, et une parole de pi us à cet égard est su-
perflue... La malheureuse mère fut entourée de
tant de soins par les habitans de Sûresne, qu'en
apprenant qu'ils regrettaient leur couronnement
de la Rosière , elle en rétablit la cérémonie , et
fonda une dot pour chaque rosière. Voilà du
moins la version qui me fut contée par les com-
mères du pays, car je n'ai pas l'avantage de con-
naître madame Desbayssins personnellement,
et quant aux autorités, c'est-à-dire, le maire et les
électeurs, j'aurais, je crois, fait plutôt parler les
statues de mon parc.
J'avais invité cent personnes pour voir cette
cérémonie dont nous avions perdu le souvenir,
et qui ne se conservait plus ^qu'à l'Opéra-Comi-
que. Dès le matin, les salons du château et même
la vaste pelouse qui est au-devant , étaient rem-
plis par les curieux qui voulaient voir un cou-
ronnement de rosière. C'était ma fille aînée,
Joséphine , qui était alors une ravissante enfant,
aux boucles de cheveux soyeux, aux joues seu-
lement rosées et au regard d'ange , qui devait
poser la couronne : on était bien sûr que la prê-
tresse était digne de faire son office.
Il y avait à cette époque une grande quantité
d'étrangers à Paris. Ma position m'imposait l'o-
DE L.V DUCHESSE D AERANTES. 2D
bligation d'en voir beaucoup , et Toidre de l'em-
pereur était que surtout les Russes fussent trai-
tés avec une extrême bienveillance et toute la
prévenance de l'hospitalité. Ce fut quelques se-
maines après qu'il eut à Erfurth cette fameuse
entrevue avec l'empereur de Russie. Ce temps
est celui où Napoléon eut une puissance affer-
mie et certaine. La Russie était de bonne foi,
et j'en ai la preuve par-devers moi... une preuve
certaine... Malgré les affaires d'Espagne, l'em-
pereur Napoléon aurait été toujours le maître
de l'Europe en demeurant lié avec celui de
Russie... En vérité, quand on voit l'avenir ainsi
livré au pillage par des pensers pourtant si no-
bles et si grands, on ne peut s'empêcher de
pleurer... oui, de pleurer en larmes de sang et
de feu sur un tel malheur.
Je voyais donc beaucoup de Russes ', et le jour
du couronnement de la rosière il y en avait un
grand nombre à NeuilIy.Tous les étrangers de dis-
tinctionqui étaient alors à Paris furent également
invités par moi pour voir cette cérémonie. Ce fut
donc tout-à-fait une chose remarquable que /^ cor^
» Mais- jamais je ne suis allée à la cour de Russie, ainsi
qu'on a bien voulu le dire dernièrement dans un article
parfaitement aimable sur moi, et dont je suis an reste bien
reconnaissante. {E ncjclopédie des Gens du li/onde yTREVTT£,h
et WuATz)
fl6 MÉMOIRES
iége, depuis le châteaujusqu'auvillagedeSûresne.
Ma fille fut placée sous un dais qui était à la droite
de l'autel ; il y avait autour d'elle une foule de ses
jeunes amies dont j'avais invité les mères... Hélas!
parmi elles il y en avait deux de bien remarqua-
bles, l'une par sa beauté, l'autre par son char-
mant caractère et son aimable esprit, qui toutes
deux sont mortes bien jeunes et bien heureuses :
ce sont les deux jeunes princesses de Metter-
nich, Marie et Clémentine, Marie, l'aînée, était
moins jolie peut-être que sa sœur, mais comme
elle était aimable et douce , comme son mari a
dû être malheureux de sa perte!... Clémentine
était belle comme les beaux enfans du Corrège.
Ses grands yeux noirs , ses joues rondes et roses
avec des traits si purement dessinés en faisaient
une des plus jolies enfans qui puissent flatter
l'orgueil maternel. Madame de Metternich en
jouissait pleinement, car elle était excellente
mère, et la mort l'aurait frappée doublement si
elle eût vu périr ses enfans. . . car tous trois sont
morts... L'aîné de tous, Victor, était aussi à cette
fête... quel joli enfant!... Mon Dieu ! vos dé-
crets sont puissans, et il faut s'y soumettre... Mais
de quelle amertume de tels malheurs remplis-
sent les jours qui restent à passer sur la terre!...
Quelle plus désastreuse douleur peut ravager
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. Z'J
Texistence que cette mort promenant ainsi sa faux
sur les joies de l'âme, et moissonnant la plus
légère espérance en abattant ces têtes chéries dans
lesquelles on revit... Je crois pouvoir affirmer
que M. de Metternich est l'homme de l'Europe
le plus malheureux aujourd'hui... surtout depuis
la mort de son dernier enfant. .. Tant de jeunesse
frappée de mortj tant d'espérances détruites , et
cela dans le cœur d'un père... et quel père!..;
d'un homme dont la renommée doit être pour
lui un avenir, et qui voit cet avenir sans pos-
térité pour l'assurer... Car, sans égoïsme, sans
sécheresse d'âme, n'est-ce donc pas un besoin
pour l'homme dont les travaux le placent au
premier rang , de savoir que son nom vivra
dans le cours des âges... Et quand on pense
qu'au milieu de ce bouleversement causé par la
mort dans sa famille , il a dû pleurer sur la perte
d'une ravissante créature , belle par tout ce qui
fait qu'une femme l'est véritablement , la perfec-
tion du corps et de l'âme , et la création complète
de M. de Metternich, on répétera avec moi que,
malgré les honneurs qui l'accablent de leur poids,
malgré la renommée qui le proclame le plus ha-
bile, l'amitié de son souverain, ses immenses
richesses , il est l'homme le plus malheureux
de l'Europe,.. Quelle fin pour tant de travaux...
20 MEMOIRES
quelle nuit profonde répandue sur un avenir!...
Oui, oui, il est bien malheureux... et j'ajouterai
qu'il ne le mérite pas.
Lorsque nous arrivâmes à Suresne , le con-
seil était assemblé pour décider du sort des trois
candidates... Tout le cortège était fort impatient
de les voir. Quelques jeunes Russes me deman-
dèrent si l'une des conditions de la fondatrice
n'était pas qu'elles fussent fort belles, et l'un
d'eux motiva parfaitement sa demande. Selon
lui , la vertu était bien plus couronnable après
avoir été attaquée , si elle reste pure, que si ja-
mais un propos d'amour n'avait frappé l'oreille
de la jeune fille; et quand elle est jeune et jolie
tout à la fois, son mérite est bien plus grand de
sortir victorieuse de plusieurs attaques. Je trou-
vais qu'il avait raison, mais j'ignorais comment
étaient les postulantes ... je savais seulement qu'el-
les étaient trois... qu'elles étaient vêtues de blanc,
et qu'elles étaient jeunes... Sans être bien ro-
manesque, on pouvait s'attendre à voir un spec-
tacle au moins intéressant... aussi ces jeunes
gens étaient-ils le plus près de la porte de la
mairie, afin de voir les trois anges de pureté et
de beauté qui allaient sortir du lieu où leur sort
se décidait... Le bruit des fifres, des tambours,
annonça enfin que le jury avait prononcé, et
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 2^
l'adjoint du maire sortit en proclamant le nom
de la rosière... C'était la fille d'un vigneron du
village... A peine ce nom fut-il connu qu'une
rumeur s'éleva rapidement parmi la foule des
paysans. La rosière méritait son bonheur, mais
les autres le méritaient aussi; et les frères, les
cousins, les pères, et même les amoureux, car
elles en peuvent avoir pour le bon motif, pri-
rent aussitôt fait et cause, et les coups de poing
commencèrent à donner à la fête une couleur
un peu anti-romantique... Cependant le tumulte
s'apaisa à la vue du maire et des autorités du
pays qui sortaient de la mairie pour venir à l'é-
glise. Ce fut un vrai coup de théâtre , et j'avoue
que moi-même je ne pus m'empêcher d'être sur-
prise en voyant les trois postulantes à la cou-
ronne de roses... 3 'avais tort cependant, car un
moment de réflexion m'aurait fait comprendre
que des filles de vignerons , de journaliers ne pou-
vaient être autrement qu'elles étaient. Le fait
est que nous vîmes arriver trois grosses filles
Lien robustes, courtes de taille, ramassées, le
teint hâlé , coiffées d'un immense bonnet rond,
bien épais, bien empesé, portant un déshabillé
de grosse percale blanche, à la taille courte, aux
manches venant au milieu du bras, et laissant
3a MEMOIRES
voir une main qui se détachait en bronze sur le
blanc éclatant de la percale, ainsi qu'une partie
de ce malheureux bras... De plus^ les trois candi-
dates n'étaient point jolies, si ce n'est pourtant
la rosière, qui était mieux que ses rivales. Ja-
mais je n'ai vu un désappointement plus comi-
que que celui de tous les jeunes gens, qui avaient
déjà fait un petit roman dans leur tête tout en
attendant les rosières. Comme nous étions déjà
placés , je ne pus rire à mon aise de la figure at-
trapée de beaucoup d'hommes de ma société;
mais je m'en dédommageai ensuite. Le prince
Gagarin entre autres était presque malheureux
de voir ainsi mourir la création de son imagina-
tion, cette jeune fille blonde, pâle, cachant sa
joie sous un grand voile blanc.
— Mais pourquoi vous attendiez-vous à la voir
pâle ? lui demandâmes-nous ensuite,
— Parce que les devoirs de la vertu coûtent
toujours à remplir, nous dit-il d'un ton comi-
quemcnt sententieux.
Et elle n'était pas si mauvaise sa réflexion.
Le complément de la cérémonie fut mieux
que le commencement. Joséphine, qui res-
semblait à un vrai ange , posa sur l'énorme
bonnet rond de la rosière une guirlande de
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 3t
roses dans laquelle auraient tenu les trois têtes,
et puis elle lui passa autour du cou un grand
cordon bleu moiré avec un nœud et je ne sais
quoi au bout. La pauvre fille ainsi harnachée
s'en alla se mettre à genoux devant un vieil
évêque in parlibus, qui faisait la cérémonie,
et qui était aussi sous son dais , et formait
le pendant le plus étrange à la figure toute
charmante de Joséphine, qui, avec ses che-
veux blonds tout bouclés, ses bras blancs et
potelés , sa robe de crêpe garnie seulement de
deux rouleaux de satin, ses petits pieds chaus-
sés d'un soulier blanc et d'un bas à jour... tout
cela frais comme elle... et devant ce bouton de
rose suave et pur, ce vieux prêtre, cette fille
laide peut-être, mais toute palpitante du bon-
heur de la vertu , et cependant moins pure en-
core que la petite sérapliine qui venait de lui en
donner le prix, et dont j'étais, moi, l'heureuse
mère... Venait ensuite l'entourage bizarre de ces
paysans grossièrement vêtus, aux visages brunis
par le haie, fatigués par le travail, au regard en-
vieux et maUn... puis ces hommes de haute no-
blesse, dont l'habit à moitié boutonné laissait en-
trevoir leur poitrine couverte de plaques et de
cordons, et dont le regard n'avait rien de hautain
ni de malveillant : il y avait dans cet assemblage
Sa MEMOIRES
de choses ainsi opposées un grand texte à la ré-
flexion. L'un des Russes qui était là me dit tout
bas, après avoir long-temps regardé cette petite
église encombrée par cette même foule que je
viens de décrire :
— Eh bien ! après tout , ces hommes-là (et il me
montrait les paysans ) , ces hommes-là ont un
cœur qui vaut bien l'or et les diamans qui cou-
vrent le nôtre. Je suis toujours attendri en voyant
un de mes semblables courbé par le travail et
vieux avant l'âge... Je me dis qu'il n'y a dans le
code fait par l'homme ni justice , ni bonté.. .
Voyez, regardez ce vieillard qui est auprès du
maire... quelle figure patriarchale!... Je suis sûr
que cet homme-là mérite au moins autant le prix
de vertu que la jeune vigneronne.
Je ne pus m'empècher de sourire ; car celui
qui me parlait était un jeune enthousiaste polo-
nais, à l'âme forte et pure, au cœur loyal, et
renfermant en lui tout ce qui fait l'honnête
homme. Il se nommait Joseph Moizchinsky ; il
avait été élevé par un de mes amis, qui dans
rémigration lui avait donné ses soins, et qui me
l'avait fait connaître. Il avait un ami nommé
Gabriel Rzewszki, dont je parlerai plus tard, et
qui était bien remarquable par ses talens et son
esprit.
DE LA DUCHESSE d'aBRANT^S. 53
La remarque de M. Motzchinski me parut
singulièrement en contradiction avec mon opi-
nion basée, du reste, sur la réalité des choses. Je
le dis au. comte, qui parut fort étonné en appre-
nant que tous les environs de Paris étaient peu-
plés de manière à ce qu'on serait plus en sûreté
dans une foret d'Amérique , si vous voulez, vous,
ÉTRANGER, Ics parcourir sous la seule garde de
la bonne foi... Il n'existe nulle part sur le globe
un être plus égoïste, plus intéressé, plus dépouillé
de tout sentiment honnête faisant le charme de
l'intérieur des familles... Autour de Paris , vous ne
trouvez pas, comme dans plusieurs parties de la
France et de l'Europe, de ces cœurs généreux ,
de ces mœurs patriarchales qui rappellent les cou-
tumes et les mœurs bibliques dans ce qu'elles ont
de parfait. Le tableau de ce que j'avance est d'une
effrayante vérité. Dans la banlieue, dis-je au comte
Joseph... entrez dans l'une de ces maisons qui
bordent la route... vous y trouverez une femme
entourée de cinq ou six enfans... presque nus...
sales... misérables... cachés sous une couche de
yermine et de huge. .. ettout cela pour inspirer plus
de pitié!... Là, tout est spéculation: si l'un des
nombreux enfans vient au monde avec une diffor-
mité qui puisse attirer l'attention et provoquer
l'aumône, sa mère, cessant d'être mère, r(/usera
XII. 3
,34 MÉMOIRES
la guérison gratuite d'un médecin, afin de pou-
voir utiliser le pauvre difforme, et faire servir
L'infirme^... Mais que la famille soit exempte de
toute affection corporelle ; examinez l'intérieur
de cette chaumière... voyez ce petit jardin dans
lequel fleurissent quelques pieds d'œillets, quel-
ques rosiers , une bordure de violettes : eh bien !
tout cela est entouré d'une surveillance rigou-
reuse ; on épie le plus petit bouton.., dès qu'il
perce son enveloppe, il est coupé pour faire des
bouquets inodores que la plus jolie des filles de
la chaumière va vendre à l'Opéra bien au-delà de
la valeur d'une pauvre fleur... Plus tard ce com-
merce lui en facilite un autre, et c'est ainsi que
«Dans l'été de 1808, étant à Neuilly, dans la maison de
Saint-James, je trouvai un jour, dans l'une de mes promena-
des matinales, une famille composée de la mère , du mari ,
d'une vieille aïeule et de sept enfans... tout cela mourait de
faim... l'un des enfans était dans un état affreux : il avait une
énorme loupe au-dessous de l'oreille gauche qui le faisait
beaucoup souffrir, et qui prenait chaque jour un accroisse-
ment trapide. Cette loupe était oblongue et placée de telle fa-
çon, qu'en vérité elle avait l'air d'une seconde tête. .. La mère
le porta à Paris, cls'élabllssantaveclui sur le boulevard Mont-
martre, elle récolta d'abondantes aumônes les trois premiers
jours qu'elle y fut. Je la vis le lendemain , et frappée de cette
loupe, j'en parlai à Halley, qui alors était mon médecin...
Halley, homme aussi bou qu'il était spirituel et habile , pro.
posa un trailemenlet une guérison complète. H donnait ses
DE LA DUCHESSE D ABRAlîITES. 05
ces toits de chaume de la banlieue de Paris re-
cèlent à eux seuls plus de vices et de complet
égoïsme qu'on n'en trouve peut-être dans des
provinces entières.
C'était après mon retour au château que je
parlais ainsi au comte Motzchinski... Il m'écou-
tait assez attentivement, et me dit ensuite que
depuis long-temps il avait été frappé par tout ce
que je venais de lui dire, mais sans s'en rendre
compte; l'explication que je lui donnais lui fai-
sait voir clair dans cette obscurité , et il m'en
remerciait.
— Eh bien ! venez avec moi faire une prome-v
nade un matin dans ces prairies qui sont près de
soins, moi je donnais l'argent... La raète refusa^ sous le
prétexte d'aboi-d que l'enfant souffrirait, et disant enfia
qu'il serait le gagne-pain de toute la famille... Cela rappelle
cette femme qui, pour rendre son enfant intéressant, lui
mettait deux araignées sur les yeux, les y fixant pendant la
nuit avec deux coquilles de noix. Les insectes rongeaient l'oeil,
et le malheureux infortuné poussait de tels cris, qu'un méde-
cin qui demeurait dans la maison, étonné de leur violence,
voulut en savoir la cause; il monta dans le galetas de cette
misérable femme, et surprit le secret infernal que la rapacité
seule d'un monstre pouvait inventer !... Halley, en racon-
tant cette histoire, en éprouvait une telle indignation, qu'il
pleurait... Il me citait encore une foule de ces femmes, de ces
hommes qui font des plaies, des blessures volontaires à leurs
pauvres petits enfans...
36 MÉMOIRES
la route, lui clis-je, et vous verrez bien plus
encore. Nous y allâmes en effet, et il fut tel-
lement frappé de ce qu'il vit, ou'un jour il me
dit:
— Mais il est impossible qu'un homme soit
aussi méchant... celui-ci est un monstre!
C'était un jardinier, demeurant au vieux
Neuilly, celui qu'occupe aujourd'hui Louis-Phi-
lippe. Cet homme avait deux chambres qui
étaient occupées par un vieux père paralytique.
Ces chambres donnaient sur la rivière. La femmô^
d'un riche marchand de Paris vint prendre le lait
dânesse à Neuilly, et proposaau jardinier un prix
assez élevé de ses deux chambres ; mais il fallait
que le vieux père en sortît. La maison était à lui,
mais étant impotent , il était soumis à la verge
de fer de son fils. Le misérable s'y prit de façon
à tromper les administrateurs de l'hospice Beau-
jon , et le vieux père fut mis un matin sur un
brancard et porté à l'hôpital. Il y mourut le
sixièn:)e jour. De ces faits-là il y en a par mil-
liers dans cette classe mitoyenne du paysan à
l'homme des villes. Ce n'est plus le sauvage , et
pourtant il n'y a en lui nulle clarté de la ci-
vilisation , si ce n'est quelques besoins qui pour
lui sont du luxe , et lui donnent la passion de l'en-
vie portée au point frénétique de lui faire briser
DE LA. DUCHRSSE d'aBRANTÈS. ÔJ
toutes les entraves pour se procurer ce qu'il
veut. C'est la fille sauvage de Racine le fils,
voulant avoir ce que tenait sa compagne, et la
faisant rouge ' pour s'en rendre maîtresse.
Il y aune différence immense entre l'homme
demi-paysan et le paysan des provinces, et
l'homme de la banlieue avec l'ouvrier de Paris.
L'ouvrier de Paris est le type de l'honnêteté , de
l'honneur et de toutes les bonnes qualités; l'ou-
vier de Paris est. le père de famille estimable,
image de Dieu dans sa maison, donnant aux siens
l'asile et la nourriture , étant leur providence
enfin ; l'ouvrier de Paris connaît la misère,
mais il ignore le repos et l'oisiveté. C'est, je le ré-
pète, un type, et surtout un type de tout ce qui
est bon. Comprenez bien qu'en disant ouvrier,
je n'ai pas dit marchand. Ce n'est pas que j'at-
taque la classe marchande; mais il y a une
immense différence entre les deux classes. J'ai
été à même de juger de cette différence pen-
dant le temps où j'étais gouvernante de Paris,
et dame pour accompagner Madame - mère ,
qui était, comme on le sait, protectrice des
« Lorsque plus tard cette fille put rendre ses souvenirs
dans notre langue , elle dit : « Nous trouvâmes un chapelet
» sur le rivage, je le voulus , elle le voulut aussi ; enfin je la
» frappai , et la fis toute rouge. » C'csl-à-dire qu'elle la tua,
o78G3C
08 MÉMOIRES
sœurs de charité et de tous les établissemens de
ce genre. Je voyais souvent , et de très près , la
misère et l'infortune, et jamais, je le répète , je
n'ai eu à signaler un vice , parmi la classe ou-
vrière, si ce n'est l'ivrognerie. Je sais qu'on
peut m'objecter qu'il est à lui seul plus funeste
que tous les autres ; cependant je crois pouvoir
répondre que c'est seulement par exception , et
exception même rare, qu'on trouvera un ouvrier
s'enivrant dans le courant de la semaine, et les
exceptions ne servent pas de base pour porter
un jugement; lorsque le dimanche un malheu-
reux maçon, par exemple, qui aura été pen-
dant sept jours de suite , depuis six heures du
matin jusqu'à sept heures du soir, suspendu en-
tre le ciel et la terre à une hauteur de trente ou
quarante pieds, arrivera à mettre le pied sur une
terre ferme , ne lui reprochez pas tant de cher-
cher l'oubli de sa misère au fond d'un broc de
vin... Non , non : l'ouvrier de Paris est un homme
estimable... il nourrit sa femme et ses enfans, et
ne se donne pas seulement le nom de prolétaire
parce qu'il met des enfans dans le monde. Le
titre de prolétaire dignement porté est honora-
ble et grand. Autrement, si la paresse, l'égoïsme
l'accompagnent, ils déversent le mépris sur celui
qui veut le prendre ; quant à moi, du moins, je ne
DE LA DUCHESSE d'abRANTÈS. 5g
mets aucune différence entre le prolétaire pares-
seux, et la femme faisant manger les yeux de son
enfant par une araignée.
Pour en revenir à la cérémonie de la rosière dont
cette digression nous a détournés, j'ajouterai quele
curé de Suresne entendit très bien son affaire. Au
lieu de faire quêter les rosières,il vint medemander
de lui donner deux quêteuses. Madame Lallemant
et madame Laplanche-Mortières s'offrirent de la
meilleure grâce du monde, ainsi que madame
de Grandsaigne. Tous les hommes se précipitè-
rent aussitôt pour leur donner la main, sur-
tout à madame Lallemant , qui était alors une
des plus jolies femmes de Paris. Toute la JRussie
et la Pologne étaient à ses pieds, bien qu'elle fût
très cruelle, ou plutôt parce qu'elle était cruelle.
M. Divof, que nous appelions Pipinka, M. de
Sliepping, le prince Gagarin , M. le comte Mot-
chinski , et que sais-je encore , même en y com-
prenant le général Tolstoy, ambassadeur ex-
traordinaire de l'empereur de Russie; enfin,
c'était vraiment une épidémie. Il est vrai de dire
qu'elle était bien charmante alors madame Lal-
lemant... J'en étais fière comme de ma propre
sœur... et lorsqu'elle allait au bal , ou bien qu'elle
se trouvait ep vue comme pour celte quête ,
j'avais émotion de son triomphe. Ce jour-là il fut
4o MÉMOIRES
complet ; elle obtint à elle seule plus que toutes
les autres , et la quête générale produisit près de
2,000 fr. Je doublai la dot de la rosière, et j'en-
gageai le maire de Suresneà venir dîner le lende-
main à Neuilly , et à amener avec lui son adjoint
et sa fille vertueuse. Ils arrivèrent tous trois ;
mais qui n'a pas vu la rosière le lendemain de la
cérémonie, et lorsque l'espèce de prestige ré-
pandu sur elle était tout-à-fait évanoui, arriver
chez moi avec son déshabillé debazin blanc, son
grand cordon bleu et son immense bonnet rond,
sur lequel se balançait la grosse guirlande de roses
qu'elle s'était cru obligée de conserver , comme
le maire de mettre son uniforme ; qui n'a pas vu
la vertu de Suresne arriver ainsi dans mon salon,
n'a rien vu de comique , malgré le solennel de
sa position, si ce n'est pourtant l'explication
qu'elle nous donna du retard de son mariage
avec son amoureux, parce qu'il avait eu mal aux
reins , et que ce mal de reins était ensuite tombé
dans le talon.
Ce sont les paroles de la rosière.
Un mot encore sur elle.
Me trouvant à Versailles en 1821, j'eus besoin
d'un serrurier pour faire ouvrir un tiroir dont
j'avais perdu la clef. On m'amena un homme qui
se mit à instrumenter d'une main , et de l'autre
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 4*
à essuyer ses yeux comme quelqu'un qui pleure
à moitié. Tout cela, joint à une singulière expres-
sion , me fit demander à cet homme s'il me con-
naissait.
— Moi!..; non, me répondit-il... mais roa
femme!... Oh! ma femme vous connaît bien!...
Sa femme était la rosière de Suresne... et lui était
cet amoureux dont le mal de reins était tombé dans
le talon. Ils étaient venus demeurer à Versailles',
et leur établissement prospérait très bien. J'étais
pour quelque chose dans ce bonheur-là... Il me
procura une de ces sensations fugitives qui ne
marquent plus que par éclair lorsque le malheur
a désillusionné sur tout ce qui est reconnaissance
et bons sentimens ; mais je sentais encore à cette
époque qu'on est heureux par soi-même d'obli-
ger même des ingrats. Ce temps-là est passé.
' Ils s'appellent Lebœuf, et sont e'tablis rue du Grand-
Montreuil, à cinquante pas de distance de la maison que
j'ai occupe'e pendant sept ans à Versailles.
42 MÉMOIRES
CHAPITRE II.
Retour de l'empereur. — Faites ce que je veux. — Joseph
en Espagne. — Tristesse de Paris. — Mon inquiétude. —
J'écris à l'empereur) — Réponse par l'archicliancelier. —
La remontrance. — Je vais à Saint-Cloud. — Scène vio-
lente entre l'empereur et moi. — Le comte Frochot. — Le
peuple de Paris. — Aumônes abondantes de moi et de
Junot. — Aumônes de Madame mère et de la reine Julie.
— Bouquet àeldi \\\\e de Paris. —Fête à l'Hôtel-de-YiUe.
— Sa tristesse. — Souper particulier. — Lettre d'Espagne.
— Situation re'vélée. — Le catéchisme d'un bon Espa-
gnol. — Napoléon et le péché. — Murât et Godoï. — On
gagne le ciel en tuant un Français.
L'empereur revint à Paris dans les premiers
jours de septembre. Il avait passé à Bayonne
plus de temps qu'il ne l'avait voulu; mais la
besogne de l'Espagne n'avait pas été aussi cou-
lante qu'il l'avait cru d'abord. Tout n'avait pas
été sans empêchement, non seulement dans l'in-
DE LA DUCHESSE D'ABRAtîTÈS. t^S
térieur du pays, comme l'opposition du conseil
de Castille , mais l'opinion elle-même de tous les
grands d'Espagne qui formaient ces cortès bâ-
tards qu'on nommait la Junte, et que Napo-
léon , accoutumé à tout faire plier sous son joug
de fer, croyait suffisante pour calmer et conten-
ter les esprits espagnols... Cette junte est préci-
sément la même affaire que la fameuse chambre
des deux cent vingt-un... a-t-elle contenté la
France?... je ne le crois pas, et nous sommes
pourtant bien meilleurs enfans que les Espagnols
pour accepter tout ce qu'on nous donne... Tout
en signant , parce qu'ils avaient une main droite
qui n'était pas paralysée, et que Napoléon quand
il regardait de son œil de feu , et vous disait avec
sa voix basse et pourtant sonore, cette parole
accentuée au diapason de l'âme la plus élevée :
— Faites ce que je veux!...
Quand il regardait et parlait ainsi , voyez- vous,
il était impossible de lui résister... Ils signèrent
donc, tous ces grands d'Espagne, et sur la foi de
leur garantie, Joseph entra en Espagne, et Napo-
léon revint à Paris.
Au moment où il y rentra il put se dire , s'il
fut bien instruit, que pour la première fois il
trouvait sa belle capitale différente de ce qu'il
44 jMÉMOTRES
l'avait laissée. Il enchaînait bien la volonté agis-
sante; mais la pensée!... la pensée était toujours
libre, et cette faculté était grandement occupée
depuis toutes les affaires de l'Espagne. Le peu-
ple lui-même commençait à raisonner sur cette
étrange histoire. Tout ce qui faisait partie de
l'armée de Portugal ne donnait plus de nou-
velles , et il y avait deux mois qu'aucune lettre
n'était arrivée à Paris, lorsque l'empereur revint
dji Midi , seulement pour quelques jours; il allait
ensuite à Erfurth.
J'étais mortellement inquiète de Junot. L'archî-
chancelier, que j'avais vu plusieurs fois dans l'ab-
sence de l'empereur , m'avait paru d'une telle
ignorance , que , ne pouvant croire ce qui était
pourtant vrai, c'est que Junot n'avait pas donné
de ses nouvelles même à l'empereur, j'en vins à
présumer quelque malheur. Nous n'avions au-
cune idée alors de la manière dont on pourrait
faire la guerre en Espagne , et cette totale ces-
sation de nouvelles paraissait impossible. Un
de mes amis fort intimes , qui pouvait savoir
par l'Angleterre ce qui se passait en Portugal ,
n'avait lui-même aucune nouvelle. C'était à de-
venir fou... Aussi lorsque l'empereur revint, je
lui écrivis pour savoir de lui s'il avait quelque
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. ^S
certitude de rexistence de Junot , et le suppliai
de me dire un mot, un seul mot qui pût me
rassurer.
Il ne me répondit que quelques jours après, et
le messager qui fut chargé de me transmettre la
réponse fut rarchichancelier, qui me gronda
presque, et me dit que l'empereur trouvait
étrange que je me permisse de l'interroger sur les
choses qui touchaient immédiatement à sa po-
litique. La remontrance me parut singulière ;
mais je vis que l'archichancelier était du même
avis, et je pris le parti de me taire. Je ne répon-
dis rien , et paraissant recevoir la leçon qu'on me
faisait avec soumission , je fis partir , aussitôt
après que l'archichancelier m'eut quittée, une
lettre pour l'empereur, dans laquelle je lui de-
mandais une audience pour le jour même, ayant
une faveur à lui demander. L'empereur était à
Saint-Cloud, et j'étais à Neuilly.
Le motif de ma demande était fort sérieux.
Depuis que Junot était gouverneur de Paris ,
qu'il fut absent ou présent, je faisais toujours les
honneurs des fêtes de l'Hôtel-de-Ville ; cette fois
ce fut toujours comme par le passé, et on m'ap-
porta la liste des femmes qui devaient recevoir
l'impératrice, pour que je la soumisse au grand-
46 MÉMOIRES
maréchal. La ville de Paris voulait fêter la saint
Napoléon , quoiqu'on fût alors au mois de sep*
tembre, l'empereur étant absent au i5 août.
Je trouvais tout simple de faire les honneurs
de l'Hôtel-de-Ville , et de remplir mon devoir de
gouvernante de la ville de Paris , lorsque ma vie
était naturellement ce qu'elle devait être. Mais
dans ce moment la chose était différente, et je
le comprenais si bien, que ce motif me fit écrire
ma lettre pour demander une audience.
L'empereur me fit dire d'aller à Saint-Cloud
le soir à neuf heures ; il était dans son cabinet
donnant sur le petit jardin particulier réservé
pour lui. La porte en était ouverte, et au moment
où j'entrai il était sur le perron de cette porte,
et regardait devant lui avec distraction comme
les gens occupés qui fixent devant eux sans voir.
Lorsqu'on ouvrit la porte il tressaillit, et se re-
tourna vivement vers moi en me demandant,
avec une sorte d'humeur, pourquoi je ne voulais
pas croire à la vérité de ce qu'il m'avait fait dire
par l'archichancelier :
— Votre mari se porte bien... A qui diable en
avez-vous avec \os jérémiades de femmelette?
— Sire, je suis rassurée depuis queVotre Majesté
a eu la bonté de me faire dire que je devais l'être...
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 4?
Mais dans la position où je me trouve aujour-
d'hui , je viens prier Votre Majesté de me per-
mettre de ne pas aller demain à l'Hôtel- de- Ville,
Il était tourné un peu vers la porte du jardin;
en entendant ce que je venais de dire, il se tourna
rapidement, et me dit avec une intonation de
voix singulière :
— Hem !. .. qu'est-ce que vous dites?... ne pas
aller à l'Hôtel-de- Ville?... et pourquoi cela?
— Parce que je crains qu'il ne soit arrivé quel-
que malheur à Junot, sire... Je demande pardon
à Votre Majesté, poursuivis-je avec fermeté, car
ses sourcils froncés annonçaient un orage... mais
je n'ai pas de nouvelles de Junot, je le répète,
et... Votre Majesté n'en a pas non plus... Je ne
veux pas m'exposer à recevoir la nouvelle de sa
mort peut-être au milieu d'un bal.
Je ne sais où je prenais tant d'audace; mais
j'en avais. L'empereur me regarda avec un œil
de colère , puis il leva les épaules, mais il se con-
tint.
— Je vous ai dit que votre mari se portait
bien... pourquoi ne voulez- vous pas me croire?...
Je ne puis vous en donner la preuve... mais je
vous en donne ma parole.
— C'est certainement assez pour me rassurer,
sire... mais je ne puis faire une circulaire pour
48 / MÉMOIRES
en faire part aux quatre mille personnes qui
doivent se trouver à la fête de la ville, et qui
trouveront extraordinaire que je me mette au-
tant en évidence, tandis que j'ai des motifs
d'inquiétude...
— Et pourquoi ces quatre mille personnes sa*
\ent-elles que vous êtes inquiète ? cria-t-il d'une
voix terrible en avançant sur moi avec une im-
pétuosité qui me fit presque peur!... Voilà le
résultat de tous vos conciliabules de salon... de
tous vos bavardages avec mes ennemis... Vous
déclamez contre moi... vous attaquez tout ce que
je fais... Qu'est-ce qu'un ministre de Prusse qui
est de vos amis , et qui dernièrement a parlé chez
vous de ma tyrannie envers son roi.., ? En effet...
je suis un tyran bien cruel... Si leur grand Fré-
déric dont ils font tant de bruit avait eu à pu-
nir la déloyauté que j'avais à châtier, moi , il
enaurait fait bien davantage... et après tout,
Glogaw et Kustrin seront mieux gardées par mes
troupes que par les Prussiens, car ils n'ont pas
lieu d'être fiers de la manière dont ils les ont dé-
fendues...
C'était la dixième fois peut-être depuis mon
retour de Portugal que l'empereur me répétait ce
qui s'était dit chez moi... Les autres fois je savais
que la chose était juste... mais je n'avais pas en-
DF LA nilCHESSE d'aBKAIVïÈS. 49
tendu le ministre de Prusse, qui, en effet, venait
beaucoup chez moi, dire un mot qui eût rapport
à ce que me répétait l'empereur. C'était un
homme extrêmement circonspect, très doux, par-
lant peu, et en tout d'un commerce très sur...
Le baron de Brochaliausen était d'ailleurs dans
cette position difficile d'une nation humiliée et
malheureuse , et personne moins que lui n'était
susceptible de soutenir cette attitude... Aussi se
renfermait-il habituellement dans un silence
complet; et quoiqu'il vînt tous les jours de la vie
chez moi , nous disions quelquefois en riant
après son départ :
— Le baron a dit sept paroles ce soir.
Du reste, il était le meilleur des hommes... ex-
cellent père , et l'un des Prussiens les plus esti-
mables que j'aie rencontrés. Ses enfans venaient
souvent jouer avec les miens, car nous étions voi-
sins.
Cette connaissance que j'avais donc de son ca-
ractère me fit voir sur-le-champ que l'empereur
voulait me tirer, ce qu'il appelait vulgairement lui-
même, les vers f/« nez y j'étais convaincue, je le
répète, que M. de Brocliahausen était, si l'on avait
parlé chez moi , le dernier homme qui eût ouvert
la bouche... Aussi répondis- je avec fermeté que
Sa Majesté avait été mal informée, et que je ré-
XII. 4
5v> MÉiAIOIRES
pondais que jamais une parole telle qu'il venait
de me la rapporter n'avait été dite chez moi.
Il frappa du pied... vint à moi comme l éclair...
— J'en ai donc menti ?... cria-t-il de nouveau.
— J'ai l'honneur de répondre à Votre Majesté,
dis-je avec beaucoup de calme, qu'elle est mal
informée.
— Oh! siàrement... voilà ce que vous dites
TOUS quand on vous parle comme je le fais.
— D'après ce que me dit Votre Majesté, il
paraît que je ne suis pas la seule accusée... et
je crois pouvoir affirmer que les autres le sont
aussi injustement que moi. ..
Le mot TOI s ne m'avait pas échappé.
L'emperenr, lorsque quelque chose le tou-
chait fortement, et qu'il ne parlait pas , concen-
trait dans son regard tout ce qu'il v avait de puis-
sance accablante en lui. Il l'attacha sur moi de
tout son poids... Je baissai les yeux, mais il dut
voir que ce n'était pas par crainte... Seulement,
il ne me convenait pas de lutter avec lui de cette
manière... quand je les relevai, il me regardait
toujours... mais l'expression était changée, et,
pour dire la vérité, elle était étrange, et jamais
dans le cours de ma vie je n'avais été moins dis-
posée à la supporter cette expression , et encore
moins ce qu'elle signifiait...
DE LA DUCHESSE d'aBRA>'TÈS. 5i
— Quels sont les ordres de Votre Majesté ? dis-
je en me dirigeant vers la porte. L'empereur ne
répondit pas sur-le-champ... puis il me dit :
— Je vous défends de répéter ce que je viens
de vous dire, entendez-vous bien... songez à
m'obéir î ou -cous aurez affaire à moi.
— J'obéirai , sire , non par crainte de votre
colère... mais pour ne pas rougir devant des
étrangers vaincus en leur montrant notre més-
intelligence de famille.
Je saluai et me disposai à sortir... j'avais hâte
de m'éloigner. .. Cependant, avant de m'en aller,
je voulus mettre à fin la cause pour laquelle j'é-
tais venue , et je dis à l'empereur qu'il me sem-
blait plus convenable que je ne fusse pas au bal
de l'Hàtel-de-Ville, où ma position me plaçait
en première ligne immédiatement après l'impé-
ratrice, surtout, ajoutai-je, avec les bruits qui
courent sur l'armée de Portugal.
Il reprit alors son expression souveraine :
— Et quels sont ces bruits? demanda-t-il avec
un accent qui allait jusqu'à l'âme et faisait fris-
sonner. Je ne fus pas exempte cette fois d'une
sorte de peur, et je répondis à demi-voix.
— On dit qu'elle est perdue. .. que Junot a été
forcé de capituler comme Dupont... et que les
Anglais l'ont emmené au Brésil...
Ss MÉMOIRES
— C'est faux !... faux , vous dis-je... Et il frappa
de son poing sur la table avec une telle violence,
qu'il jeta par terre une foule de papiers... C'est
faux... cria-t-il en jurant cette fois comme un
sous-lieutenant de hussards... Junot! capituler
comme Dupont!... tout cela est mensonge...
mais précisément parce qu'on le dit, vous devez
aller à l'Hôtel-de-Ville... vous y devez allers enten-
dez-vous? et si vous étiez malade , vous devriez y
aller encore. C'est ma volonté. Bonsoir.
Lorsque je fus remontée dans ma voiture je
pleurai comme une enfant... l'empereur me
semblait bien dur envers moi et envers Junot...
Cependant, en y réfléchissant, je compris qu'en
effet il n'était rien arrivé de fâcheux à mon
mari, puisqu'il insistait autant pour que je fusse
à ce bal... En rentrant à Neuilly, chez moi, je
trouvai un de mes amis qui m'attendait, pour
savoir le résultat de ma démarche; il me ras-
sura également ; et lorsqu'après une longue
promenade sous les tilleuls embaumés qui bor-
daient le canal , il me quitta pour retourner à
Paris, et me laisser prendre du repos, j'étais
rassurée et beaucoup plus tranquille.
Malgré l'absence de Junot, la ville de Paris
vivait fait, au mois de janvier et au dix d'août,
ce qu'elle faisait toujours pendant son séjour à
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 53
Paris. Le préfet et les maires étaient venus me
complimenter au premier de l'an , et le jour de
ma fête. Seulement , comme j'étais prévenue , j'é-
tais venue de Neuilly à Paris, pour recevoir
M. Frochot et les douze raaires, dont plusieurs,
connaissant plus particulièrement ce que je fai-
sais pour les pauvres de leur arrondissement ,
me portaient un intérêt plus direct... C'est ici
que je dois rendre justice à la bonté de cœur de
toute la famille impériale. Cette même année où
j'étais à Neuilly, je demandai à l'impératrice et
à Madame-mère des secours pour mes pauvres
du faubourg Saint-Jacques et du faubourg Saint-
Marceau. L'impératrice donna beaucoup , et
Madame- mère, étant protectrice des soeurs de
charité, donna immensément cette même année.
On a bientôt dit qu'elle est avare, c'est un dicton
populaire qu'il est difficile de combattre , parce
que c'est vrai , mais à côté de cela il y a des traits
d'une haute bienfaisance. Quant à la reine d'Es-
pagne elle était tt>ujours prête à donner pour
les malheureux, lorsqti'on lui demandait au nom
des pauvres ouvriers malades... Je l'ai vu faire
des aumônes immenses à ce nom invoqué près
d'elle : la misère laborieuse , disait-elle , est si in-
téressante!... c'est une noblesse bien autrement
positive devant Dieu.,, cl dont les lettres sont
54 MEMOIRES
véritablement entérinées au pied de son trône.
— Monsieur le préfet, disait un jour l'empe-
reur au comte Dubois, occupez-vous d'abord
des marchés et des hôpitaux... puis des ponts,
des quais... de tout ce qui facilite les communi-
cations et le commerce... mais les marchés sur-
tout... de beaux marchés... il faut que le peuple
AIT SON LOUVRE...
J'avais été assez heureuse pour faire donner
également par deux hommes bien puissans , mais
qui ne donnaient guère habituellement... aussi
me demandèrent-ils le secret, comme si l'action
eût été mauvaise... L'un était l'archichancelier,
et l'autre était Berthier... néanmoins malgré
ces secours accordés à ma sollicitude agissante,
Junot et moi nous étions dans une grande avance
vis-à-vis des malheureux de Paris, car dans les
trois années 1808, 1809, et 1810, il y a eu de
distribué, tant par mes mains que par celles
de M. Cavagnari, secrétaire du duc, et membre
du corps législatif, plus de quarante mille francs
de secours aux malheureux, sans compter les
bons de pain , de viande et de bois , le linge ,
les couvertures, et cette foule de secours im-
médiats accordés à la première nécessité... On
savait cela dans Paris... et j'ai une telle con-
fiance dans la bonté et la reconnaissance du
DE LA. DUCH£&S£ d'aBRANTÈS. 55
peuple parisien , que , s'il y avait jamais des
troubles, j'irais me mettre à l'abri au milieu d'un
groupe de ces bons et dignes ouvriers de Pa-
ris , en leur disant : « Mes enfans , c'est moi qui
lus jadis votre gouvernante, et «yaiyamats n aire-
poussé la demande d'un malheureux... »oh! je suis
bien sûre qu'ils se rappelleraient tous de moi...
Jesuis certaine de retrouver /à au moins la recon-
naissance qui m'a été déniée par ceux qui ve-
naient rire et chanter dans mes salons dorés, et
qui m'ont méconnue au jour du revers... C'est une
chose particulière que l'impression produite par
l'ingratitude du monde... Ce monde est toujours
le même... et jamais on ne le veut voir ce qu'il
est... on s'étonne de sa méchanceté, de sa bas-
sesse, et pourtant il fut toujours ainsi... pour-
quoi donc exiger pour soi ce qu'il ne fut pour
personne...? ne donne-t-il pas du pied contre la
bière d'un roi !... eh bien! nous ne sommes rien,
et quand une fois notre bonheur ei,t enterré...
c'est fini de nous...
La ville de Paris vint donc, le lo d'août,
m'offrir un bouquet. Cette fois il était contenu
dans une corbeille de porcelaine, d'une immense
dimension, et formé des plus belles fleurs artifi-
cielles. Ce n'était pas le présent en lui-même
qui me touchait... c'était le souvenir de Junot
56 MÉMOIRES
que la ville de Paris reconnaissait en moi. J'étais
bien fière de son nom dans un pareil moment.
Peut-être y étais-je pour quelque chose par moi-
même... mais j'en rapportais tout le mérite à lui...
Je fus donc à la ville. Je ne sais pourquoi celte
fête, ordonnée comme les autres, ayant les mê-
mes magnificences , me parut triste et sombre.
L'empereur n'y vint pas, ou n'y vint qu'un mo-
ment. J'étais si absorbée, que je ne me rappelle
plus maintenant s'il vint à la ville ce même jour-
Jà. Comme je n'allais pas au-devant de lui ordi-
nairement , la chose est moins frappante pour
moi. L'impératrice n'y parut qu'un moment, et
ne voulut pas demeurer à souper... Je ne com-
prends pas comment l'empereur , qui ordinaire-
ment tenait beaucoup à se rendre populaire dans
sa ville de Paris , ne fit pas ce soir-là un effort sur
lui-même pour gagner des cœurs dans les rangs
bourgeois de i'Hôtel-de-Ville... Le sénatus-consuUe
qui autorisait la levée de quatre-vingt mille con-
scrits, des classes 1806, 7, 8, et 9, lesquels
devaient être mis de suite en activité, était déjà
rendu.. . et une sorte de stupeur frappait le peu-
ple de Paris... et pourtant l'empereur était en-
core bien-aimé à cette époque... De plus, on par-
lait de quatre-vingt mille conscrits sur la classe de
1 8 1 0 , et ceux-là avaient à peine dix-huit ans. . . ils
JDK LA DUCHESSE d'aBRANTÊS. 5/
étaient, disait-on, réservés pour garder les côtes...
L'empereur connaissait tous les bruits qui cir-
culaient, et certes il n'ignorait pas ce qui se disait
dans les boutiques de Paris. Je crois que c'est là
le motif qui lui fit m'ordonner d'y aller. En me
voyant absente , les propos absurdes qui se débi-
taient sur le sort de Junot et sur celui de l'armée
auraient pris une consistance qui eût été dange-
reuse. C'est ainsi que les hommes comme Na-
poléon ne considèrent les intérêts privés que
comme une chose parfaitement nulle, dans la
balance politique , car depuis j'ai appris que la
bataille de Vimeiro , qui se livrait le 2 1 d'août ,
pouvait détruire et Junot et son armée!... et
l'empereur ignorait-il entièrement la bataille de
Vimeiro le 4 septembre ?... je ne le crois pas... il
devait en avoir une nouvelle, au moins confuse ,
par l'Angleterre.
Cette fête de Paris fut donc triste. L'impéra-
trice ne voulut pas souper... Quoique j'eusse un
mal de tête affreux, je ne voulus pas m'en aller
aussi, car la chose eût été ridicule. Je demeurai
à souper, et quelques étrangers de marque vin-
rent avec moi dans une salle séparée dans laquelle
était une table de cinquante couverts, autour
de laquelle s'assirent seulement les femmes ; les
hommes demeurèrent debout derrière elles.
5S MÉMOIRES
Frochot, alors préfet de la Seine, était un hommd
non seulement spirituel, mais ce qu'il devait être
pour être à la tête d'une semblable cérémonie. Il
était homme de bonnes manières, poli froide-?*
ment et avec une dignité parfaite... faisant les hon-
neurs de THôtel-de-Ville avec la même aisance
qu'il eût fait ceux de sa propre maison ; mettant
dans ses rapports avec moi toute la grâce imagi-
nable, et pour dire la vérité, en l'absence de Ju-
not, je n'avais que faire à l'Hôtel-de-Ville, où
d'ailleurs se seraient très bien passées les choses
sans moi ce même jour-là. De plus, le comte
Frochot était aimable, et cette condition, si né-
cessaire dans le monde, lui était bien utile dans
ces vastes galeries de l'Hôtel-de-Ville, où circu-
laient non seulement les plus grands million-
naires de France, mais tout ce que l'Europe en-
voyait alors à Paris de grand , de noble , et de
remarquable comme naissance et comme faveur.
M. deMetternich, alors ambassadeur d'Autriche;
l'ambassadeur de Russie, qui était encore, je
crois, M. de Tolstoy; le baron de Brochahausen,
ministre de Prusse, l'ambassadeur d'Espagne,
et cette foule de ministres d'Allemagne, parmi
lesquels la Bavière, la Saxe et le Wurtemberg
tenaient rang de royaumes!...
Sur ces entrefaites , je reçus de Madrid une
DE LA DUCHESSE d'abRANTÈS. 5^
lettre confidentielle tout-à-fait intéressante ; elle
m'était écrite à înoi , moi seule ^ et j'avoue qu'en,
la lisant je fus émue du sentiment qui l'avait
dictée; elle l'était par un de ces Espagnols au
cœur vraiment grand et généreux. Je dois taire
son nom, et je suis fâchée que des considérations
de famille me fassent garder le silence... Cette
lettre m'était adressée , parce que son auteur était
de mes amis, et que, connaissant ma position à
la cour impériale, il espérait que je pourrais
peut-être faire parvenir quelques paroles de vé-
rité à l'oreille de l'empereur.. . Il ne savait pas que
Napoléon n'écoutait jamais une voix de femme.
Cependant je regrettai de n'avoir pas reçu cette
lettre plus tôt ! si elle me fût parvenue avant
mon audience, je lui en aurais parlé, mais sans
la lui montrer.
• L'Espagne est perdue, me disait-on... et vous
■ ne vous douteriez pas de la cause du mal...
«D'abord les désastres de Baylen ; Castanos a
» surtout tiré grand avantage de la signature d'un
ode vos vingt-quatre grands-officiers d'empirCv.
»I1 dit que les capitaines de Napoléon ne tien-»
snent plus à lui, puisque Marescot, qui n'avait
»nul besoin de sanctionner la honte de Dupont
«(vous voyez que je parle comme un Français...
«c'est que je suis homme et militaire!), s'est
60 MEMOIRES
«empressé de signer... Mais ce n'est pas tout...
» c'est le départ du roi Joseph, son malheureux
» départ de Madrid huit jours après y être en-
»tréî... Chère duchesse... vous savez que la dé-
• fiance n'inspire que la défiance... en montrant
• aux Espagnols qu'il n'avait pas confiance en
p eux , Joseph leur indique la route qu'ils doivent
• suivre... O ma pauvre patrie!... que la Vierge et
• les saints la protègent, elle en a grandement
• besoin...
» Une junte suprême s'est établie à Aran-
• juez... ces beaux ombrages ont vu de tristes
• scènes et de sanglantes tragédies... Les eaux du
»Tage ont été rougies du sang espagnol... Sans
» doute on s'est battu pour Philippe V et pour
• l'archiduc... mais l'état de la guerre n'était plus
ï le même. C'est la querelle de votre empereur
• avec le pape qui fait aussi tout le mal... Si vous
• saviez quel catéchisme on apprend aux en-
0 fans !... Eh bien ! tout aurait été évité si l'empe-
» reur Napoléon avait fait faire le procès à Godoï...
• et qu'il eût été pendu... Au lieu de cela, il traite
» avec lui !... ' c'est pitoyable... Je vous envoie un
B exemplaire du catéchisme qu'ils ont répandu
» Ce fut le prince de la Paix qui traita comme charge' de
pleins pouvoii'S du roi Charles IV avec Duroc!... Encore
ime action de ce maudit borgne !...
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 6i
» en Andalousie... Combien il serait important
»que l'empereur le vit!... »
Le reste de la lettre ne contenait que des ré-
pétitions de ce que j'ai déjà dit plus haut. Voici
quelques fragraens de ce catéchisme :
— Qui es-tu , enfant?
— Espagnol par la grâce de Dieu.
— Que veux-tu dire par là ?
— Homme de bien '.
— Quel est notre ennemi ?
— L'empereur des Français.
— Qu'est-ce que l'empereur Napoléon?
— C'est un méchant , la source de tous les
maux , le foyer de tous les vices.
— Combien a-t-il de natures?
— Deux: la nature humaine et la diabolique.
— Combien y a-t-il d'empereurs des Français?
— Un véritable en trois personnes trompeuses.
— Comment les nomme-t-on ?
— Napoléon , Murât , et Manuel Godoï ( prince
de la Paix).
— Lequel est le plus méchant ?
— Ils le sont tous trois également.
— De qui dérive Napoléon?
* Ifombre de bî^n ! Cette expression est intraduisible...
comme le simple mot hombre !
#3 MÉMOIRES
— Du péché.
— Murât?
— De Napoléon.
— Et Godoï ?
— De la fornication de tous les deux.
— Que sont les Français ?
— D'anciens chrétiens devenus hérétiques.
— Quel supplice mérite l'Espagnol qui man-
que à ses devoirs ?
— La mort et l'infamie des traîtres.
— Est-ce un péché de mettre un Français à
mort ?
— Non, mon père... on gagne le ciel en tuant
un de ces chiens d'hérétiques.
Voilà les principaux articles du catéchisme
que les prêtres espagnols enseignaient aux en-
fans, et que beaucoup de grandes personnes sa-
vaient fort bien.
DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. 65
«iM^i
CHAPITRE ni.
Convention de Cintra. — Situation du Portugal à cette épo-
que. — La cour d\x gouverneur-général. — M. Galeppi en
triton, etBerlhîer en uniforme de Ja garde royale.— Junot
fait forcer les Espagnols à l'obéissance. — Soulèvement
d'Oporto. — Désarmement des Espagnols, — Il s'opère sans
qu'un seul coup de fusil soit tiré. — Courriers arrêtés à
Badajoz Le général Graindorge, avec quelques dragons,
se bat contre i,4oo hommes, en tue trente, etc. — Le roi
don Sébastien. — Miracles. — On veut assassiner Junol. —
Procession à Lisbonne. — Conspiration — Projet de nou-
velles Vêpres siciliennes, — Le saint sacrement ne veut
pas sortir du tabernacle. — II en sort à la parole de Junot.
— Conseil de généraux. — Beja. — Un moine sollicite le
pardon de la ville. — Junot le lui accorde, et le récom-
pense. Une poule pond un œuf miraculeux. — Les An-
glais débarquent avec uu immense matériel. — Loyauté
de M. de Bourmont. — Junot accepte ses services. — Ba-
taille de Vimeiro. — Kellermann au camp des Anglais. —
L'amiral Siniavin. — Sa trahison. — Texte de la conven-
tion de Cintra. — L'empereur n'en apprécie pas tout le
mérite pour Junot.
Enfin , des nouvelles de Jtmot parvinrent en
iFrance ; elles étaient fâcheuses pour Napoléoti;
tnais qu'elles étaient glorieuses pour Junot et
64 MÉMOIRES
tous ceux qui tenaient à lui 1... Quelle belle
conduite!... La gloire des armes françaises n'a-
vait pas été souillée, et c'était à /ai, bien à lui
seul qu'on le devait. Que de fois depuis sa mort
terrible j'ai pleuré devant ce monument de sa
victoire sur l'Angleterre, la convention de Cin-
trai Hélas! celui à qui toute sa vie était dévouée
a seul méconnu cette grande oeuvre...
Cette campagne de Portugal, qui mérite une
place toute particulière dans nos fastes militai-
res, cette campagne de Portugal qui paraîtra
toujours plus belle à mesure qu'elle sera plus
connue, avait déjà reçu son complément de
gloire par tout ce que l'armée avait eu à souffrir
en traversant les montagnes du Beira. H y man-
quait l'admirable exemple d'une armée inférieure
en nombre , opérant par la seule crainte de ce
quelle pouvait faire avec un chef comme Junot,
ce qu'un autre n'aurait peut-être pas osé deman-
der avec vingt mille hommes de plus.
Déjà depuis long-temps Junot était prévenu
que le Portugal était fortement travaillé par
l'Angleterre et par les juntes provinciales de
l'Espagne. Cependant il faisait tout ce qu'on
peut faire pour conserver cette belle portion de
la Péninsule. L'armée, en partie licenciée, avait
rendu aux campagnes une multitude de bras
DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. 65
qui, en remuant seulement cette terre aimée du
ciel , doublaient ses récoltes. Les chanuDS étaient
couverts de la plus belle moisson que de mé-
moire d'homme le Portugal eut vu mûrir. Le
commerce, profitant d'un change lucratif, dou-
blait en quatre mois ses capitaux. Les fortunes
particulières avaient été respectées ; les charges
maintenues, les traitemens de l'ancien gouver-
nement en grande partie payés; les ordres de
chevalerie conservés ; enfin , rien ne donnait à
ce pays la physionomie d'un pays conquis, puis-
que les envoyés des puissances alliées de la France
continuaient à y résider, si ce n'est mon ancien
adorateur, monseigneur Gaîeppi, le nonce du
pape , qui , après ime résidence de plusieurs mois,
et les plus profondes assurances d'un dévoue-
ment sans bornes , après avoir été tous les
jours au gouvernement faire ce quil appelait,
sa cour au gouverneur général , en sortant un
soir de chez lui, après un entretien confiden-
tiel de plusieurs heures , le fourbe se déguisa,
se sauva de Lisbonne, fut s'embarquer sur une
chaloupe qui l'attendait à la côte , et rejoignit
ainsi la ilotte anglaise. Et comment croyez-
vous qu'il était déguisé?... en matelot... En vé-
rité, l'empereur disait en iSi5 qu'il n'aurait
infligé d'autre punition à Berthier , pour saper-
XTI. 5
66 MEMOIRES
fidie , que de lui ordonner de le venir trouver
dans son uniforme de capitaine des gardes, et
moi, je n'aurais pas voulu autre chose que de
voir monseigneur Galeppi en matelot... Il devait
faire un singulier triton.
Le Portugal livré à lui-même, et malgré l'éloi-
gnement de la famille de Bragance, éloignement
béni d'ailleurs par les trois quarts de la nation ,
serait donc demeuré tranquille; mais quatre
causes^et quatre causes majeures amenèrent le
mal.
La première fut la communication avec les
Anglais, chose impossible à empêcher, parce
que Junot n'avait pas assez de troupes pour
garder tout le littoral du Portugal.
La seconde était la présence d'une armée espa-
gnole , presque aussi forte que la nôtre.
La troisième, et peut-être devrais-je dire la
première, était la capitulation de Dupont; et la
dernière enfin, le soulèvement de l'Espagne,
qui, comme une plaie dévorante, s'étendait au-
tour d'elle, et gagnait jusqu'aux parties les plus
saines de la Péninsule. Jimot avait bien fait arrê-
ter la distribution des lettres ; mais les messa-
gers passaient, et les Anglais tenaient au cou-
rant de tout. Ce fut en vainque Junot traita les
troupes espagnoles comme ses propres troupes
1)E LA DUCHESSE CABRANTES. 6^
rien ne prévalut contre l'orage qui devait éclater
Le courage militaire de Junot est assez connu
Je dois maintenant faire connaître son courage
moaljsa présence d'esprit el son sang- froid,
qualités qu'il déploya grandement dans les affai-
res de Portugal.
La première marqrie de révolte des troupes
espagnoles fut de refuser l'obéissance. Les chas*
seurs de Valence ne voulurent pas aller à Sétu-
bal , ainsi donnait. Junot ordonna au major
Dulong de prendre le régiment qu d comm\n-
dait , et de forcer les Espagnols à l'obéissante. Le
régiment de Valence formait la garnison d'Alca-
cer-do-Sol; en y arrivant, le major Dulong' le.
trouva en bataille, et disposé à la défense; le sang
allait couler, quanci la fermeté du major Dulong
fit changer la cha ace en notre faveur. Il parvint
non seulement à faire obéir le régiment espa-
gnol , mais les soldats le portèrent dans leurs
bras en le proclamant à grands cris un homme
brave et loyal.
Le plan de l'insurrection s'exécutait sur toute
la surface du ]?ortugal. Le 9 juin au matin, Junot
» Ce mnjor Diilong était iin homme fort dislingué. II s'est
brûle la cervelle, ne pouvant résister à la violence des
douleurs que lui causait une blessure qu'il avait au bras
droit. C'est vjaa lâcheté courageuse singulière.
6S MÉMOIRES
reçut la nouvelle que la ville d'Oporto était en-
tièrement soulevée. Le général français Quesnel
et tout son état-major avaient été enlevés par
les Espagnols, ainsi que toutes les autorités ci-
viles et militaires.
Au même instant Junot résolut le désarme-
ment de toutes les troupes espagnoles qui étaient
en Portugal.
Mais ce projet, tout admirable qu'il était, pré-
sentait d'immenses difficultés ; car les Espagnols
étaient en grande méfinnce de nous , et Junot
voulait éviter l'effusion de sang. Toutefois ce dés-
armement eut lieu sur toute la rive droite du
Tage SANS qu'un coup diî fu;sil eut été tiré. Les
grenadiers de la Vieille -Casttille, les canonniers
à cheval, les artilleurs , le régiment de Santiago
(cavalerie), les grenadiers do la Nouvelle-Cas-
tille, le régiment de Murcie, t^elui de Valence,
toute la garnison de Sinès, toutes ces troupes,
vraiment troupes d'élite, furent désarmées par
nos soldats... et cependant se m^^fiant de ce qui
leur; arrivait, car leurs armes étaient chargées!...
Ce fut la force et l'habileté des mesures qui
assura ce résultat. Il fit une grande' sensation en
Portugal; mais dès lors il eût fallu des miracles
pour sauver ce pays.
Dans ce même moment Junot apprenait que
DE LA DUCHKSSE d'aBRANTÈS. 69
tous ses courriers étaient arrêtés à Badajoz. .. H
en envoya jDar Almeida... ils eurent le même sort.
A partir de cette époque les communications
furent aussi bien interceptées que si l'armée fran-
çaise eût sur les Codilières.
Je ne puis résister à raconter ici ce que fit le
général Graindorge : il avait sous ses ordres le
régiment do Murcie... ce régiment se débanda
sous ses yeux. Le général Graindorge, n'ayant
avec lui que quelques dragons , se jette au milieu
du régiment (il était fort de quatorze cents hom-
mes! ), il essuie le feu de tout le régiment... tous
ses habits sont criblés de balles... malgré cette
résistance il tue trente hommes^ deux officiers ,
et ramène avec lui trois cents prisonniers, dont
vingt-six soldats et un officier sont entrés à l'hô-
pital de Setubal.
Voici maintenant ce que fit Junot. Je le cite
comme preuve de courage moral.
J'ai parlé dans les volumes précédens de la
Fête-Dieu à Lisbonne ; je m'exprime ainsi, parce
que en effet la Fête-Dieu à Lisbonne, ou la Fête-
Dieu autre part, c'était bien différent. C'était une
solennité attendue par tout le royaume que sa
procession ; on y venait du fond des provinces
les plus reculées, et en vérité c'était un beau spec-
tacle... La statue de saint George y paraissait
"O MEMOIRES
couverte des diamans de la maison de Cadaval ,
et le roi ou le prince régent suivait toujours la
procession chapeau bas. Junot avait ordonné que
la solennité aurait lieu comme si la cour eût été
à Lisbonne; seulement il prétexta nue légère in-
disposition pour ne pas y paraître, ne voulant
pas avoir l'air de remplacer le prince du Brésil...
Quelques mois avant, les moines et les prêtres
portugais avaient essayé des miracles pour s'em-
parer de l'esprit du peuple : on avait annoncé que
Je roi don Sébastien , mort depuis trois cents ans
■en Afrique, devait revenir. Ces sottises, répan-
dues par les moines, exaltèrent l'esprit de la
populace; elle se porta sur les lieux les plus
élevés de Lisbonne pour mieux voir arriver le
Roi-Messie , et la foule entoura la statue de Jo-
soph I", qui avait , disait-on , tourné deux fois sur
àa base'. Le résultat de ces pauvretés fut l'as-
sassinat de plusieurs Français , et de trou-
bler la tranquillité de la ville. Junot ordonna
qiie les spectacles auraient lieu comme à l'ordi-
Àaire. Il réunissait chez lui ce même jour toutes
les autorités civiles et militaires , il voulut que
« Ceci avait lieu le i5 décembre , et il faut remarquer que
le 2 décembre seulement le général de Laborde était arrivé
à Lisbonne, avec les fragmens de sa b*lle division.
DE LA DUCHESSE d'abRA.NTÈS. 'jl
personne ne manquât au rendez-vous ; et il se
rendit à l'Opéra avec tous ses convives, quoi-
qu'on l'eût averti qu'il y avait des Portugais qui
avaient juré de l'yssassiner.
— Mon sort était entre les mains de Dieu, me
dit-il lorsque je lui reprochai de s'être ainsi ex-
posé... Le fait est que sa fermeté et son sang-
froid imposèrent aux Portugais. ..comme plus tard
ils imposèrent aux Anglais.
C'est sans doute cette même raison qui le dé-
termina à ne pas écouter les conseils qui lui fu-
rent donnés de ne pas laisser faire la procession;
ce parti eiit révélé une crainte qu'il eût été hon-
teux d'avouer autant que dangereux. Junot or-
donna que la procession aurait lieu comme si le
roi de Portugal avait été à Maffra ; seulement on
prit des précautions extraordinaires. Douze pièces
de canon furent placées sur la place du Roscio
devant le palais de l'inquisition, et la garnison
tout entière fut sous les armes pour faire hon-
neur à Cévêque el à son clergé. Ces précautions
semblaient assurer le repos de la journée. Quant
à Junot ', il s'était rendu au palais de l'Inquisi-
tion , grand , beau et lugubre bâtiment , situé sur
• Pour avoir une excuse valable pour ne pas suivre la
procession, Junot s'était fait saigner le matin.
^2 MÉMOIRES
#
la place du Roscio , à côté de l'église de Santo-
Domingo, d'où la procession devait sortir pour
aller à l'église San-Josc , parcourir les trois rues
Auguste, des Orfèvres en or, des Orfèvres en
argent, et où elle devait rentrer.
Ceux qui ont été à Lisbonne, et se sont trou-
vés à cette admirable cérémonie, savent combien
elle est solennelle; et ceux qui ne la connaissent
pas le comprendront, quand ils sauront qu'il se
trouve à cette procession plus de cinquante mille
individus... La procession était partie depuis une
heure, et marchait dans le plus profond silence,
que troublaient seulement les chants sacrés, lors-
que, au moment où le Saint -Sacrement allait
sortir de l'église, il se fit un mouvement en même
temps à la place du Commerce et à celle du
Roscio ; la file s'arrêta tout-à-coup , et le dés-
ordre commença à se mettre dans les rangs.
Le matin même à quatre heures, le duc d'A-
brantès avait été averti qu'il y avait une conspi-
ration contre l'^s Français ; c'étaient les Vêpres
portugaises... car l'évêque était à la tête. Il devait
pour signal lever le saint-sacrement; alors on
crierait qu'on assassinait les Portugais; et comme
la plus grande partie de la population de Lis-
bonne se trouvait sur le passage de la proces-
sion , on espérait engager une lutte où les Fran-
DE LA. DUCHESSE D AERANTES. ^5
çais devaient succomber. Aussitôt que ce premier
mouvement eut lieu , le duc vit qu'il était temps
de prendre un parti. Il descendit promptement
du palais de l'Inquisition, où il était, et traver-
sant la foule immense dont les flots couvraient
la place du Roscio , il se rendit à l'église de Santo-
Domingo, où l'évèqne attendait le saint-sacre-
ment, qui, disait-on, ne voulait pas sortir du
tabernacle. Junot le joignit rapidement à l'autel :
— «Monsieur Tévèque, lui dit-il tout bas, je
» connais tous vos projets , je les connais depuis
• ce matin au point du jour; et cependant vous
3 êtes là, et j'y suis aussi... c'est vous dire que
B toutes mes précautions sont prises, et que vos
«projets sont entièrement découverts... Que le
• saint-sacrement sorte donc... et sans effort!.,.
» Monsieur l'évéque, je suivrai la procession avec
» tout mon état-major... je la suivrai respectueuse-
nment, tête découverte... Au premier bruit, au
«premier tumulte... vous et votre clergé vous
» serez sacrifiés... Songez-y bien. »
L'évéque voulut répliquer.
• Monsieur l'évéque, lui dit Junot, je vous ai
» déjà dit que ie savais tout... Marchons... et sur-
»tout faites bonne contenance... Je vous suis...»
En effet, malgré la chaleur et le mal qu'elle pou-
vait faire à ses nombreuses blessures, Junot
^4 MÉMOIRES
suivit la procession se tenant tête nue derrière
l'évéque portant le saint-sacrement; car aussitôt
que Junot avait parlé d'une voix ferme, le taber-
nacle ne l'avait plus retenu. ..L'évéqne était pâle....
il tremblait... mais il allait toujours. Bientôt la
terreur se répandit parmi le clergé en voyant le
gouverneur-général suivre la procession; cette ter-
reur fur portéeà un point extrême, lorsque la pro-
cession arrivant sur la place du Boscio, et se dis-
posant à entrerdans l'église de Saint- Joseph en face
du palaisde l'Inquisition, lesgrenadiers formant la
haie tirèrent pour saluer le saint-sacrement à son
passage. A ce bruit tout ce qui portait robes et
chappes se laissa tomber la face contre terre, en
criant au secours... les grenadiers les relevèrent
en leur montrant qu'ils n'avaient rien de cassé,
et la procession continua.
Il est à remarquer que l'évéque seul demeura
debout ; mais la peur lui donnait du courage» Par
intervalle Junot lui disait :
— Monsieur l'évéque... je suis là!...
Ce qui est également remarquable , c'est que
la foule qui s'élait pressée sous le palais de l'In-
quisition , soii par ha.sard, soit à dessein, en
voyant la tournure que prenaient les choses, se
mit en joyeuse gaieté, et les rires les plus fous
accompagnèrent les moines, dont les robes,
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. ^5
tontes souillées de poussière, n'avaient rien que
de ridicule , et ne portaient d'autre signe que
celui de leur maladresse et de leur poltronnerie.
Mais quelle que fût l'issue de cette impor-
tante journée , Junot n'eu fut pas moins dans la
plus vive inquiétude en apprenant, à peu de
distance, que le général Loison ne donnait au-
cune nouvelle; et sa division formait la plus
forte partie de l'armée de Portugal'; que les Es-
pagnols avaient passé la Guadiana , et que les
Anglais se présentaient à la barre de Lisbonne
au nombre de dix mille hommes.
En apprenant la nouvelle de l'arrivée des An-
glais, Junot voulut avoir l'avis de ses généraux,
c'est-à-dire de ceux qui étaient près de lui. Le
plus habile n'y était pas, c'était le duc de'N almy...
en conséquence, le 26 juin , le général de La-
borde', le général Travot, le général Margaron^,
le général Thiébaulf*, et le général Taviel^, fu-
rent convoqués chez le gouverneur-général pour
rai.sonner sur la position de l'armée française.
Elle était affreuse... Juiîot e!i comj)renait toute
' On lui avait donné ce litre comme lécompensf.
' Gouverneur de Lisbonuc.
3 ConiniauJant la cavalarje.
', Chef d'état -major gêné; al
^ Commandant l'artiHerie.
^6 MÉMOIRES
riîorreur.. . Cette première conférence fut suivie
d'une seconde, dans laquelle mon mari dit à
tous ses généraux de lui donner leur opinion
écrite et motivée, mais qu'il les prévenait au
surplus qu'il voulait seulement des lumières^ et
non des conseils, et qu'il entendait être seul
RESPONSABLE de tout cc ou'il ferait.
Le résultat de cette seconde conférence , qui
eut lieu le 28, fut de garder Lisbonne jusqu'à la
dernière extrémité, de s'assurer de toutes les
armes, de rassembler les diverses garnisons, et
de tenter une trouée sur Madrid ou Valladolid.
Le sort en avait ordonné autrement.
Le convoi anglais quitta la barre... mais cet
orage, pour être éloigné, n'en troublait pas
moins l'horizon... Le général Rellermann , avec
le général Avril, culbuta l'insurrection de Villa-
Viciosa' avec ce courage intelligent qu'il mon-
tre toujours dès qu'il tire Tépée. Mais l'Alem-
tejo tout entier était révolté. Beja fut châtiée par
le colonel Maransin avec une barbarie que Junot
n'osa blâmer pour ne pas encourager la révolte,
» Il faut citer un fait bien honorable pour le duc de Vaîmy
et les troupes sous ses ordres. Lorsque nous fûmes maîtres
de Villa-Viciosa , l'efTet de la discipline fut si admirable ,
qu'aucune maison ne fut pillée, et cependant nos soldats et
nos officiers étaient furieux de la conduite des Portugais.
DE LA. DUCHESSE D*ABRANTÈ9. 77
mais dont il fut outré, je le sais. On massacra,
on pilla , on brùIa, on commit des horreurs î...
Un religieux de Beja , attendri par ce spectacle,
prêcha l'obéissance aux habitans, ayant encore
les pieds dans le sang et s'appuyant sur des ca-
davres... Tout le peuple fondit en larmes; on
prit le moine vraiment chrétien dans des bras
encore fatigués de carnage, on le promena en
triomphe, et il fut envoyé auprès de Junot pour
demander le pardon de la ville rebelle.
Junot reçut le moine avec une extrême bonté...
il lenornma chanoine de la coUégialede Lisbonne.
La reconnaissance fut extrême... en apparence...
Beja reprit les armes quelques jours après... le
mal était invétéré.
Pendant ce temps la position de Junot dans
Lisbonne devenait chaquejour plus inquiétante...
La population de cette ville était de plt;s de qua-
tre cent mille âmes... et dans la plus dangereuse
exaspération; lt nulle nouvelle de France!...
nulle nouvelle d'Angleterre!... nidle nouvelle
d'Espagne!!... partout un silence de mort... au-
quel peut être la mort allait aussi répondre.
Quelques bruits sinistres seulement parve-
naient aux chefs français... Ainsi , par exemple ,
Junot apprit que le général René , qui venait à
l'armée de Portugal , voyageant sans escorte ,
^8 MÉMOIRES
parce qu'il n'avait fait aucun mal à ceux qui
pouvaient !e prendre, ayant été fait prisonnier
devers Badajoz, les EsjDagnols lui coupèrent le
nez, les oreilles... lui arrachèrent la langue et
les yeux... puis l'ayant placé entre deux planches,
ils h scièrent en de.ux ! !...
On croit lire, n'est-ce pas, la relation d'un de
ces voyages parmi les Caraïbes?... encore sont-
ils moins cruels... quelquefois ils donnent la
mort d'un seul coup.
Le général Loison rejoignit alors Junot à Lis-
bonne ; il ne le fit qu'après avoir tué plus de
quatre mille Portugais insurgés, dans les com-
bats d'Amarhante, de Guarda et d'Alpedrinham,..
Quant à lui, il perdit à peine cent hommes!... Il
fut cruel dans cette campagne de Portugal, et
il le ftit malgré les ordres de Junot, qui lui or-
donnait la sévérilé , mais défendait Cabas de l'é-
pée... J'ai vu Junot verser des larmes de douleur
et de colère en parlant du combat d'Evora',
c'est-à-dire de la prise de la ville; car le com-
bat qui eut lieu avant n'avait rien que d'ho-
norable pour nos troupes... A l'attaque de la
ville, au moment où les portes tombèrent sous
» Les Portugais voulurent capituler après Je combat livré
devant la ville. Mais les Espagnols fusillèrent les Portugais
qui en émirent le premier dessein.
DE LA DUCHESSE d'aBUANTÈS. 79
la démolition, M. le comte de Forbin% alors at-
taché à letat-major du duc d'Abrantès, se con-
duisit vaillamment. Il passa par un trou à peine
assez grand pour un homme, et cela sous le feu
le plus vif... il était avec M. Simraers, de lelat-
major du prince de Neulchâtel...
Ce fut à cette époque qu'une poule miracu-
leuse pondit un çeuf tout aussi miraculeux. Cet
œuf, trouvé un matin sur le maître-autel de la
patriarchale , portait en caractères en relief :
Mort aux Français!...
En peu d'instans C œuf anathéma lise iiri\x\. porté
chez le général enchef, et reconnu pour ce qu'il
était... un instrument mal fait.
Junot n'en fit que rire. Il fit prendre une cer-
taine quantité d'œufs, fit écrire dessus que le
premier œuf ^n avait menti, et l'on emplova pour
cela un corps gras; après quoi les œufs furent
mis dans un acide , et le lendemain ces mêmes
œufs, portant leur inscription en relief comme
le modèle , furent déposés sur les maître-autels
de toutes les églises de Lisbonne, et distribués
dans le reste de la ville. Et on y joignit une affi-
che, avec la recette nécessaire pour opérer.
^, Mais le moment était venu où tous les moyens
• Le directeur des Musées royaux.
80 MEMOIRES
humains étaient devenus insuffisans pour sauver
l'armée et son chef.
Un soir, Junot donnait une fête au palais du
gouvernement; un officier de l'état-major du
général Thomières arrive avec des dépêches
pressées... Ces nouvelles étaient terribles... Elles
annonçaient que les Anglais avaient enfin
effectué leur débarquement au nombre de
douze mille hommes, avec un immense con-
voi de munitions et d'artillerie. Le général Tho-
mières commandait le fort de Péniches, et ces
nouvelles étaient positives. Junot ordonna à
tous les officiers de son état-major de redou-
bler de gaieté auprès des danseuses , et d'animer
le bal... pendant ce temps il se retira dans son
cabinet, et donna des ordres pour que le général
de Ivaborde allât au-devant de l'ennemi , voulant
cacher en partie à la ville de Lisbonne une
nouvelle qui ne lui parviendrait que trop tôt.
L'effet de cette sécurité apparente fut grand
pour quelques jours; mais, malgré la nouvelle de
la victoire de Rorissa remportée par le général
Laborde sur les Anglais , celle d'une victoire
également remportée en Espagne , l'annonce de
•vingt mille Français venant par Bragance , l'en-
trée deJosephàMadrid, et les fêtes données à ce
sujet, l'esprit d'insurrection fermentait dans Lis-
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 8i
bonne , et n'était contenu qne par la présence de
Junot. Cependant il fallait marcher à l'ennemi...
Et le i5 d'août, après la solemnité de la fête de
l'empereur, un grand dîner, un spectacle ma-
gnifique, dans la grande salle de l'Opéra de Lis-
bonne, Junot rentre à minuit dans l'intérieur
de ses appartemens, assemble, dans son cabi-
net, les ministres et le général Travot, leur dit
qu'il va partir pour aHer au-devant des Anglais,
charge chacun de ce qu'il faut qu'il fasse', les
exhorte tous à la plus grande union... serre la
main avec émotion au général Travot, dont il
estimait profondément le beau caractère, en lui
recommandant le soin de la ville de Lisbonne,
et sort du palais du gouvernement pour aller
chercher la mort, car il doutait peu alors de
revoir jamais sa patrie , sa femme et ses enfans...
C'est ici que je dois parler d'un homme bien
souvent attaqué, et que, moi, je me sens tou-
jours portée à justifier... c'est M. le comte de
Bourmont : il était du nombre des Français réfu-
giés, il pouvait dès lors passer aux Anglais ou
« C'est dans l'ouvrage du geuéral Thiébault qu'il faut
voir tout le détail des mesures prises par Junot pour la sû-
reté de Lisbonne... Il eut un moment l'ide'e de former une
garde nationale ; mais cette pensée si utile et si belle
ailleurs > était impossible en Portugal.
XJI, e
Sa MEMOIRES
bien aux insurgés... Il ne fit l'un ni l'autre... il
vint trouver Junot, et comme un Français par-
lant à un Français, il lui dit :
— Monsieur le duc , je n'ai pas renié ma patrie,
je suis Français... vous êtes attaqué. Un cœur
résolu et deux bras de plus peuvent être utiles ,
je viens vous les offrir... voulez-vous m'attacher
à votre état-major ?
Junot, de tous les hommes de l'armée, était
peut-être celui sur qui une semblable conduite
devait faire la plus profonde impression... il s'ap-
procha de M. de Bourmont... lui prit la main , la
lui serra... et lui dit , avec une voix émue, car lui-
même l'était beaucoup :
— Monsieur de Bourmont, non seulement j'ac-
cepte vos services , mais je vous engage ma parole
d'honneur que votre rentrée en France ne souf-
frira aucune difficulté... je vous en donne ma
parole, et je n'y manque jamais. »
m'a effectivement remplie cette parole...
MM. de Saint-Mézard, ancien garde du-corps ,
de Viomesnil, neveu du maréchal, et plu-
sieurs autres émigrés, tinrent la même conduite.
Mais ce fut M. de Bourmont qui donna l'exem-
ple...
Junot se porta donc au-devant de l'ennemi
qui s'avançait sur Lisbonne , par la route de Tho-
DE LAl duchesse d'aBRANTÈS. 9^
mar, ayant en effectif* quatre fois plus de trou-
pes de ligne que nous , et une armée d'insurgés
portugais et espagnols, forte de plus de soixante
mille hommes, tout le pays pour eux, et toutes
les chances d'avenir, tandis que Junot n'avait
avec lui qu'une armée à peine forte de neuf mille
deux cents hommes , et nulles ressources...
La bataille se donna le 21 d'août. Junot avait
hâte de combattre, et surtout ne Yomait pas être
prévenu. Il avait résolu d'attaquer l'ennemi , par-
tout où il le trouverait.
La conduite de toute l'armée fut admirable
dans cette journée, où la chaleur donnait des
vertiges... chacun semblait vouloir contribuer
pour quelque peu à maintenir la gloire de nos
aigles, la pureté de notre drapeau... et nos aigles
et nos drapeaux rentrèrent en France, libres, et
purs de toute souillure, grâce au courage de
tous leurs chefs...
Le général Rellermann,à la tête d'un régiment,
chargea à la baïonnette comme s'il eût voulu ga-
gner une étoile pour ses épaulettes.. . Le général
de Laborde, ayant sa blessure encore ouverte ,
• L'armée anglaise, sans compter les (ronpcs porlugaises,
ëlait forte de i5,45o hommes api ^, le combat de Rorïssa ,
puis elle eut ua renfort à Vimeiro.
84 MÉMOIRES
combattit comme s'il eût été sain et bien portant;
lecolonel Prost et le colonel d'Aboville , comman-
dant, l'un l'artillerie delà première division , l'au-
tre celle de la seconde, firent tous deux des pro-
diges de valeur... Et le général en chef, voulant
arrêter la retraite, et s'étant jeté au-devant des
troupes avec trop d'impétuosité , avec MM. Carion
deNisas et Deligrave, faillit être pris par nn es-
cadron anglais, dont il ne fut délivré que par
M. de Grandsaigne, son premier aide-de-camp,
et MM. Prévost et Laval, aussi ses aides-de camp,
accompagnés du vicomte de Novion , fils de mon
vieil ami , qui s'écria en voyant les trois officiers
s'élancer pour aller au secours de leur général :
— Ah! et moi aussi je veux le sauver!...
Malgré tant de valeur et de dévouement, la
bataille fut perdue... Nous demeurâmes néan-
moins maîtres du champ de bataille après la
cessation du feu , circonstance heureuse , en ce
qu'elle permit de couvrir la retraite des blessés...
Du reste, sur dix-huit cents hoirimes perdus dans
cette journée, mille étaient tués, et dans les huit
cents prisonniers, il n'y en avait pas cent cin-
quante sans blessure...
Après la bataille i>n Vimeiro , Junot demanda
aux généraux Loyson, de Laborde, Rellermann
DE LA^ DUCHESSE d'aBRANTÈS. 85
et Thiébault, ce qu'ils jugeaient convenable de
faire. Une retraite même à marche forcée éaitt
imjDossible nu travers de l'Espagne... Les cir-
constances étaient presque désespérées '.
Une chance offrait cependant quelque espé-
rance. Je n'ai pas encore parlé d'une escadre
russe que Junot avait trouvée dansleTage, et qui,
depuis l'arrivée de l'armée française, avait été
traitée par elle en sœur, et comme faisant partie
d'un peuple dont le chef était \e frère de cœur du
nôtre. Janot devait donc espérer que l'amiral
Siniavin, ayant sous ses ordres les équipages de
huit vaisseaux, pourrait lui être d'un grand se-
cours dans un cas d'importance, et certes il le
devait croire ; il lui restait à apprendre qu'il ne
fautcompter sur le secoursd'un allié que lorsqu'on
est heureux... L'amiral Siniavin était un homme
peu sociable, et l'on sait que lorsque les Russes
sont sauvages ce n'est pas à demi. Le père de
l'annral Siniavin a dû avoir la tête coupée pour
avoir voulu garder sa barbe. C'est de cette race
qui n'entend à rien.
Le résultat de la conférence provoquée parle
duc , fut d'envoyer le général Kellermann chargé
» Tous les détails donnés ici sont pris dans les papiers du
duc d'Abrantès, et m'ont été communiqués par le général
Thiébault, le duc de Valmy et le général de Laborde.
ôè MÉMOIRES
de pleins pouvoirs^ au camp des Anglais, pour
voir ce qu'on pourrait faire avec eux. L'armée
anglaise avait pour chef sir Hew Dalrymple, et
pour second sir Arthur Weilesley depuis lord
Wellington...
Le 22, à onze heures du matin, le général
Rellermann se dirigea sur Vimeiro , et fut étonné
de ne trouver aucun poste; il crut un moment que
Tennemi était lui-même en retraite; il poursuivit
» « ToiTCS-Vedras, le 2 2 août i8uS.
» Nous, duc d'Abrantès, grand-officier de l'empire, colo-
») nel-ge'néral des hussards, gouverneur de Paris, grand - ai-
» gle delà Légion-d'Honneur, grand -croix de Tordre du
j) Christ, commandeur de l'crdre royal de la Couronne de
» Fer*, gouverneur-général et génércl en chef de l'armée fran-
» çaise en Portugal... donnons par la présente, pleins pou-
» voirs à M. de Kellerniann, comte de Vahny, général de dî-
» vision, grand officier de Ja Légion-d'Honneur, grand-croix
» de l'ordre du Lion de Bavière, commandeur de la Cou-
V renne de Fer et général de cavalerie de l'armée de Portu-
)) gàl , de conclure et signer en noire nom, avec uionsieurle
«général en chef de l'armée de Sa Majesté Britannique en
» Portu^nl, une suspension d'armes, conformément aux in-
« struclions qu'il a reçues de nous, etc., etc. »
* Ce DC fui que dans la campagne de 1809 que Junot reçut des rois
de Saxe et de Bavière, le grand cordon de l'un de leurs ordres, après
avoir comniandé'leurs troupes. Je possède et je garde précieusement une
grande quantité de lettres.de la^propre main du roi de Bavière, père do,
roi actuel , dans lesquelles il témoigna à Junot une amitié dont je suis
fière, car il était le plus digne des hommes.
DE LA DUCHESSE d'aBRA.NTÈ». 87
sa route et m'a dit lui-même une circonstance
qui prouve la finesse et la justesse de son esprit :
«A mesure que j'avançais, me disait-il, sans
rencontrer une cocarde anglaise, ma confiance
renaissait , et je reprenais un aplomb qui était
tout entier lorsque j'arrivai au quartier-général
anglais, et qui me permit de traiter sur le pied
d'une parfaite égalité , car je vis que les Anglais
n'étaient pas tranquilles sur leur position. •
Ce ne fut qu'à trois heures que le général
Kelleraiann se trouva en face des avant-postes
ANGLAIS QUI ETAIENT AUX MEMES LIEUX QUE LA
VEILLE... Du reste l'inquiétude des Anglais était
telle ,"qu'à la vue d'un officier général et de son
ordonnance , bien qu'il eût mis son mouchoir
blanc au bout de son sabre, il eut à essuyer une
trentaine de coups de fusil ; enfin il fut reconnu
parlementaire, et conduit à sir Hew Dalrymple,
arrivé le matin , et qui venait remplacer lord
Wellington pour signer la convention deCintra...
En vérité ce n'était pas la peine.
Le général Rellermann sait l'anglais comme il
sait le français ; mais il ne le laissa pas voir. Dans
la position de l'armée française tout était permis
et de bonne guerre. Aussi n'eut-il aucun scrupule
à ne paraître rien comprendre. Cette ruse lui
fut d'un grand secours , car , après avoir exposé
88 MÉMOIRKS
les premières bases d'un arrangement, il vit les
deux généraux anglais se retirer dans une em-
brasure de fenêtre et dire à demi-voix : « We are
not in a very good situation; let-us liear him *. »
On annonça dans ce moment que le dîner était
servi , et le général Kellermann ayant été invité
par sir Hew Dalrymple, se mit à table avec eux.
Le dîner fut gai , mais extrêmement frugal ; cela
fit juger au général Kellermann que ce qu'on
disait de la pénurie de vivres des Anglais était
vrai. Tandis qu'on était à table, un officier qu'on
avait envoyé à Figuera arriva ; comme jus-
que là rien n'avait laissé croire que le comte de
Valmy parlât l'anglais, sir Arthur Wellesley et
sir Hew lui demandèrent avec empressement,
mais en anglais, ce qu'il y avait de nouveau.
L'officier répondit : « Sir John Moore is not yet
arrived at Figuera. >•
( Sir John Moore n'est pas encore arrivé à Fi-
guera.)
Or, ce John Moore était le sir John Moore qui
fui depuis si bien culbuté dans la mer par l'empe-
reur, et jecrois par le maréchal Soultà laCorogne.
Il devait amener 1/5,000 hommes à sir Hew Dal-
rymple , et leur absence ou leur présence était
• Nous ne sommes pas en très bonne position,.. Il faut
écouter ce f/u'ila à nous dire.
, UE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 89
fort importante. Le général Kellermann se tint
toujours dans rattitudecrun homme qui n'entend
et ne comprend rien d'une langue étrangère.
Cela lui fut encore grandement utile dans cette
même conversation. Lorsque l'on rédigea les ar-
ticles du préliminaire , on parla des intérêts des
alliés :
— Comment ! s'écria sir Arthur Wellesley ' ,
prétendriez-vous comprendre la flotte russe dans
votre traité?...
— Elle est notre alliée, répondit le duc de
Valmy , et nous ne pouvons l'abandonner... Au
surpkis je suis bien aise que vous la rejetiez...
car vous la mettez alors dans le cas de se pronon-
cer; elle débarquera ses équipages, nous aurons
dix raille hommes de bonnes et de fraîches trou-
pes , nous rappellerons nos garnisons, et avant
trois semaines nous aurons délivré le Portugal.
Les deux généraux anglais se retirèrent de
nouveau dans la fenêtre, et le général Kellermann
les entendit qui se disaient entre eux \ «■ Ail tfiat
i$ very well, but t/iose tliere thousand Russians !...»
(Cela esta merveille; maislesdix mille Russes!)
Il est certain que, sansle vouloir, les Russes nous
furent alors fort utiles. Enfin, les préliminai-
. ' Depuis lord WellÎDglon.
QO MÉMOIRES
res furent conclus, signés, et le général Reller-
nfiann revint au quartier-général français accom-
pagné jusqu'aux avant-postes par milord Bur-
ghess, comblé de politesses par les officiers an-
glais, sur lesquels sa haute réputation militaire
avait dû faire d'avance impression , et qui
venaient d'avoir de ses talens comme homme
habilement politique une nouvelle et forte
preuve.
Il faut que je place ici un fait qu'il m'a raconté
et qui prouve à quel point les Anglais portent
lessentimens généreux, quand une fois ces mêmes
hommes que nous voyons si peu estimables dans
le ministère, rentrent dans la vie sociale et ha-
bituelle.
Le colonel Taylor, officier très estimé dans
l'armée anglaise, avait été tué à Vimeiro dans le
combat spécial qu'il avait eu entre les troupes
du général Kellermann et celles qu'il commandait.
Son cheval fut pris et amené au général Keller-
mann '. Aussitôt que les Anglais l'apprirent, ils
prièrent le duc de Valmy de leur remettre le che-
val du colonel Taylor, afin qu'il fût rendu à son ré-
' Ce cheval 'était' beau... la robe était baie fonce'e, et les
membres parfaitement dessine's.j Mais il était encore plus
eicellent qu'il n'était ^beau ; il rapportait à la parole et au si-
gne et faisait tout ce que fait^un chien.
Drî LA DUCHESSE D AERANTES. Ql
giment, pour qu'à l'avenir il y fût soigné et entre-
tenu en mémoire de son maître. Le général Keller-
mann était pvïé (ïy meUre la rançon qiiil voudrait.
Il s'y refusa, et renvoya courtoisement le cheval
sans vouloir accepter une guinée; mais les An-
glais choisirent un cheval de première race, et
chargèrent sir Arthur Wellesley de l'offrir au
général français avec cette gracieuse politesse que
les Anglais savent si bien mettre à toutes leurs
actions particulières.
Lorsque Jnnot apprit le résultat de la mission
du général Keliern)aini,ilse félicita encore davan-
tage de l'avoir choisi pour cet objet. Il y avait mis
autant d'habileté que de force , et sa conduite
avait été à la fois noble et digue, et pourtant
nous venions demander, et il fallait obtenir.
Ah ! s'écria Junot, si cet amiial voulait nous se-
conder!... avec six mille baïonnettes de plus et
des hommes comme vous , je ne quitterais pas le
Portugal! (Rieu n'était encore signé. )
Le général Kellermann se chargea encore de
cette mission; il fut trouver l'amiral Siniavin,
lui demanda cinq mille hommesde ses équipages...
on leur donnerait des armes... et ils seraient mis
dans les forts, d'où nous tirerions un égal nombre
de soldats français... Le Russe fut ébranlé, et il
promit... Mais quelques heures n'étaient pas
92 MÉMOIRES
écoulées que cet homme , que son empereur au-
rait dû exiler en Sibérie pour son indigne con-
duite, se rétracta, et écrivit à Junot qu'il ne pou-
vait mettre un seul homme à terre , et que d'ail-
leurs il ferait son arrangement avec l'amiral an-
glais (sir Charles Cotton ). Cette détermination
était également funeste aux Russes comme aux
Français , et de plus elle leur était honteuse.
Junot m'a dit depuis qu'il avait plus souffert
en recevant cette lettre de l'amiral Siniavinque
le jour de la perte de la bataille de Vimeiro...
Une espérance trompée est bien plus affreuse,
en effet, que la confirmation d'un malheur.
Et puis la violation d'une parole donnée... un
allié perfide.. . Il entrevoyait dans cette conduite
de Siniavin une sorte de présage pour l'empe-
reur... peut-être aurait-on pu y lire également
quelque avertissement pour le czar !... En ap-
prenant la résolution déloyale de cet homme qui
ruinait ses espérances, Junot lui écrivit une let-
tre dont je donne ici la copie. Comme le nom
de mon mari se trouve lié aux faits les plus im-
portans de celte époque, il faut bien se résoudre
à le trouver souvent dans ces pages.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 93
9 août
• Au quartier- général à Lisbonne, le -„^ — 1808.
^ *• a8 juillet
» MoNSLEDR l'Amiral ,
»La situation dans laquelle je me trouve de-
» venant chaque jour plus difficile, il est de mon
• devoir comme il tient à mon honneur, de sa-
» voir positivement si je ne puis espérer de vous
» quelques secours et quelles sont vos intentions.
» Il est de mon devoir, puisque l'empereur mon
» maître croit qu'une escadre considérable que
» l'empereur de Russie a mise à sa disposition doit
«nécessairement , dans une circonstance aussi
«critique, seconder de tous les moyens son ar-
»mée de terre, comme celle-ci devait soutenir
«l'escadre, ainsi qu'elle l'a fait jusqu'à présent.
»ll est de mon honneur, car si le sort des ar-
ômes ne m'est pas favorable, on ajoutera aux
» moyens que j'avais personnellement , ceux que
» devait naturellement m'offrir une escadre alliée,
»de NEUF VAISSEAUX daus un port inabordable
• par les moyens de défense à une escadre en-
• nemie.
dII faut donc que mon maître et le vôtre sa-
»chent que l'escadre russe n'a pas voulu me don-
»ner le moindre secours... Il faut que les mili-
g4 MÉMOIRES
• taires qui jugeront rua position sachent que
• non seulement j'étais entouré d'ennemis de
» toutes parts, mais encore qu'une escadre alliée
"de la France, en i^uerre avec C Angleterre ^ s'est
«déclarée neutre dans le moment le plus décisif
• en face d'une escadre ennemie, et à l'instant
• d'un débarquement considérable de troupes
» anglaises... et que par cette conduite elle m'est
» devenue beaucoup plus nuisible que si elle eût
»été contre moi hors de la barre, à cause de l'ef-
nfetqu'a produit sur l'opinion publique la con-
• duitede l'escadre... Si M. l'amiral Siniavin est
j>en guerre avec les Anglais, comment peut-il
» douter un seul instant que sa flotte ne tombe
»en leur pouvoir dès qu'ils seront maîtres de
• Lisbonne? Si M. l'amiral Siniavin a fait cjuel-
»ques arrangemens avec sir Charles Cotton', si
• de quelque manière sa flotte est garantie, peut-
• 11 honorablement abandonner son allié sans
«l'en prévenir?... Entre gens d'honneur, la
• guerre n'est qu'un moyen de plus pour s'esti-
' L'amiral anglais... Cette lettre de Junot à l'amiral Sinia-
vin est d'un haut inle'rêt. On voit que si l'amiral avait fait ce
que Junot voulait avant la bataille, Jonot avait un tiers de
troupes de plus et rendait ainsi sa position belle d'hor-
rible qu'elle e'tait... C'était la vie ou la mort...
DE LA DDCHESSE d'aBRANTÈS. qS
limer. Mais s'abandonner au moment du péril,
«c'est un acte dont il m'est impossible de croire
«M. de Siniavin capable, il serait indigne des
«•deux empereurs, Alexandre et Napoléon, com-
• me de la gloire et de la bravoure des deux na-
otions russe et française.
» Voici donc, monsieur l'amiral, ce que j'ai,
«pour la dernière fois , l'honneur de vous pro-
» poser; obligé d'opposer toute mon armée à une
> armée ennemie beaucoup plus considérable
B que la mienne , je serai probablement forcé d'é-
ivacuer les forts qui défendent le port. En con-
» séquence, monsieur l'amiral, je vous propose de
»les occuper avec vos troupes. L'escadre russe
» n'ayant point à manœuvrer sous voiles, peut
» très bien se passer d'un quart de ses équipa-
»ges, et même avec six ou sept vaisseaux aux-
» quels je joindrais le Vasco deGama^, embossés
^ « Le yasco de Gama était l'un des vaisseaux portugais
que Junot avait fait réparer et qu'il tenait prêt dans Varse-
nalde la marine , si je puis m'exprimer ainsi pour re'pondre
par une flotte mise en mer, quand les Anglais croiraient
encore que les vaisseaux laissés par le prince du Brésil
tombaient par planches pourries dans les eaux du Tage. Le
Vasco de Gama axait quatre-vingts canons, et il n'était pas
lescul, comme on peut le voir d'après la note que j'ai donnée
de Tctat de Lisbonne quelques pages plus haut. L'amiral
Siniavin a tenu la plus indigne conduite, non seulement à
96 MÉMOIRES
ssous la protection des batteries de Torre-Velha
» et Belem , aucune escadre ne viendrait l'atta-
» quer avec avantage et avec les équipages des
• autres vaisseaux qui pourraient être armés et
«mis à terre, joints aux troupes françaises res-
» tant à Lisbonne. Cette ville serait maintenue,
«l'escadre assurée, et l'armée française puissam-
» ment secourue.
» L'empressement avec lequel j'ai toujours
«aidé l'escadre russe, toutes les fois qu'elle a eu
«besoin de moi, garantit d'une manière irrécu-
*» sable mes intentions à son égard. Il s'agit au-
* jourd'bui d'expliquer celle de Votre Excellence
» par rapport à mon armée. 11 n'est dans ces cir-
» constances çMg les faits qui puissent prouver. Ze
» prendrai à témoin de ma conduite tous les mi-
slitaires de l'Europe!... et s'ils me reproclient
«quelque chose, ce sera d'avoir préféré d'être
«trompé, à la seule pensée du soupçon que je
» pouvais l'être.
» J'ai l'honneur d'être, etc., etc.
oLe duc li'ABRANTiis. »
l'égard de Junot, mais comme militaire... il est inconceva-
ble qu'il n'ait pas été à Tobolsk pour le moins... Cette bizar-
rerie dans la conduite d'Alexandre , surtout à l'époque
d'Erfurt , est pour moi inexplicable.
DK LA DUCHESSE d'aBRAi>TÈ:S. 97
Junotse trouvant libre, traita donc séparément
pour lui-même, et lescleux généraux en chef ayant
choisi , pour agir en leur nom, le général Keller-
mann et sir George Murray , traitèrent d'après les
bases déjà convenues , quoique l'arrivée de sir
John Moore, qui venait d'avoir lieu, changeât la
position respective des deux armées. Mais il y eut
de la bonne foi dans la conduite de l'Angleterre...
c'est une justice à lui rendre.
Malgré l'habileté du général Kellermann , il
s'éleva quelques difficultés. Junot dit alors:
— Ce n'est pas une grâce que je demande.
Si l'on me refuse les conditions réclamées pour
mon armée, je me retire sur Lisbonne; je fais
sauter les forts. .. je brûle les arsenaux , la flotte,
et, maître des deux rives du Tage, je me retire
par l'Espagne, en laissant de terribles marques
de mon passage.
Je l'ai entendu gémir depuis de n'avoir pas pris
ce parti : — Et cependant , disait-il, je courais la
chance de mourir de faim , et de faire périr
mon armée bien plus sûrement alors qu'à mon
arrivée... Dans une semblable position, tout
était désastre.
Le général Thiébault regardait la chose comme
impossible , et son opinion comme chef d'état-
major de l'armée est d'une grande force dans
^8 MEMOIRES
cette circonstance. Qnant à faire sauter les forts
et la flatte, à brûler Lisbonne, je crois que Ju-
not ei^it été capable de le faire.
Enfin , M. de La Grave, aide-de-camp du duc
d'Abrantès, partit de Lisbonne le 5 septembre,
et arriva à Paris dans les premiers jours d'oc-
tobre', apportant à l'empereur la convention dé*
finitive qui avait été signée le 3o août par les
deux généraux en chef, et dont je possède l'ori*
ginal ; le duc l'a gardé et n'a donné que le dupti-'
cala... Le i" septembre le traité avait été ratifié...
et tout aussitôt le colonel Duncan avait été en-
voyé comme otage au duc d'Abrantès , qui donna
au général anglais l'adjudant-commandant Des-
roches pour remplir le même office.
Qu'on juge de ma joie lorsque, ayant ouvert la
lettre que Junot m'écrivait, j'y trouvai une copie
de cette glorieuse convention, la plus belle action
militaire que peut-être puisse présenter notre
révolution... c'est surtout en la comparant à celle
de Baylen 1... Je n'en citerai que quelques arti-
cles... mais je ne puis m'y refuser... c'est un
orgueil si permis!... et mes fils le réclamentdô
moi:
* Il fut long-temps dans sa traversée... il eut un temps af-
£p«ux.
DE LA DDCHESSF. d'aBRA.NTÈS.
m
ART. H. ART. II.
The french troops shall L'armëo française se reti
evacuale Poiliigal wilh iheir rera avec armes et bagages.,
arms and baggage , lliey
shall not he considered as
prisoners of war and on iheir
arrivai in France ihey shall
bealliberty to serve.
elle ne sera pas prisonnière
de guerre , et , rendue en
France, elle sera libre de
combattre.
ART. IV.
ART. IT.
...The french army shall L armée française empor-
carry wilh il a!l its artillery î^"** '?"'« larlillene de cah-
of french calibre. With the ^''? français alleée, et les
horsesbelonging toit and Ihe ca'ssons garnis de soixante
tumhily suppud with sixty coups par pièce, loule autre
bounds for gurn. art. Mené sera remise a I armée
anglaise dans 1 elat ou elle
était aumoment delà ratifica-
tion.
iV»T. V.
The frenci) army shall car-
rywilh itall its équipements
and ail that is compihended
under the name of properly
cl the army , ihal is to say
its mititary ciiest and tiie
cariages altached to the field
commissariat and licld hos-
pilals , or shall beallow to
dispose of such part of the
same on its...
L'arme'e française empor-
tera tout son matériel et ce
qui s'appelle propriété d'ar-
mée, c'est-à-dire, son trésor,
ses caissons d'équipage et
d'ambulance. On vendra à
son profit tout ce que le gé-
néral en chef ne jugera pas à
propos d'embarquer. Il en
sera de même des particu-
liers, qui auront toute liberté
de disposer de leurs proprié*
tés quelconques, comme boa
leur semblera , avec toute ga«
rantie dans la suite pour les
acquéreurs.
ART. IX.
AU the siçlt and wounde d
Vrlio canuol beembarked with
Tous les malades ou blessés
qui ne pourraient pas être
loo
MÉiM01R£S
ihe troops are untrusted embarques avec l'armée fran-
to , etc., etc. çaise, serout confiés à l'arme'e
anglaise... etc., etc.
Je trouve celte mesure aussi honorable pour
eux , à qui elle est proposée, que pour ceux qui
la demandent.
AH subjets, of France or of
in friendschip or al-
liance with France, etc., etc.
Tous les sujets franç.Tis ou
des puissances alliées et amies
de la France , domiciliés
dans le royaume du Portugal
ou s'y trouvant occasionel-
lemeut , seront prote'gés ,
leurs propriétés de toute na-
ture respectées , qu'elle soit
de nature moliilière ou im-
mobdière. Il leur sera libre
de suivre l'armée i'rançaise
ou de continuer à demeurer
en Portugal, et, dans l'un et
l'autre cas , leursdites pro-
priétés leur seront garanties
avec la faculté de les garder
ou de les vendre, et d'en faire
passer le produit en France
ou dans tel lieu qui leur con-
viendra... etc., etc.
ARt. xvii.
No naturel of Portugal ]Nul Portugais ne pourra
shalt be rcndrwd accomen- être recliercbé pour la con-
tal)le for is poliiical conduct duite politique qu'il aura
during the poriod of llie oc-
cup^ition ot lins counlry by
the Irench army, cic, etc.
tenue pendant l'occupation
du Portugal par l'armée fran-
çaise , et tous ceux qui
ont continué à exercer des
emplois ou qui eu ont reçu
du gouvernement français ,
sont mis sous la sauvegarda
DE LA DUCHESSE D AERANTES,
101
spéciale de l'armée anglaise ,
qui s'engage à ce qu'il ne
Jenr soit porté aucun préju-
dice par qui que ce soit ^ dans
leurs personnes ou dans leurs
biens ; ces individus n'ayant
pu se dispenser d'obéir aux
ordres du gouvernement fran-
çais.
ART. XVIIl.
ART. XVIIJ.
Tbe spanish prisonners di- Les troupes espagnoles
tained on board ship in the détenues à bord des vaisseaux
port of Lisbon , sliall bii^urn dans la rade de Lisbonne,
np to tlie gênerai m chicf of seront emmenées en France ,
Uïc brilich army, etc., etc. ou bien remises à M. le gé-
néral en cbef de l'armée an-
glaise, à son choix, lequel ,
dans ce dernier cas, s'engage
à ohlenir des Espagnols la
remise eu liberté de tous
*'* Français, civils ou militaires,
détenusen Espagne sans avoir
été pris dans les combats , ou
par suite des combats, mais
en conséquence des évène-
mens du 29 mai dernier et
jours suivans.
ARR. XIV.
ART. XIV.
Should there arise any S'il y avait quelque article
doubls asto the mean inx of douteux , il serait expliqué en
any article y Avill, be expiai- faveur de l'armée française,
ned favorably to the liench
army.
Telle est cette admirable convention... qui
produisit un tel effet en Angleterre, que lord
Byron composa les deux belles strophes de Child
Harold, et que Ton accusa sir Arthur Wellesley
et sir Hew Dalrimple... et ils passèrent à une
103 MEMOIRES
coiird'enqnéte... ils répondirent : que le carac-
tère connu (le Junot avait été la principale cause
de leur détermination, parce qu'ils avaient jugé à
propos de conquérir le Portugal à tout prix, et
qu'il y avait à craindre une détermination fu-
neste au pays... Junot fut grandement placé par
ce fait de la convention de Cintra, mais il le fut
plus haut dans les pays étrangers que dans sa
patrie; Tempereur voulait des victoires, et ne
voulait que des victoires... tout ce qui n'était
pas un triomphe, était pour lui une défaite; et
comme Auguste il redemandait ses légions à tous
ceux qui n'avaient eu à conduire que des jeu-
nes hommes à peine sortis de l'enfance.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 1 o5
CHAPITRE IV.
Départ pour La Rochelle. — Sérail de JunoK — Rôle comi-
que joué par un mari. — Roule de Dloisà Tours. — Postillon
mort-ivre. — Mes inquiétudes. — Elles sont heureusement
dissipe'es. — Madame Cliégaray. — J'embrasse mon mari.
— Opinion de Montgaillard sur la convention de Cintra.
— Un dernier mot sur l'affaire de Bajlen. — Le ge'néral
Marescot. — M. Villoutrec va proposer la capitulation à
Gastanos. — MM. Billyvanberchem , Carrion de Nisas,
Novion. — Arrestation de M. de Boui mont. — Il est pres-
que aussitôt relâché. — Junot le fait admettre dans l'état-
major avec le titre d'adjudant commandant. MM. de Vio-
mesnil et de Saint-Mezart Junot se dispose à rentrer en
Espagne^ après avoir vu son fils. — L'atiilié d'un grand
homme est un bienfait des dieux. — Projets de vengeance
de la Prusse et de l'Autriche. — Une fête chez l'archichan-
celier, — M. de Cadore. — La femme et les enfans de
M. deMellcrnich sont retenus à Paris. — M. d'AigrefeuilIe
çt son habit bleu -de -ciel fait avec une robe de ma
grand'mëre. — Moore et ses soldats. — L'empereur juge
mal les Espagnols. — Capitulation de Madrid. — Leduc
de Conegliano. — Le sac de diamans etSavary. — • Petit
verre taillé dans un diamant. — Eclaiicissemeus donné*
sur les diamans que j'ai reçus de Portugal. — La pluie
d'or. — Souper chez l'impératrice.
Je partis aussitôt pour la Rochelle , parce que
tétait dans ce port, ou du moins sur toute cette
I q4 mémoires
côte, que Jiinot devait débarquer. Je partis le
lendemain du jour où M. de I.a Grave était ar-
rivé, emmenant avec moi madame de Grand-
saigne, femme du premier aide-de-camp du duc
d'Abrantès... Je ne voulus pas déplacer mes en-
fans dans une saison pluvieuse et déjà froide...
Je comptais d'ailleurs ramener mon mari avec
moi. Je ne savais pas que l'empereur avait une
façon de juger les choses toute différente de la
mienne.
Je me mis donc en route le 4 octobre à une
heure du matin , n'étant accompagnée que de
deux de mes femmes, et de deux valets bien
armés, qui étaient sur le siège de ma voiture.
Les deux femmes me précédaient dans une ca-
lèche avec mon valet de chambre en courrier. Je
n'étais pas sans crainte, parce que du côté de
Niort il y avait une troupe de voleurs qui par-
courait les landes du Poitou , et faisait du ravage.
La guerre emportait tant d'hommes, que l'inté-
rieur des terres demeurait presque désert.
Nous allions nuit et jour. J'avais hâte de voir
Junot : quelque glorieuse qu'eût été cette con-
vention , je le connaissais assez pour deviner
toute l'amertume de son âme en se retrouvant pri-
sonnier des Anglais.... Et le moment où les jour-
naux anglais mirent une phrase bien hirmiliante
â
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 1 o5
pour une femme' dont le nom a été fameux de-
puis , fut, j'en suis sûre, pénible pour lui... J'é-
tais donc impatiente de recevoir ses confidences,
d'entendre ses plaintes... je connaissais la manière
de répondre à sa parole souffrante , et je savais
des mots pour endormir ses chagrins. J'étais
plus savante à cet égard qu'une personne qui
fut une fois méchante pour moi, oubliant que
le rôle de la maîtresse d'un homme marié est
bien plus facilement odieux qii'iui autre.
Pour le dire en passant, c'était son mari qui
en jouait un comique, un rôle... Junot allait sou-
vent voir sa femme à Lisbonne, et il y allait à
cheval avec une partie de son état-major. Comme
l'appartement était trop petit pour contenir
toute cette brillante troupe, le mari, dont le
grade le rapprochait des officiers supérieurs d'é-
tat-major , promenait dans son jardin tous les
officiers du duc, tandis qu'il causait avec ma-
dame sa femme, petite personne aux mains hu-
mides, au cœur sec, et à la tête passablement
' Nous sommes destinés, dit en plaisantaut un journal an-
glais, à toujours ramener le sérail du général Junot, quand
nous avons le bonheur d". le prendre... Ce fui l'empereur
qui me demanda si j'avais lu cet article, et en même temps
si l'avais rencontré l'objet de la remarqu e.
|06 MÉMOIRl!â^(V
chaude. Ce mari a eu depuis un grand renom...
C'est à ceux qui , connaissant le monde , savent
comment on appelle ce genre de personnage
commode, à prononcer.
La seconde nuit de ma route, je roulais silen-
cieusement sur la route de Blois à Tours, regar-
dant la Loire dont une belle lune argentait les
eaux, et peu disposée à causer, ce que compre-
nait parfaitement madame de Grandsaigne, qui
était ma compagne de voyage. Nous nous com-
muniquions par intervalles quelques pensées,
puis nous retombions dans notre silence ; et c'est
ainsi que nous avions déjà fait cinquante lieues.
Tout-à-coup la voiture s'arrête. Je mets la tête
à la portière, et l'un de mes domestiques me
montre le postillon de la calèche couché, en tra-
vers du chemJ!) , et ivre-mort.
— Mon Dieu! m'écriai-je, et la calèche, qu'est-
elle devenue?...
J'ai déjà dit que Joséphine, ma première femme
de chambre, était celle de ma mère, et qu'elle
m'avait vue naître... je lui étais donc extrêmement
attachée. ..En cet endroit de la route, peu après
Amboise, la chaussée n'a de parapet ni du côté
de la rivière, ni du côté de la route basse, et je fris-
sonnai en interrogeant ce misérable postillon;
il n'était pas plus en état de me répondre qu'une
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 1 O7
bûche ; il était ivre-mort. On le coucha contre
un tas de pierres sur le bord du chemin , et tout-
à-fait inquiète j'errais sur la berge en appelant
Joséphine et Mariette, mais ne recevant aucime
réponse... Au-dessous de moi coulait la Loire,
belle, tranquille, comme une écharpe d'ar-
gerit... Mais ces mêmes eaux, si limpides et si
paisibles, pouvaient avoir englouti la calèche et
les deux pauvres femmes... Ce qui contribuait
à m'effrayer, c'est que mon courrier n'était pas
revenu sur ses pas, ce qu'il eût fait sans doute,
s'il eût trouvé la calèche versée, ou dans quelque
embarras que ce fût... Le silence le plus solennel
enveloppait toute la contrée... Je m'assis au pied
d'un arbre, et je fondis en larmes... La mort de
cesmalheureuses femmes me paraissait certaine...
— Prenez un cheval, dis-je à l'un des postil-
lons, au lieu de dire des injures à votre cama-
rade qui ne vous entend pas i prenez un cheval,
et poussez devant vous, afin de voir si vous ren-
contrerez, soit sur la route, soit sur les bas-côtés,
les femmes ou la calèche.
Le postillon partit... Nous entendîmes quel-
que temps le lourd galop de son cheval sur le
pavé de la chaussée , puis tout rentra dans un
complet silence.
-* Je ne pourrai jamais attendre le retour de
loS MEMOIRES
cet homme, dis-je; il me faut partir aussi... Ja
vais remonter en voiture, et nous allons gagner
la poste.
— Et le camarade? me dit le second postillon.
— Eh! que veux-tu en faire?... lui répondis-je.
Irai-je me constituer sa gardienne, quand il a
peut-être fait périr mes deux pauvres femmes?...
Qu'on le mette dans un endroit de la route où il
ne soit pas exposé, et partons.
— Mais, mon Dieu, cela n'est pas possible, me
dis-je à moi-même au moment où je mettais le
pied sur le marche - pied de ma voiture ; cet
homme n'a qu'une veste, mais on peut le tuer
pour la lui prendre... Arrange ton camarade
comme tu pourras sur l'un de tes chevaux, dis-je
au postillon, et allons vite pour réparer le temps
perdu...
Nous partîmes , et nous allâmes comme le vent.
A mesure que nous avancions, mes craintes se
dissipaient, parce que nous ne rencontrions pas
une âme vivante, et que cette route, solitaire et
paisible, ne retraçait aucune scène terrible... En
effet, en arrivant à la poste, nous trouvâmes la
calèche arrêtée devant la porte de l'écurie , et les
deux femmes tellement endormies comme deux
marmottes, que le bruit qu'on faisait autour
d'elles ne les réveillait pas... Joseph, mon valet de
DE LA DUCHESSE DABRAJSTts, IO9
chambre , avait voulu me donner le plaisir de leur
apprendre le danger qu'elles avaient couru. A
peine l'eurent-elles su , qu'elles se mirent à crier
comme des pies... c'était à rendre sourd.
Voilà ce qui les aurait perdues, dis-je à ma-
dame de Grandsaigne... si par malheur elles eus-
sent été éveillées lois delà chute du postillor;
elles auraient crié... les chevaux se seraient ef-
frayés, et les auraient jetées dans la Loire, ou de
l'autre côlé du chemin. Nous arrivâmes à Niort
à minuit, et nous eûmes une peine extrême à
nous procurer des chevaux. Les routes n'é-
taient pas sûres, et le maître de poste me con-
seillait fort de demeurer chez lui ; mais je vou-
lais arriver... Madame de Gransaigne était brave,
je ne suis pas bien poltronne, et nous partîmes
à minuit et demi par une nuit d'automne bien
obscure, bien pluvieuse, et pour traverser ces
landes immenses, et presque désertes... Le lende-
main à huit heures j'avais embrassé Junot, et
à onze heures, j'étais bien établie dans le char-
mant appartement d'une maison appartenant à
madame Chégaray, femmed'ini riche négociant de
La Kochelle, et qui elle-même, étant jeune fille,
était connue en beauté et en bonne grâce,sous le
nom de Sophie Sermet , nièce , je crois , de M . Ba-
rillon... homme très renommé parmi ce qu'on
I I 0 MEMOIRES
aurait nommé les Traitans sous Louis XV... Je
trouvai un bain tout prêt , et mon appartement
arrangé avec cette recherche de femme pari-
sienne, et avec tout cela, une cordiale et amicale
réception.
Junot me raconta tout ce qu'il avait souffert,
et tout ce qu'il souffrait!... L'empereur lui avait
écrit quelques lettres excessivement courtes, à
son ordinaire, et dans la dernière il lui disait
qu'il ne devait rentrer à Paris que victorieux ,
pour faire oublier Lisbonne... Junot avait Toeil
humide en répétant ce mot.
— Je crois, me disait-il amèrement, que l'Eu-
rope entière méjugera autrement... Que pouvais-
je faire?... il ne fallait pasalors abandonner lePor-
tugal à ses seules forces, qui sont devenues contre
nous du moment où elles n'ont plus été pour
NOUS...
' Ce fut alors que Junot me parla de cœur à cœu7%
et me dévoila une portion des intrigues nouées
pour lui nuire dans l'esprit de l'empereur... Il
était clair que déjà, à cette époque, ceux qui
plus tard ont aidé à sa perte , y préludaient alors
en le détachant de ses vrais amis. Bessière avait
aussi éprouvé une multitude de dégoûts qui lui
donnaient parfois la tentation de se retirer dans
ses terres... Le maréchal Lannes était de même...
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. lll
Dnroc commençait à sentir sa dépendance, et
Berthier la sentait tout-à-fait... Au surplus, ceci
est un sujet à part , bien qu'il tienne immédiate-
ment à Napoléon.. .nous y reviendrons plus tard...
Mais qu'on soit tranquille. , celte fois je payerai
ma dette...
Soit prévention f/^ femme, soit peut-être que
cette prévention m'eût été inculquée par les
voix amies que j'avais entendues avant mon dé-
part de Paris, il me semblait que cette conven-
tion de Cintra, obtenue par la force morale de
l'opinion qu'on a donnée de soi , était la sœur
du combat de Nazareth... Voyez Montgaillard...
certes, il ne nous aime pas... et tout ce qui tient
à l'empire est pour lui sous l'analhème... eh bien!
en parlant de la convention de Cintra, il dit:
0 On voit avec surprise vingt mille
» hommes , dont le corps principal a été maltraité
» le 21, le 22 transiger aussi favorablement avec
1 une armée renforcée tout à l'heure de troupes
» fraîches, qui la porte au moins à quatre-vingt
» mille hommes, armée appuyée sur une insur-
■ rection générale, et très bien combinée. Les
» avantages de cette convention sont dus pres-
ï que entièrement à la terreur inspirée par lesar-
» mes françaises , et à la fermeté du commandant
I l 2 MEMOIRES
* en chef Junot, aussi brave ici qu'il le fut à Na-
> zareth', ainsi qu'à l'habileté du général Reller-
» man , que Junot avait chargé des négociations
• premières. Très fortement improuvée en Angle-
» terre, cette convention donna lieu à des en-
» quêtes spéciales et à d'orageuses discussions
" parlementaires. Le commandant en second de
» cette immense, quoique insuffisante armée, sir
» Arthur Wellesley (Wellington) est l'objet de
«) censures motivées. Les généraux ennemis ont
» prétendu, en répondant à la cour d'enquête
» faite contre eux, qu'en l'accordant ils ont pré-
» serve Lisbonne des désastres auxqiiels l'eût dé-
» vouée une suite d'opérations offensives, pour
» amener la reddition d'un commandant aussi
» résolu que Junot...»
Qu'on observe combien la conduite de
Junot fut honorable en cette occasion. . . Il
s'occupait des malheureux absens, et n'allait
pas, au contraire, songera rendre sa position
• Combat de Nazareth dans l'ancienne Palestine. . . le
8 avril i^QQ.- Ce fut Jà qu'avec trois cents Français Junot
battit i'avanl-garde du grand-visir, tua Ayoub bey, sur-
nomme Abou-Scff ( père du sabre), de sa propre main, et
produisit un effet moral immense sur les deux armées
d'Orient...
*
DE LA DUCHESSE D AERANTES, I 1 3
meilleure en faisant signer un camarade d'en-
fance ', un frère d'armes, étranger au désastre de
Baylen, et dont le nom se présente à Toeil étonné
pour faire voir à l'Europe que les capitaines de
Napoléon étaient non seulement vulnérables par
leur épée, mais bien aussi par le cœur... Néan-
moins quelque respectable que soit la bonté
d'âme , elle doit trouver un mur d'airain là où
l'honneur s'oppose à elle...
A propos de cette affaire de Baylen, je dois
dire une dernière chose pour n'en plus parler...
Vers le soir de cette désastreuse journée de
Baylen, les Espagnols avaient souffert cruelle-
ment, et ils se trouvaient eux-mêmes dans un
fort triste état.. Castanos, qui commandait en
chef, demanda au général Joncal , commandant
l'artillerie, combien ils avaient encore de coups à
tirer, et le général Joncal lui répondit:
— Un seul!
Il fut alors résolu que le général Joncal irait
trouver le général Dupont pour en obtenir les
meilleures conditions possibles; on y était d'au-
« Le général Marescot , grand-oflicier de l'empire, comme
inspecteur-général du génie, n'élait ^our rien dans le traité
de Baylen, 11 donna son intervention, parce que Dupont ayant
appris que Castanos avait été élevé à Sorrèze avec lui, en es-
péra un meilleur traitement, si Marescot se mêlait du traité.
XII. 8
Il4 MEMOIRES
tant plus excité, que le général Videl • était bien
près d'eux!... Joncal partit donc, et s'achemina
vers le lieu où il savait trouver Dupont... A peine
eut- il fait deux cents pas qu'il aperçut un jeune
homme d'une tournure et d'une figure élégante,
portant l'uniforme des écuyers de l'empereur...
et suivi d'un trompette ayant le mouchoir blanc...
C'était M. de Villoutrec qui allait proposer la
capitulation à Castanos! !...
Ainsi quelques minutes d'attente... un peu de
persévérance, ou plutôt une connaissance plus
intime de l'état des choses, et tout se terminait à
notre gloire... Ah!... cette journée est brûlante
dans les souvenirs...
L'armée française débarqua à La Rochelle ,
intiais aussi sur plusieurs points de la côte. La
plus forte partie arriva avec Junot, qui avait fait
la traversée sur la frégate la Nymphe, capitaine
Percy, lequel eut pour lui de grandes attentions.
J'ai eu plus tard occasion de m'acquitter, au nom
démon mari, envers l'un des parens du capitaine
Percy, que nous fîmes prisonnier en Espagne 2.
' Le général Videl est italien d'origine et même, je crois,
(|« Daissance ; non que j'attaque par là la nation italienne
aue i'airae et que j'estime du profond de mon âme... mais je
dis seulement qu'il n'est pas Français.
• Il était, je crois, aide-de-camp du duc de Wellington.
^
DE LA. DUCHESSE D AERANTES. 11^
Je retrouvai à La Rochelle tie mes anciens
amis: Billyvanbercliem... M. Carrion de Nisas...
M. le comte de Novion... Nous nous retrouvions
tousavec joie; mais j'ignore pour quel motif cette
joie était troublée... on était comme en garde
avec soi-même... L'avenir était sombre, on ne
parlait pas de sa maison... Lorsque j'entretenais
Junot des changemens faits dans notre hôtel, il
me répondait avec amertume :
— Que m'importe! je ne le verrai pas...
Et si j'avais le malheur de lui parler de ma
maison de campagne de Neuilly :
— Vraiment, disait-il, tu as bien fait de la
louer... si du moins elle fait ombrage à quel-
qu'un... on ne me fera plus casser le contrat de
vente!...
Je m'aperçus que Junot était blessé au cœur,
et cela me fit mal... car pour lui souffrir de telle
sorte c'était la mort,... dans un temps plus ou
moins éloigné... mais c'était la mort... Un jour,
tandis que nous étions à table, il reçut une lettre
de Nantes... à peine l'eut-il lue, que son visage
s'enflamma, et il laissa échapper un terrible
jurement... H apprenait l'arrestation de M. de
Bourmont...
— Et moi qui lui ai donné ma parole d'Iion"
neur... qu'il pourrait aborder en toute sûreté! s'é-
It6 MEMOIRES
cria-t-il en se levant avec fureur. C'est un tour de
M.Fouché!...Maisnous verrons qui l'emportera.
Junot écrivit: M. de Bourmont fut relâché;
mais quelques jours après il fut arrêté de nou-
veau... En l'apprenant j'eus besoin de tout mon
ascendant sur Junot pour l'apaiser. Mais il ap-
prit que l'empereur passait par Angouléme en
revenant d'Eifurth pour aller à Bayonne, et rien
ne put l'arrêter. Il partit à franc-étrier pour An-
gouléme , me laissant toute tremblante, car je
redoutais sa violence , et je redoutais l'empereur.
Je savais que Savary était là... Duroc , Rapp ,
Berthier y étaient bien aussi , mais Junot était
pour lui-même celui que je craignais le plus...
Il partit, et me laissa fort inquiète. Je savais
également qu'il tenait beaucoup à revenir à
Paris, ne fut-ce que pour démentir le bruit d'une
nouvelle digrâce; ce n'était pas le favori humilié
qu'il voulait défendre en lui , c'était je ne sais
quoi qui lui paraissait terrible à affronter, parce
qu'il craignait la réalité... Ah! ISapoléon n'a
pas bien connu cette âme si forte et si tendre!
cette âme énergique et pourtant aussi aimante
que celle d'une femme aimante... Mais il a prouvé,
et tragiquement encore, la vérité de mes pa-
roles!...
Lorsqu'il revint à La Rochelle, son front était
DE LA DUCHESSE d'aBRAJS'TÈS. l l ^
encore plus soucieux... Il avait cependant obtenu
ce qu'il voulait pour M. de Bourmont; il était
admis dans l'état-major de l'armée avec le litre
d adjudant-commandant, et devait aller à l'armée
de Naples. L'empereur avait accordé ensuite tout
ce qu'il avait demandé à peu de chose près. Ainsi
M. le comte de Novion eut une pension de re-
traite de six mille francs; M. de Viomesnil,M. de
Saint-Mezart, une foule de vieux officiers' qui,
se rappelant leur titre de Français, avaient bien
fui la France lorsqu'elle était couverte d'écha-
fauds , mais qui ne voulurent pas combattre con*
tre elle; tous ces vieux militaires revoyant leur
patrie au bout de quinze ans d'exil, et la re-
voyant par les soins de Junot, ont eu, grâce à
lui, un asile et du pain dans leurs vieux jours...
Je connais la conduite de Junot dans ce temps-
là, et je sais comme elle fut belle...
— Mais, lui dis-je, pourquoi donc es-tu triste?
l'empereur a-t-il été mal pour toi?
— Non, me dit-il avec un sourire contraint...
Mais il n'a pas été bien...
il ne revenait pas à Paris... L'empereur le lui
avait dit, et en même temps qu'il devait retour-
> Beaucoup ont été reconnaissans. . . mais il y en eu qui
ont été ingrats et indignement ingrats.
Il5 MÉMOIRES
ner à Lisbonne avant de rentrer dans Paris!...
Alors il me fallut songer à faire venir mes en-
fans... mon fils, que son père n'avait encore vu
que dans une miniature faite à six semaines...
Ils vinrent tous trois , conduits par M. Cava-
gnari, et demeurèrent avec nous pendant un
mois. Puis leur père se disposa à rentrer en Es-
pagne , et moi avec mes enfans et passablement
ttiste, je revins à Paris.
L'impératrice était aussi fort abattue. Les af-
faires d'Espagne ne lui plaisaient pas. Sa bien-
veillante hospitalité, si je puis me servir de ce
mot, avait adouci tout ce que le malheur des
vieux souverains avait d'âpreté, maisiis étaient
bien à plaindre; on commençait à le sentir en
France. Ils étaient même malheureux sous le
rapport pécuniaire, et le plus curieux de la
chose, c'est que l'empereur prétendait qu'il
avait raison d'en agir ainsi.
C'est en ce moment que l'étoile de Napoléon
Bonaparte, de cet homme providentiel presque
unique dans le cours des âges , car ses prédéces-
seurs avaient une roule populaire ou glorieuse
toute tracée... Charlemagne s'appuyait sur son
père... Alexandre, sur sa royauté... César, sur
tous les Jules... Napoléon ne s'appuyait que sur
DE LA DDCHESSE d'aBRANTÈS. | |^
sa gloire personnelle... lui seul était sa desti*
née... lui seul était tout lui' !... eh bien! c'est
alors son étoile jetait des rayons lumineux plus
éblouissans que jamais ils ne l'avaient encore
fait... hélas! ils l'aveuglèrent... Cette entrevue
d'Erfurth, où l'empereur de Russie lui donns
tant de preuves d'une amitié^fraternelle, fut un
leurre que le destin lui donna pour le perdre..*
Il existe des détails d'une intime confiance»
pour les jours qu'ils passèrent ensemble alors»
impossibles à rapporter, et qui sont étourdis*
sans... On sait cette preuve plus connue dé
l'amitié de l'empereur Alexandre, lorsque Talraa,
jouant dans le rôle de Philoctète, je crois, dit :
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieiii?.,.
l'empereur Alexandre se leva du fauteuil dans
lequel il était assis , et se jeta dans les bras de
l'empereur avec une émotion si vraie et si bien
sentie, que chacun ne put en douter. L'empe^
reur de Russie ne donna pas seulement de cette
manière des preuves de son amitié à Napoléon;
en voici une autre que je garantis comme pdsi-
» Noire héros littéraire, Victor Hugo, celui-là qui jamais
ne faillit à mettre le mot juste à la chose, eu disatat lui, â
parlé justement.
I20 3IEMOIRES
tive: il est des Mémoires qui peut-être paraîtront
quelque jour, et qui certifieront de la vérité de
ce que j'avance.
tfLa Prusse malheureuse et humiliée , l'Autri-
che tout aussi malheureuse quoique moins op-
primée, et surtout moins abaissée, avaient toutes
deux dès lors la volonté, sinon de se venger, au
moins de reprendre une altitude de gouverne^
ment et de royaume , que toutes deux avaient
perdue depuis Austerlitz et léna... Lorsque le
comte Nicolas Romanzoff vint à Paris vers cette
époque (avant la campagne de Wagram ) , on lui
fit des ouvertures pour former dès lors la fa-
meuse alliance à laquelle devait déjà s'unir la
Suède... L'Autriche disait :
— Lorsque l'affaire d'Espagne sera terminée ,
Napoléon se tournera vers nous, si déjà il n'en a
l'intention; aussi devrions-nous avoir déjà passé
rinn... Nous serons battus; et la seule barrière
qui existe entre vous et la France étant renver-
sée, la Pologne n'étant plus une de vos provin-
ces, que pouvez-vous espérer?... Soyez au con-
traire notre alliée... unissez-vous à nous, et
nous formons une ligue défensive si nous n'avons
pas le pouvoir de la faire offensive.
La Prusse parlait de même avec plus de motifs
encore pour appuyer ses paroles...
DE l'a. DUCHKSSF D ABRAJNïÈS. 121
Mais jamais M. de Romanzoff, et avant lui,
M. de ïolstoy, ne voulurent écouter ni l'Autriche
ni la Prusse. Les réponses de M. de Romanzoff
furent admirables même de loyauté. C'est une
justice que je dois rendre à la Russie... je sais ce
fait avec justesse, et je le garantis... NajDoléon ,
qui savait deviner et surprendre le mensonge ,
comme il savait aussi reconnaître la vérité, re-
çut, dans cette entrevue d'Erfurth , une si entière
conviction, qu'il ne faut pas autant le blâmer
de s'élre appuyé sur la R^ussie pour se délivrer
de toute inquiétude relative au reste de l'Europe,
tandis qu'il achevait ses affaires d'Espagne.
Maintenant voici un autre fait, en apparence
assez indifférent, et qui, pour la suite, a peut-
être décidé du destin de Napoléon.
Etant un jour avec l'empereur Alexandre à
Erfurth, et causant avec lui comme avec un frère,
Napoléon lui parlait de Ferdinand VII... de l'en-
nui qu'il lui causait... de celte captivité de Valen-
çay, car enfin il fallait bien l'y maintenir... tout
cela lui était importun... et puis, ce roi si nul
d'ailleurs, conspirant dans l'ombre avec des filles
de basse cour, toutes ces intrigues étaient odieu-
ses à Napoléon, .et il en parlait avec dégoût...
L'em pereur de Russie le regarda quelques instans,
puis il sourit, et tourna la tête en gardant le si-
122 MÉMOIRES
lence... mais ce silence était bien éloquent...
— Avez-voiis donc un mofcn magique pour
inaitriser ce mauvais génie? dit en riant Napoléon
en voyant l'empereur Alexandre lever les épau-
les en signe d'une impatience méprisante.
— ^la foi , répondit l'autre, quand un ennemi
est caplif, et qu'il est aussi gênant pour le vain-
quenr que sa captivité lui est ennuyeuse à lui-
même à supporter, ce qu'il y a de mieux à faire
pour tous deux, c'est... ma foi , d'en finir...
Napoléon demeura un moment immobile...
mais il ne répondit pas... Ce qui est certain,
c'est qu'il ne suivit pas le conseil... et que, plus
tard, lorsque en i8i5 il fallut choisir un asile,
cette phrase d'Alexandre lui revint en mémoire...
probablement quelle lui revint également à
l'esprit, lorsqu'en 1814 je lui fis parvenir un
message par le duc de Rovigo à la suite d'une
longue conversation qne j eus avec l'empereur
de Russie dans mon hôtel de la rue des Champs-
Elysées que j'occupais encore à celte époque.
Ce qui est malheureusement vrai à cet égard,
c'est que Napoléon fut trop abusé par l'amitié
d'Alexandre en 180S et 1809 , et que, plus tard,
il n'y crut pas assez. Son esprit était taillé sur
une telle forme, qu'il était difficile qu'il se trou-
vât en harmonie de pensées et d'actions avec le
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 123
reste des hommes... J'ai eu bien souvent l'occa-
sion de faire cetlc remarque...
Après plusieurs semaines passées à Erfurth au
milieu des intérêts les plus graves, des fêtes les
plus gaies et les plus vives sous tous lea rapports
possibles, comraesi les destinées de l'Europe ne se
fussent pas discutées au*milieu d'elles , Napoléon
ne fit que traverser la France pour filer aussitôt
surl'Espagne, et l'impératrice revint àParispour
les fêtes du premier de l'an. L'arxhichancelier lui
donna un bal dans sa triste maison du Carrousel,
l'ancien hôtel d'Elbeuf. .. Je n'ai jamais vu une
fête gaie chez l'archichancelier , même un bal
masqué... Je ne sais quel sérieux, quelle solen-
nité se mêlaient au bruit des violons , et glaçait
tout ce qui devait être chaleureux et animé; mais
il est de fait que jamais enfin je n'ai vu une fête
joyeuse chez Cambacérès. Ce jour-là c'était en-
core plus fort... la pièce était sombre; il n'y
avait que peu de femmes ; l'impératrice était sé-
rieuse; on parlait de guerre avec l'Autriche; et
le comte de Melternich, revenu de Vienne de-
puis peu de jours, avait, malgré sou aisance ha-
bituelle , une attitude contrainte que son parfait
usage du monde ne pouvait maîtriser.
M. de Metternich était allé à Vienne vers la
fin de novembre pour des affaires de haute im-
124 MÉMOlRliS
portance, iTiais il avait donné à ce voyage la cou-
leur d'un voyage entrepris pour ses affaires per-
sonnelles, annonçant, avant de quitter Paris,
qu'il ne serait absent que deux ou trois semaines.
Le duc de Cadore, oubliant que le comte de
Metterniclî ne lui devait aucun compte de sa
conduite , et qu'il pouvait bien aller chez lui ,
et même pour les affaires de sonambassiide, sans
que M. le duc de Cadore y trouvât à redire , se
mit à le railler avec une sorte d'humeur aigre-
douce du retard très prolongé qu'il avait mis à
son retour...
— Savez-vous bien , monsieur l'ambassadeur,
que nous pourrions à bon droit nous formaliser
de ce retard, et en vérité quoique vous protestiez
de vos intentions pacifiques , nous pourrions
y voir une sorte de confirmation aux bruits que
proclament les journaux anglais.
— Je ne puis que répéter à Votre Excellence,
répondit M. Metterniclî, ce que je lui ai sou-
vent dit à cet égard : c'est que l'empereur mon
maître désire demeurer en paix avec la France...
Quant au retard qui a eu lieu dans mon retour,
il n'a eu d'autre cause, je vous assure, que l'em-
pécheraent apporté à la libre circulation sur les
routes de Bavière par le corps du général Oudi-
not qui entre en Allemagne.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 125
Lorsqu'on me répéta ce mot, que je trouvai
charmant, et qui est au fait d'une extrême fi-
nesse et surtout de ce bon goût de bonne com-
pagnie, puisé à l'école du prince de Ligne, je
demandai à M. Metternich s'il était vrai qu'il
l'eût dit... Je le trouvais aussi joli qu'un mot
peut être joli... Il se mit à rire... mais ne me ré-
pondit pas...
— L'avez-vous dit? lui demandai-je encore.
— Aurais^je donc mal fait? me dit-il en riant
toujours...
— Non certainement...
— Alors je l'aurai dit... mais je ne m'en sou-
viens pas.
Le fait est qu'il l'avait dit, et il est vrai-
ment bien... 11 y a de ces mots qui font l'effet
d'une lame à deux tranchans, et qui sont com-
pris aussitôt de manière à couper une idée même
judicieuse et forte. Que répondre à un homme
qui se moque de vous avec politesse?... et puis
M. le duc de Cadore n'était pas de force à lutter
avec M. de Metternich , le type à cette époque
de ce que la haute aristocratie offrait de bonnes
manières élégantes, d'exquise politesse, et d'ex*
tréme impertinence '.
* Il ne faut pas comprendre le mot autreraent que je le
ï 26 MÉMOIRES
Il fallait que M. de Metternich lût un homme
très distingué dans l'opinion de M. le comte de
Stadion , alors à la tête des affaires en Autriche ,
pour qu'il Teiit envoyé auprès de Napoléon dans
les circonstances où se trouvait l'Autriche. La
tête blonde du jeune ambassadeur renfermait en
effet déjà les germes de cette habileté qui le met
aujourd'hui à la tètej de ceux qui dirigent le
vaisseau de l'Europe. L'empereur Napoléon l'a
jugé bien et mal... mal d'abord... bien ensuite...
mais il était trop taid ; le mal était fait, et d'une
manière irréparable... M. de Metternich, blessé
dans ses affections les plus chères lorsqu'on re-
tint à Paris ses enfans et sa femme, déçu dans
tout ce qu'il avait droit d'attendre de la justice
d'un souverain chez lequel il était sous le litre
le plus sacré parmi les hommes, même chez les
plus sauvages, où le calumet de paix est un signe
respecté, M. de I\îetternich devint l'ennemi de la
France; tandis qu'ébloui par le génie étonnant
de l'empereur, il eût subi le charme sous lequel
l'empereur Alexandre se lai^ssait doucement aller.
Mais en laissant seiilement percer aux yeux de
M. de Metternich la plus simple apparence de la
volonté de le vouloir séduire , la iioblesse et la
comprends moi-même... Il est pris ici dans l'acceplion lllle-
rale de parfaile assurance.
DE LA nUCHESSE d'aBRANTÈS. 1 2^
fierté de son caractère s'en irritèrent aussitôt, et le
placèrent tout naturellement dès lors dans une at-
titude hostile. C'était une conséquence inévitable.
L'impératrice était donc elle-même fort triste à
ce bal de l'archichancelier. A deux heures du ma-
tin il n'y avait plus personne ; jamais il ne s'est vu
de fêle aussi mélancolique. D'AigrefeuilIe, qui fai-
sait le grand-chambellan , le grand-maître des cé-
rémonies, aurait pourtant été à lui seul un motif
d'hilarité pour qui l'aurait vu avec sa petite,
ronde et courte taille, sa figure rougeaude, ses
yeux ronds et petillans, sentant la bisque et le
vin de Champagne, et tout cela enfermé dans un
habit de velours bleu-de-ciel , de ce velours qu'on
appelait jadis velours à la reine , et qui lui avait
été donné par ma bonne et chère maman la
comtesse de la Marlière. C'était ime ancienne
robe de cour à elle... Lors du couronnement,
.l'archichancelier avait fait faire son manteau avec
une queue beaucoup plus longue que l'empe-
reur ne le voulait permettre ; en conséquence on
la coupa. L'archichancelier, qui était un homme
d'ordre comme chacun sait, fut bien, aise de pou-
voir faire les munificences de son avènement
au titre de grand dignitaire sans qu'il lui en coû-
tât trop cher; il fit donc cadeau à d'Aigrefeuille
des rognures d'hermine du manteau archickan-
128 MÉMOIRES
celiérisque... D'Aigrefeuille fut ravi; mais comme
les rognures de velours bleu ou violet, je ne sais
plus lequel, ne pouvaient se coudre pour en
faire un habit , il fit le câlin auprès de ma bonne-
maman pour avoii" sa robe l)ieu-deciel. Elle la
lui donna donc; et d'Aigrefeuille, enchanté com-
plètement pour cette fois, fit poser en petites
bandes la fourrure d'hermine sur le bord de son
habit bleu-de-ciel; mais comme, dans l'extrême
queue du manteau de l'archichancelier , il n'y
avait pas de queue d'hermine, la fourrure d'un
blanc tout uni ressemblait fort bien à celle d'un
chat ou d un lapin... Et puis cette boule toute
rouge et toute réjouie du gros-petit homme au-
dessus de tout cela, c'était bien comique...
Junot était rentré en Espagne, et l'empereur
était également reparti pour joindre les Anglais ;
il brûlait de les combattre ; au Corps législatif
il avait dit: Fn/ln Us sont venus sur lecontinenll...
Et dans le fait ses prévisions de victoires n'é-
taient pas incertaines... Il les vit fuir devant lui
aussitôt qu'il parut!... JMoore et ses soldats furent
détruits comme la paille sèche l'est par le feu...
Pourquoi donc n'est-il pas demeuré pour ac-
complir l'œuvre de la conquête de l'Espagne? ..
Quand de pareilles réflexions se présentent à
l'esprit, alors d'étranges doutes s'élèvent... On
DE LA DUCHESSE D ABRANTKS. 1 29
croit enfin que Napoléon dit la vérité, quand il
affirme qu'il ne voulait pas faire la guerre dans
le nord lors de la campagne de Wagram; et si
l'on fait en même temps coïncider cette tentative
faite auprès de la Russie par l'Autriche, lors-
qu'elle demanda à M. de Romanzoff d'entrer
dans la ligue rf^yà formée par la Prusse, l'Autriche
et la Suède , on acquiert une demi-conviction
bien justificative pour Napoléon. Il est bien aisé
de jeterdes pierres surune tombe... elle résonne...
mais elle ne répond pas...
L'empereur joignit les Anglais assez à temps
pour montrer que son étoile guerrière était en-,
core dans sa plus grande force de bonheur... Ce
dernier sourire de la fortune lui fut peut-être
plus funeste qu'aucune flatterie n'aurait pu l'être
avec son poison décevant. L'Espagne n'était,
après tout, disait-il, que ce qu'il en avait tou-
jours présumé, c'est-à-dire un peuple abâtardi,
et même sans courage.
— Tu les as mal jugés, dit-il à Junot à quelque
temps de là.
Junot s'inclina sans répondre... Il avait raison.
Napoléon était à cet égard frappé d'une sorte
de vertige, et nulle parole n'eût été comprise.
Il arriva devant Madrid. On sait qu'il y entra
après une assez médiocre résistance. Voici la
XII. 9
|50 MÉMOIRES
capitulation teile qu'elle fut envoyée aux chefs
de corps qui étaient en Espagne. Je la copie d'a-
près l'exemplaire original x^ue j'ai sous les yeux ;
seulement je ne la rapporterai pas en entier, mais
comme elle fut altérée dans !e /l/(7?u7car, où je ne
crois même pas qu'elle fat mise, j'en rapporte ici
les principaux articles qui me paiaissent les plus
intéressans... La formule qui est en tête est sur-
tout à remarquer... soit qu'on l'ait fait mettre aux
Espagnols, soit qu'ils l'aient mise d'euxmémes.
Quelques expressions surtout sont singulières:
« La junte mililaire de Madrid, adhérant à la
• proposition qui lui a été faite par Son Altesse
• Sérénissime Alexandre, prince de î^eufcliâtel,
■ vice-connétable de France, m;ijor-général de
• l'armée, de faire ccascr les malheurs (fui mena"-
» cenl la ville de Madrid, et qui compromettent
• la sûreté d'un si grand nombre de ses citoyens,
• a nommé Son Excellence don Thomas Morla,
» capitaine - général de l'Anilalonsie , conseiller
• d'Etat, direcieur-général de larlillerie, etc., etc.,
»et don Fernando de la Verra, maréchal-de-camp
odes armées royales, et gouverneur de la place
• de Madrid ', etc. , etc., pour conclure et signer
• avec Son Altesse Sérénissime le prince INeuf-
» châtei les conditions de la ville de Madrid. »
» L'empereur fut très mécontent de ce mol place... Ils sç
croient vraiment dans une ville de guerre , dit-il...
DE LA DOCHESSE D AERANTES. l3l
CAPITULATION
QQB LA. JUNTE POLITIQUE ET MILITAIRE DE MiORIB VltOPOSB A
S. M. I. ET R. l'empereur DES FRANÇAIS.
La conservalion de la reli-
gion catholique apostolique et
l'ornnine, sans qu'on puisse
en tolérer d'aulres, selon les
lois...
ART. II.
La liberté' et sûreté des vies
et proprie'le's de tous les bouiv
geois et habiians de Madrid
et des fonrtionnaires publics.
Égnleniinl les vies ,
droits el propriétés des ecclé-
siastiques, séculiers et régu-
liers des deux sexes, concer-
nant le respect dû aux teni'
pies, le tout conformément à
nos lois et pratiques.
ART. iir.
Ob assure aussi les vies et
propriétés des militaires de
tous grades.
• ART. IV.
On ne poursuivra aucune
personne pour opinion poli-
tique... etc.
Accordé
Accordé.
Accordé.
AçcQrif.
On n'exigera aucune con-
tribution, si ce n'est celles
ordinaires payées jusqu'à ce
jour.
ART. VI.
!f On conservera nos lois , nos
coutumes, et tribunaux dans
leur constitution actuelle.
Accordé, jusqu'à l'organi-
sation définiù^e du royaume.
\.ccor Aé , jusqu'à l'organi'
sation définitive du reyaumti
\J2
MjÉMOIKES
Les troupes françaises, et
Jeurs oflGciers, ne seront pas
ioj;e's dans les maisons prirti-
ciiliéres, mais dans des caser-
nes , pavillons , et non pas
dans des couvens et monas-
tères conservant les priviJéyes
accordés par les lois aux clas-
ses respectives.
Accordé... bien entendu
qu'il y aura, pour 1rs soldats
elles officiers, des casernes,
des pavillons meublés confor-
mément aux règlemens mili-
taires , mais dans le cas d'in-
suffisance desdils bà imens ,
on aurait recours à d'autres
moyens de logemens '.. .
Les troupes sortiront de la
ville avec les honneurs de la
guerre, et se retireront où il
leur conviendra.
ART. IX.
On payera fidèlfhnent et
constamment les dettes et
obligations publiques et de
l'État.
Les troupes sortiront avec
les hotitieurs de la guerre,
défiltront aujourd'hui /^ dé-
ceniiire à deux heures après
midij et déposeront leurs ar-
mes et leurs canons. Les bour-
t;eois armés déposeront éga-
lement leurs armes et leur
artillerie, après quoi les liabi-
tans rentreront chez eux et
les paysausdîinsleurs villages.
Tous les individus enrôlés
depuis quatre mois, sont de'-
gagés de leur cnrôleuient et
rentreront dans leurs loyers.
Tous les autres sont prison-
niers de guerre jusqu'à leur
échange , qui peut se faire
immédiatement à grade et à
nombre égal.
Cet objet est un objet de
politique qui concerne l'en-
semble du royaume, et dé-
pend de son administration
générale.
• J'ai mis cet article parce que j'ai entendu dire mille
fois par des Espagnols, qu'après avoir /?row/.y qu'il n'en serait
rien, fempereur avait fait loger dans des couvens. On voit
qu'il a stipule' que c'était condilio nue Ih nient qu'il exemplait
|«S couT«ns.
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. i35
On conservera les emplois
aux géinîraux qvii voudront Accordé... sinon l'emploi,
demeurer d;ins i^ladrid , el on bien le paiement de leur trai-
laissera sortir ceux qui le tentent, jusqu'à T organisation
voudront. djinilive du royaume.
ABT. XI ADDITIONNEL.
Un détachement de la garde impériale prendra , aujour-
dMiuiàmidij possession des portes du palais... Egalement
à midi, les postes de la ville seront remis à l'armée fran-
çaise... A midi, la c;iserne dite des gardes-du-cnrps el l'Hopi-
tal-Général seront remis à l'armée française ; à la même heure,
les parcs et magasins de l'artillerie et du génie seront remis
au génie et à l'artillerie française.
Les barricades seront détruites, et les rues repavées «.
L'officier français qui doit prendre le commandement de
la ville de Madrid se rendra à midi à l'Hotel-de-Ville ac-
compagne' d'une garde pour concerter les mesures avec les
autorités, etc.
Nous, soussignés, munis des pleins pou-
voirs... etc.
Fait au camp Impérial devant Madrid , le 4
décembre 1808. Signé, Alexandre.
Thoma-s, Morla, Don Fernand de la Verra.
Pour ampliation. Alexandre.
» Il paraît qu'ils savaient avant nous qu'on fait au besoin
des boulets avec des pavés .. en elfet, un cinquième étage
porte loin... et le pavé est une espèce dé projectile qui ne
manque pas.
J 54 MÉMOIRES
Vûil;^ une pièce curieuse. Croirait-on que cette
capitulation est celle d'une ville, capitale d'un
royaume dont le roi est captif de l'homme qui
est devant ses mnrsl... pas un mot pour lui !...
pas une parole d'intérêt!... pas une clause en sa
faveur ou bien pour ce vieux roi qui les gou-
verna loug-temps , si ce n'est avec honneur, du
nioin"s avec bonté. Et les réponses faites par Ber-
ihier , mais dictées par une autre pensée que la
sienne!... en tout, cette capitulation m'a fourni
bien des sujets de réflexion.
Elle fut envoyée à tous les coraraandans de
corps d'armée. — Le maréchal Moncey en reçut
une copie, étant devant Sarragosse, qu'on l'avait
chargé de prendre comme on lui aurait dit d'al-
ler prendre la Courtiile; après son affaire de
Madrid , l'empereur croyait toujours de plus en
plus que l'Espagne ne tiendrait pas six mois , et
j'en vais donner la preuve par la copie d'une
lettre écrite au duc de Conegliano, maréchal
3Ioncey, sous la date du 8 décembre, et que
celui-ci envoya à Junot quand il le remplaça
dans le commandement du siège de Sarragosse.
Ty joins la copie de la lettre du maréchal
Moncey ' :
« Tous ces papiers foal partie de ceux du duc d'Abrantés- .
Us seront déposés, comme je l'ai déjà dit, chez mon éditeur.
r
DE LA DUCHESSE d'aBEvAXTÈS. 1 55
«Monsieur le maréchal,
»La prise de Madrid , la def-iite des différentes
» armées des insiirsiés , doivent enfin décider Sarra*
• gosse ; aussitôt quevoiisaurez f«r65f( la place, et
• que vous v aurez f.iit rentrer rennemi , vous en-^
• verrez des pas leœentaires et vou«^ entrerez en
• négociations; offrez !a raérae capituiation qu'à
• Madrid. Vous en trouverez ci-joiut la copie.
o Alexaxdhe.
■ Pour copie conforme.
fLe maréchal duc de Conegliano,
» MOSCEY. »
▲lagOD, le a janvier, 1S09.
«J'ai pensé, monsieur le duc, que vous seriez
• bien aise de connaître les instructions que Son
» Altesse Séréuissime le major-général m'a adres-
» sées relativement à ma conduite envers la ville
• de Sarragosse; je vous envoie l'extrait de sa dé-
• pèche du S du passé, ainsi que la copie de la
• capitulation de Madrid, que peut-être Son Al-
■ tesse Sérénissirae ne vous a pas envoyée.
» L'attaque des ouvrages extérieurs de la place
» a eu lieu du 2 1 au 22 , à neuf heures du matin.
|36 MÉMOIRES
»J'ai envoyé un parlementaire: la réponse du
«général Palafox a été négative.
» Je profite avec plaisir de cette circonstance,
» monsieur le duc, pour vous renouveler l'assu-
• rance de ma haute considération. »
Puis à la dernière ligne, delà main du maré-
chal :
*Je vous embrasse de tout mon cœur, mon bien
» cher duc.
» Le maréchut, duc de ConegUano ,
-> MONCEY. »
C'est le plus brave , le plus digne des hommes
que le duc de ConegUano. Il était à cette époque
le plus ancien général de l'armée. Chacun l'aimait
et l'estimait profondément pour sa probité, sa
belle conduite militaire, enfin ses nobles vertus
à la Phocion... J'avais appris de Junot à l'aimer
et le respecter. ..
Il est bien extraordinaire que l'empereur pût
ignorer le genre de défense de Sarragosse î...
Comment Berthier peut- il écrire au maréchal
Moncey :
«Proposez- leur la même capitulation que celle
qu'on vient d'accorder à Madrid. »
Comment peut-on parler d'une même chose
Dr LA DCCHESSK d'aBRAIVTÈS. 1 37
poiir rapjjliqueràdeux circonstances, deux fliits
si diamétralemeni différens?... Sarragosse, dont
chaque maison était une forteresse... dont cha-
que habitant devenait un héros , fùt-il un enfant,
une femme... un vieillard... Sarragosse, remplie
des moines les plus fanatiques de l'Espagne...
commandée par un homme stimulé par l'ordre
immédiat de son roi... Sarragosse enfin dont la
résolution généreuse rappelle tout ce que l'anti-
quité raconte de merveilleux pour la défense des
villes, mais pour l'effacer avec les flots de son sang
pur et fidèle., oh! Sarragosse est une noble et
grande cité...
Junot reçut à Bordeaux ces lettres... je ne
sais où était envoyé le duc de Rovigo , ou bien
où il allait, mais ils se rencontrèrent.
— Bonjour, Savary, lui dit Junot en allant à lui
et lui donnant la main avec une loyale et fran-
che cordialité.
— Comment se porte Votre Excellence? répon-
dit le duc de Rovigo en faisant un salut jusqu'à
terre, mais évidemment satirique dans son ex-
pression.
— Fort bien, mon cher général.. .dit alors Junot
en changeant aussitôt de ton et de manière ,
et surtout fort heureux de revoir enfin la France.
— Ma foi! il me semble que tu serais ingrat en-'
1 38 MÉMOIRES
vers la providence, si tu ne regrettais pas le pays
ù' Eldorado dont tu viens... On dit que c'est tout-
à-fait comme dans le conte de Voltaire... les en-
fans y jouent au petit palet avec des émeraudes
et des rubis.
Et son œil étincelait comme les diamans dont
il parlait. Junot connaissait bien son humeur,
mais il ne l'avait pas jugé de cette force- là.
— Quant à toi, poursuivit le duc de Rovigo,
on dit que tu as rapporté des diamans bruts
d'une taille tout-à-fait inconnue à Paris : est-ce
vrai 7
— Je suis vraiment fâché, dit Junot, de ne
pouvoir te montrer quelques unes des pierres
que j'ai choisies moi-même dans un grand sac de
toile verte (c'est ainsi qu'on les apporte du Bré-
sil' ),un sac de cette hauteur, ma foi...
Et Junot mettait sa main à la hauteur de trois
pieds de terre à peu près... et le général Savary,
et ime autre personne qui peut aussi s'en rap-
peler, écoutaient avec une avidité sans pareille.
— Dans un grand sac de toile verte, où il y en
avait peut-être dix ou douze mille.
— Elles sont donc bien belles ces pierres?
' Je n'ai pas besoia de faire remarquer que Junot raillait
en parlant ainsi.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 1 3^
— Mais elles sont d'une assez belle taille, dit
Jiinot, pour que j'en aie fait creuser une, par
exemple, potu- faire un petit verre pour mon fils.
— Ah! mon Dieu !
— Oui, oui, dit à demi-voix l'un des auditeurs
en se retournant vers l'autre; c'est très vrai...
Imaginez- vous que madame Jimot a reçu un col-
lier de pierres tellement grosses quelle ne peut
pas les porter.
Ces paroles ont été dites aussi positivement
que je les rapporte... Croirait-on qu'un homme
d'esprit comme le duc de Rovigo, car on ne peut
lui en refuser, et il en avait même beaucoup...
qu'un homme d'autant d'esprit que lui ait pu
réf)éter une absurdité de cette nature? Ces pau-
vretés prirent une consistance tellement posi-
tive, qu'à peine fus-je de retour à Paris qu'il ne
fut bruit que de ma magnificence; cette magni-
ficence était, disait-on, si orientale^ que l'impéra-
trice devait pâlir auprès de moi... On peut juger
quelle belle et bonne pâture cela faisait pour les
âmes charitables de ces femmes, dont l'envie n'a-
vait déjà pu me pardonner la position élevée où
l'empereur avait placé Junot, et que je recevais
de lui. A partir de ce moment tous les pas que je
faisais étaient observés; ce que je touchais àe
changeait en or, comme faisait ce rôi de Lydie ;
l4o MèMOIRE»
tout ce que je portais était bien plus beau que ce
que portaient les autres, et l'envie opéra un sin-
gulier effet: ce fut de me placer dans un jour
qui faisait valoir même ce qui était défectueux.
Cela n'est pas l'ordinaire de cette honteuse pas-
sion; je ne l'ai guère vu que pour moi... C'était
à un tel point que j'aurais porté des diaraans faux
impimément, et que jamais on n'aurait voulu le
croire. En voici ime preuve.
J'avais envoyé mes diamans bruts en Hollande
pour les faire tailler. Il y en avait cinq cents ka-
rats; cela me coûta un louis le karat : voilà donc
cinq cents louis de la taille seulement. Les sa-
phirs, au nombre de vingt, en furent entourés,
et de ce qui resta, avec mes épis de diamans, je
fis monter une guirlande avec une rose jaune
dans le milieu, formée par des diamans jaunes
qui s'étaient trouvés par hasard dans les pierres
brutes. Cette rose était plate, et même montée
en or pour bien faire voir qu'elle était faite avec
des diamans jaunes, et non pas colorés ; on pré-
tendit que célah un seul diamant... Du reste cette
guirlande n'avait rien d'extraordinaire, et je
pourrais citer plus de six de ces dames qui en
avaient de plus belles que la mienne.
Mais je l'aurais cent fois répété, que j'aurais
mieux fait de m'en aller parler aux sables du dé-
DE LA DUCHLSSE DABR/VJVTÈS. l4l
sert.. .Ma guirlande valait, selon l'estimalion du
public, au moins trois cent mille francs; et com-
ment cela ne serait-il pas? Junot avait rapporte
des tonnes d'or, et le jour de mon arrivée les
caisses de quadruples roulaient dans la cour de
mon hôtel.. . Enfin , je vous dis que c'était comme
au pays d'Eldorado.
Le fait est, car il faut dire à la louange du pu-
blic que quelquefois il n'invente pas entièrement,
et qu'il existe une sorte de fonds à ses sots pro-
pos; le fait est que lorsque la nouvelle de mon
accouchement parvint à Lisbonne, et en re-
connaissance du service rendu par Junot pour
les cotons , le commerce de Lisbonne me fit pré-
sent d'un collier de diamans composé de vingtet-
une pierres très belles'. Mais il est à remarquer
que Jamais il ne fui monté. Junot me dit que j'é-
veillerais trop la jalousie des autres femmes, et
il avait bien raison... mais quel résultat eut sa
prudence et ma retenue?...
Une seconde circonstance atténuante pour les
mauvaises langues, c'est que Junot avait six cent
mille francs comme gouverneur général du Por-
tugal ; étant défrayé d'une grande partie de sa
dépense, il rapporta en France une portion de
' L'estimation faite par /'aj^aZ/Wor Soiiza était, je crois,
de ô5o,ooo fr.
l4a MEMOIRES
ses'^appointemens. Lorsque je revins à Paris, il
me dit d'emporter avec moi une somme en or
qu'il avait avec lui , et qui, ainsi que je viens de
le dire, venait de ses émolumens.
J'eus d'abord peur de voyager avec un appât
pour les voleurs, mais Junot , qui n'était pas fort
inlimidable, se moqua de moi , et me fit emporter
cette caisse dont le poids faillit d'abord être un
obstacle , car elle pesait beaucoiq) : il y avait de-
dans quatre cent trente mille francs en or. Aussi ,
lorsque nous fûmes en route, la maudite caisse
me fit-elle damner, et sans M. Cavagnari j'aurais
perdu et patience et courage ; mais il était homme
de tête, et comme il tenait essentiellement à ce
que les quatre cent trente mille francs arrivassent
sains et saufs, il fît si bien, que nous touchâmes
sans accidens les murs de Paris; mais ils nous
attendaient au port. En descendant cette caisse
de malheur, elle reçut, soit un choc, soit une
fausse direction ; toujours est -il que la caisse
s'ouvrit, et qu'il tomba une quantité de pièces
de quarante francs , appelées dans le pays pièces
de deux mille quatre cents'. Je laisse à penser ce
que produisit sur une multitude badaude et cu-
rieuse la \iie d'une pluie d'or !... quel effet cela
'C'est 2,4oo reits... monnaie fictive par laquelle on
comte en Portugal.
OF. LA DUCHESSE d' AERANTES. l/^^
fit sur les femmes de chambre... les mies... les
gouvernantes... et sur les hommes, bon Dieu î
car il n'était pas besoin de regards et d'oreilles
féminins pour que la chose fût à l'instant même
colportée, augmenlée , et surtout commentée !... Les
pièces d'or jouèrent le rôle de /'ffw/" pondu par
le mari... il en était tombé peut-être cent. . avant
la fin dujour ilyen avait un million !...On oubliait
que je n'aurais jamais pu apporter une pareille
somme dans ma voiture, parce quelepoidss'y se-
rait opposé.. .Mais l'exagération raisonne- t-elle?.. .
L'impératrice reçut aussitôt après son re-
tour de Bayonne. Les cercles étaient alors bien
brillans, si l'on se rapj'eile nos belles toilettes
de cour: nos manteaux brodés en plain en lames
d'argent et lames de couleur... nos pierreries
bien mises en œuvre, nos bijoux en profusion,
et rien de ces horreurs de bijoux faux dont les
femmes se chargent aujourd'hui, et qui révèlent
tout à la fois une sotte vanité et le manque de
fortune. Cette dernière chose n'est pas un mal ;
niais il faut alors avoir le bon esprit de ne pas
regarder comme une obligation d'avoir des pierres
luisantes aux oreilles... On peut être fort élé-
gante sans diamans, et surtout sans diamans
faux, d'autant mieux que cela se voit, et ne peut
jamais se cacher...
l44 MÉMOIRKS
Une femme avec laquelle j'étais liée de ra|3-
poiîsbieiiveilians sans que nous allassions l'une
chez l'autre, me dit un jour:
— Irez-vous au cercle demain ?
— Oui, sans doute... Pourquoi cette ques-
tion ?...Avez-vous besoin de moi pour vous mener
ou vous ramener?
— Non... Mais je vous préviens que vous serez
invitée à la table de l'impératrice si vous avez vos
diamans. Les mettrez-voiis?
La demande me parut si étrange que je de-
meurai stupéfaite.
— Je les mettrai... peut-être... Mais je voudrais
bien savoir à quel propos l'impératrice fera l'hon-
neur à mes diamans de les inviter à souper?
— Oh! si vous mettez vos perles, ce sera la
même chose... Après tout, poursuivit -elle en
riant, peut-être serezvous invitée sans avoir une
chaîne d'or même au cou... Ecoulez donc, vous
êtes assez grande dame pour cela, ce dont toutes
celles-là enragent.
— Ah çà , dis-je à la personne qui me parlait,
vous me direz peut-être pourquoi tout cet appa-
reil. Car enfin vous me paraissez si extraordi-
naire, tout aimable et spirituelle que vous êtes,
qu'il faut que j'aie de vous unç explication.
Elle se ttiit à rire.
Dlî LA nDCHKSSK d'aBRANT^S. 1 45
— Vous êtes aimable, et je vous crois bonne,
me dit-elle... Aussi j'ai en grande pitié tous les
sots caqtiets que j'entends; je hais les stupides...
et certes on l'est terriblement dans ce pays de
cour. Adieu, je suis de service, et il faut que je
me sauve. Faites-vous belle demain, je vous le
demande en grâce.
Elle partit en emportant une foule de paquets,
car nous nous étions rencontrées au Père de fa-
miUe% et notre conversation avait eu lieu en
partie dans le magasin, et en partie dans la rue.
Cette femme spirituelle, que j'aimais d'attrait,
bien qu'elle imposât à beaucoup de gens, et que
j'aimais, parce que je crois qu'elle aussi m'aimait
un peu , était madame la comtesse de Remusat ;
elle et sa sœur étaient deux charmantes femmes
que je cherchais tout aussitôt que je les aperce-
vais... Madame de Remusat avait un peu de froid
dans son accueil, mais ensuite on en appréciait
d'autant mieux sa bonne grâce lorsqu'elle était
disposée à la témoigner , et madame de Nansouty,
bonne, spirituelle, plus liante dans ses rapports
que sa sœur, avait ce qu'elle a toujours, un
charme tout particulier. Junot lui était bien dé-
voué, et moi j'ai toujours été heureuse de la ren-
contrer, car les femmes comme elle sont rares.
» Le plus bel établissement en ce genre qu'il y eût
XII. lo
l46 MÉMOIRES
CHAPITRE V
Cercle aux Tuileries. — Les diam^ns et les boutons de roses.
— La beauté aux yeux louches. — Madame de Yauderaont.
— Souper avec rimperalrice. — La robe de cour brodée
en dianians. — Le déjeuner aux Tuileries. — La calom-
nie. — Le diamant de Portugal. — Le Mémorial de Sainte-
Hélène. — Le roi et la reine d'Espagne sans argent. —
L'Escurial et Sunte-Hélène. — La Providence. — Madame
da E^a. — Le marquis de Marialva. — Le comte Sabugal.
— Le marquis d'Alorna. — Sociélé portugaise. — Le sérail
de Junot. — Plaisanterie du ministère anglais. — L'amour
en trois personnes. — Le méchant quatrain. — Si , sur ma,
foi ! — Prise de Madrid. — M. de Flahaut et mademoiselle
de Saint-Simon • — La grâce du père et la vertu de la
fille. — L'injustice réparée. — Les aigles à Lisbonne. —
Promesse de l'empereur. — Lettre de Berlhier. — Le ma-
re'cLalSouIt. — Seconde lettre de Berthier. — Junot va
commander en Aragon et en Navarre.
Je fis ce que j'avais dit à madame de Rémusat :
je mis mes diaraans. J'avais un manteau de tulle
alors en France et peut-être en Europe. H était dirigé par
M. Beaujc.
DE LA DUCHESSE DABRANTÈS. 1-47
blanc brodé en lames d'argent, tout en plain , et
toute la queue et le tour de la jupe avaient une
guirlande de boutons de roses, non épanouis.
Quelques boutons étaient placés entre la guir-
lande de dianians, et le peigne. Acausede la rose
dediamans jaunes, j'avais été au moment de met-
tre des boutons de roses jaunes, mais Leroy,
dont le goût était si exquis, me fit remarquer
qu'autant les diamans allaient bien avec une robe
de velours ou de satin gros-jaune , autant une
simple guirlande dont la faible nuance serait
écrasée d'ailleurs par Téclat des brillans et de la
broderie en lames , irait mal , même à mon vi-
sage espagnol. J'ai mis cette observation d'un
homme fameux, pour L'inslruciion des jeunes
femmes.
Il y avait grand cercle aux Tuileries ce même
jour, non pas dans les appartemens d'en bas,
mais bien dans la salle des maréchaux , et sou-
per dans la galerie de Diane. J'arrivai presque
l'une des dernières dans la salle du Trône , et fus
fort mal placée ; mais en revanche , et par
la même raison , je fus très bien dans la salle du
concert et au premier rang. Madame de Rémnsat,
qui était de service, sourit en me regardant, et
je vis en même temps par la direction que prit
son regard, que l'impératrice donnait ses ordres
\:\8 "NfjéMOIRF.S
à M. de Beaumont. En effet , quelques momens
avant la fin du concert, je le vis s'approcher de
moi , car il avait fait sa tournée comme une pe-
tite couleuvre en avançant sans mouvement
et sans bruit.
— Sa Majesté l'impératrice vous invite à sou-
per, madame la duchesse.
Je m'inclinai.
— Je vais déposer la même faveur aux pieds de
cette beauté altière...
Et il me montrait une grande, grosse, blanche
et presque louche personne qui regardait en
grand mépris tout ce qui l'entourait; ce qui fai-
sait dire :
— Mais pourquoi donc y vient-elle ?
C'était madame de Vaudemont?
Lorsque je fus près de l'impératrice, à peine
eus-je fait ma révérence, que Sa Majesté m'indi-
qua de la main le siège à côté d'elle, et tout aus-
sitôt ses yeux se portèrent sur la fameuse rose
en diamans jaunes qui se trouvait au milieu de
ma guirlande. A peine l'eut-elle regardée deux
fois, qu'elle vit sur-le-champ la vérité , et sourit
de manière à montrer qu'elle reconnaissait tout
à la fois la bêtise et la méchanceté des rapports
qui avaient été faits à l'empereur. J'ai su depuis
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. i^g
que l'empereur l'avait chargée d'u7ie sorte d'ert'
quête re\M\vement à cette merveilleuse rose /ht/^
d'une seule pierre.
L'impératrice était sans doute légère, mais
elle avait de la bonté, et elle me le protiva dans
cette circonstance. Elle se pencha vers moi, et
me dit :
— Savez-vous qu'on vous a fait de ridicules
affaires avec l'empereur! et p»iis Junot qiii va
encore aigrir les rapports en disant des folies!
Il sait très bien que l'on ne peut pas creuser un
ûVamawf... Pourquoi donc dire une pareille chose ?
Aussi a-t-on répandu partout que votre cour est
pavée en or, et que vos diamans sont si gros que
vous ne pouvez pas les porter. On parle aussi
d'une robe de cour que vous devez faire broder
en brillans!...
Je ne pus retenir une exclamation... L'im-
pératrice me fit signe, puis elle me dit plus bas :
— Venez déjeûner demain avec moi , vous
m'expliquerez tout cela. .
Le lendemain je fus déjeûner aux Tuileries.
L'impératrice me raconta tout ce qui lui avait
été dit... Bonté du ciel!... quelles absurdi-
tés!... quelles sottises! On avait cherché à lui
faire accroire que j'avais de plus beaux dia-
mans qu'elle !... Et en effet, si cette fameuse ro&e
I 5o MÉMOIRES
en brillaijs jaunes était d'un seul morceau , le
Régent , le diamant de la czarine , celui du Portu-
gal, le Sancy, le Grand-Mogol, tout cela n'eût
été que de la grenaille.
Il me faut dire ici ce qui fut inventé pour le
diamant du Portugal. Comme il existe encore à
Paris * quelques uns des misérables qui ont
cherché à noircir la plus belle et la plus pure
existence en attaquant Junot dans son honneur,
relativement à toutes ces indignités de diamans
de Portugal , je veux parler à voix haute, pour
que cette voix prononçant des paroles de vérité
et répondant aux mensonges de l'infamie, de-
vienne un monument justificatif.
Ou pense bien que le prince du Brésil ne s'en
était pas allé de Lisbonne sans emporter avec
lui TOUT ce qu'il pouvait emporter. Les diamans
ne tiennent pas assez de place pour être aban-
donnés en pareille occurrence. Aussi ce fut eux
qui firent le fond des choses emballées. Le prince
• Je voyais Pautre jour un homme dont la bassesse fut
grande pendant dix ans, car pendant tout ce temps il fut
perfide envers ses souverains... ses bienfaiteurs... II e'tait
là... devant moi , me parlant d'honneur, de loyauté^
(.Vami'tié ! et le mise'rable a dit des choses aussi fausses qu'ab-
surdes sur mon mari !... mais patience, le jour de la justice
viendra.
DE LA. DUCHESSE d'aBRAJVTÈS. i5i
voulait emporter l'argenterie et les bijoux sacrés.
Ce fut M. d'x\raiijo, quoiqu'il n'eût plus guère
de crédit, qui s'opposa à cette mesure. Mais tout
ce qui put être enlevé le fut , et les gros morceaux
d'or natif retournèrent au Brésil. Or il y avait au
cabinet d'histoire naturelle de Lisbonne un si-
mulacre du fameux diamantduPortugal, taillé en
demi-cône comme lui , et présentant la même
forme sphérique et conique que le diamant. Des-
sus était une petite inscription portant le nombre
de karals qu'il pèse, et une autre placée à l'en-
droit du crapaud. Ce simulacre est, je crois, en
bois de sapin ou tel autre bois blanc. Je l'avais
encore il y a quelques années. Je l'ai perdu dans
mon retour de Versailles à Paris ; il était gros
comme un abricot. Comme ce diamant du Por-
tugal avait une renommée universelle, je crus
qu'il serait amusant pour quelques personnes
savantes d'examiner son portrait^ ou plutôt sa
statue, je le montrai d'abord à Millin , puis à
Devois mon bijoutier, et enfin un soir, dans mon
salon , je le fis voir à tout le monde ; non pas que
jusque là j'y eusse attaché le moindre mystère ,
mais parce que je ne pensais pas que cela fût amu-
sant, si ce n'est pour les personnes de science;
quant à moi j'aurais dû avoir celle du monde un
peu mieux que je ne l'avais alors. Quinze jours ne
1 D2 MEMOIRJES
s'étaient pas écoulés que dans tout Paris, et une
partie des provinces où j'avais des amis et même
des parens, on disait que je possédais le diamant
de Portugal, et la chose était positive, puisque
moi-même je le montrais. C'est pour le coup que
le duc de Rovigo eut beau jeu à dire que mes en-
fans jouaient au petit palet avec des diamans et
des rubis... Oh pitié !... pitié que de semblables
sottises.
J'expliquai plusieurs de ces faits à l'impéra-
trice, et, il faut que je lui rende justice, elle revint
aussitôt que je lui mis sous les yeux les preu-
ves de ce que je lui disais, et que surtout je lui
prouvais combien de semblables misères étaient
absurdes et ridicules. Mais j'atn-ai bientôt à re-
venir sur ce sujet, et c'est Tempereur lui-même,
qui, dans le Mémorial de Sainte -Hélène^ m'a
donné lui certificat de véracité pour ce que j'ai
à raconter de notre étrange entrevue.
Nous étions à Paris dans une singulière attente
des évènemens. L'Espagne attirait tous les re-
gards. L'Italie les réclamait aussi , car les af-
faires de la cour de Rome étaient dans un état
plus qu'alarmant , pour ceux qui s'intéressaient
à la religion. Mon frère, qui depuis dix ans était
toujours à Marseille, venait de recevoir d'illus-
tres hôtes. La famille royale d'Espagne était à
DL LA DLCHtSSE d'aBRANTÈS. 1 55
Marseille , et déjà une grande gène se faisait sen-
tir dans son intérieur. Mon frère in^écrivit pour
me dire combien cela faisait mauvais effet , et
puis le digne et loyal garron ne comprenait pas
beaucoup qu'un semblable traité ne fut pas exé-
cuté dans tous ses points. Le prince de la Paix
l'avait captivé , et il m'écrivit à cet égard des let-
tres que j'ai encore , et qui prouvent seulement
qu'un homme très supérieur peut s'abuser. Albert
vint lui-même à Paris pour suivre les affaires qu'il
aurait voulu n'avoir nullement à diriger. Le comte
et la comtesse Thibeaudeau étaient à Marseille à
cette époque, et faisaient dignement les honneurs
de la ville aux exilés.. Mais hélas! ce n'était plus
même le morne Escurial... Piusdechasse... plus
decemouvement qui était la vie pour un homme
comme Charles IV... Quand je pense à la souf-
france morale et physique que devait éprouver
ce malheureux prince, et que je la compare à
celle de cet autre infortuné dont la douleur ron-
geait l'âme comme le vautour de Prométhée, je
ne puis repousser un sentiment de crainte pro-
fonde envers une Providence dispensatrice de
tous les biens, mais aussi de tous les maux.
J'avais trouvé, en rentrant à Paris, à mon re-
tour de La Piochelle, une grande partie de l'an-
cien ne société de Lisbonne : la comtesse da Ega
I 54 MÉMOIRES
ses deux belles-filles', le marquis d'Alorna, le
comte de Sabugal , le marquis de IMarialva, le
marquis Ponte de Lima, le marquis de Valença,
et quelques autres Portugais.
— Sois bonne pour tous ces exilés, m'avait
dit Junot, et je t'en saurai ^ré. Necrois pas sur-
tout aux bruits ridicules qu'on a fait courir sur
toute ma société de Lisbonne.
— O mon Dieu! lui dis-je en riant, je m'en
tiendrai à l'article des journaux anglais.
Il se mit à rire aussi.
— Ils ont menti , comme tout ce qu'on a dit
là-dessus.
Et il riait toujours plus fort.
— Ah çà, voyons, je ne suis pas jalouse, car
nous sommes de trop vieux mariés pour cela ,
mais n'y a-t-il donc rien de vrai dans le quatrain
qu'on attribue à 31- de Nisas?
— Le quatrain n'est pas de lui.
— Ah ! tu conviens donc qu'il y en a un ?
— Comment s'il yen a un !... je le crois, par-
dieu, bien '...Qui l'a fait, Dieu le sait, ou plutôt
le diable... Je voudrais tenir l'auteur' 1
• La comtesse da Ega élait, je crois, plus jeune que dona
Violante l'aînée de ses belies-fiiles, aujourd'hui madftae de
Cboiseui.
* L'auteur était M. de Soucy, aide-de-camp du général
Relier m an.
DE LA DUCHESSE d'abRANTÈS. 1 55
— Comment! la passion va jusque là? mais c'est
une merveille... On prétend (ce sont toujours lès
journaux anglais qui parlent)' que tu faisais l'a-
mour en Portugal comme on explique le Verbe,
un Dieu en trois personnes'... Étais-tu donc
amoureux de toutes les trois?...
— Pas d'une seule seulement.
— Oh! pour celui-là je n'en crois rien.
— Si, sur ma foi!
Je me mis à rire , car le mot était drôlement
choisi... Mais Junot ne le remarqua pas d'abord...
puis, me voyant toujours rire, il s'aperçut du
motif, et me répondit par un éclat si prolongé,
qu'il lui en vint les larmes aux yeux.
> Les Anglais .avaient mis dans un de leurs journaux, et
tous l'ont répète' : « Lorsque nous prenons le général Junot,
nous sommes assez heureux pour ramener son sérail. »
Ce fut l'empereur qui me parla de cet article, et m'apprit
qu'il avait paru en Angleterre.
' L'article est élonuament spirituel et de bon goût. Je ne
me rappelle plus dans quel journal précisément. Je sais bien
que Miilin me l'apporta tout traduit , et que je n'ai rien lu
de plus plaisamment comique, et surtout sur une belle dame
qui depuis a fait l'Artémise au point d'en avoir, non pas mal
aux yeux, mais de belles ctbonnes rentes... Parle? .uoi d'une
douleur comme cela, et non pas de ces chagrins bien con-
centrés qui nous fouillent au cœur , et silencieux comme la
tombe vers laquelle ils nous mènent, y descendent avec no us
sans avoir été connus.
1 56 MÉMOIRES
— Eh bien ! poursuivit-il, je te jure, par toi-
méme,que je te dis la vérité... Quand f ai été dis-
trait de ma droite route ^ ma chère Laure ^J'en ai
défloré la cause bien plus que f en ai chéri f objet \
— Toujours est-il que les deux tiers du Verbe
d anjour n'avaient nul besoin de moi. Il n'en
restait qu'une qui avait à faire de mon assis-
tance; aussi fus-je pour elle, je crois, tout ce
qu'une femme peut être pour une autre femme
dans un pays où elle vient en étrangère. Madame
da Ega était unejeunefemme fort jolie, fort spi-
rituelle, remarquablement instruite, gracieuse
dans ses façons, et toutà fait avenante. Je l'ac-
cueillis à double titre d'exilée et d'aimable femme.
Je mis à sa disposition mes chevaux, mes loges,
je la présentai à mes amis... Je voulais lui prou-
ver que les propos et les caquets du monde étaient
pour moi de nulle valeur.
L'empereur était en Espagne, où il avait fait
ce qu'il faisait partout. A peine avait-il paru, que
son nom seul avait répandu l'épouvante , et que les
Espagnols , comme les Anglais , avaient cédé à son
génie. Madrid était sous l'effet du charme , l'Es-
pagne était soumise en apparence, et rien dans
' Cette phrase fut répétée depuis dans plusieurs de ses let-
tres, et le fut avec intenliou pour rappeler cette première
conversation entre nous.
DE LA. DUCHESSF. D ABRANTKS. I D7
le fait ne faisait soupçonner que l'incendie allait
éclater avec plus de violence, quand le maître
de tous allait s'éloigner du foyer du danger, que
lui-même accroissait sans se douter du mal qu'il
pouvait faire. Il avait quelquefois des idées er-
ronées dans leur application , ce qui est néces-
sairement forcé quand le principe est faux ; je
mets du nombre ce qui arriva à Madrid.
Cette entrée à Madrid me rappelle une histoire
de peu d'intérêt pour le fond , mais qui est bien
attachante dans ses détails.
Il y avait trois jours que l'armée française était
entrée dans la capitale de l'Espagne, lorsqu'un
jour M. Charles de Flahaut, alors aide-de-camp
du prince de Neufchâlel, et l'un des plus agréa-
bles jeunes gens de Paris , s'il n'était même à
bien dire celui qui l'était le plus dans l'acception
agréable surtout, tournant le coin d'une rue assez
déserte, vit près de lui une femme d'une taille
élégante, qui paraissait marcher avec peine, et
5'appuyait par intervalle contre la muraille;
cette femme avait une taille élancée , et tout en
«lie annonçait de l'élégance et de la distinction.
M. de Flahaut n'était pas homme à se tromper
à cet égard-là , et pourtant ce fut ce qui lui
arriva.
D'abord il suivit la belle marcheuse, parce que
|58 MÉMOIRES
elle avait un petit pied , qu'elle était bien chaus-
sée; deux choses au reste bien communes en Es-
pagne, mais qui devaient séduire un Français
arrivant à Madrid. Puis, comme la rue était soli-
taire, il s'approcha d'elle... comme il vit <{u'elle
ne s'en effarouchait pas, il continua sa pour-
suite... Tout-à-coup il entendit gémir... des san-
glots étouffés... il doubla le pas... il ne vit qu'une
tête de femme enveloppée d'une mantille noire,
d'où s'échappaient quelques boucles de cheveux
d'un blond cendré ravissant... M. de Flahaut, à
cette époque, n'était pas du tout effrayant pour
une femme comme celle qu'il pourchassait , et
qui pouvait l'apprécier; il le savait à merveille.
11 doubla donc le pas, et adressa la parole à la
jeune femme en y mêlant quelques mots peut-
être un peu lestes; car la solitude dans laquelle
était cette femme, cette affliction, ces larmes,
ces soupirs, tout cela lui parut destiné à l'attirer,
et poursuivant son dessein de terminer l'aven-
ture, il prit le bras de la jeune femme pour le
passer sous le sien. L'inconnue poussa un cri, et
dans le mouvement qu'elle fit pour dégager sa
mantille, le voile tomba, et laissa voir à M. de
Flahaut un visage charmant couvert de larmes,
et pâle de l'effroi qu'il venait de lui causer. A
peine l'eut-il fixée que son erreur se dissipa ; il
DE LA DUCHESSE d'aBRATVTÈS. l Sq
$e confondit en excuses, qu'il croyait n'être pas
comprises, et continuait à offrir son bras, mais ce
n'était plus dans le même motif. L'inconnue, sans
écouter ses excuses, se dégagea de nouveau , et
sans répondre, sans dire un mot, elle s'échappa,
et laissa M. de Flahaut seul, et tout en liberté de
rêver à son aventure. Celte femme si agréable et
si affligée, il voulait la retrouver ; cette pensée
l'occupa toute la nuit et la matinée du lende-
main. Cependant il ne pouvait se livrer à aucune
recherche, car il était de service auprès du vice-
connétable, et l'empereur passait une revue le
matin même... Il se rendit à son devoir, mais
avec l'ennui qu'on apporte à faire une chose qui
empêche votre volonté d'agir comme l'âme l'in-
spire... il avait de l'humeur enfin ; et moi, qui le
connais depuis sa première jeunesse, je dis qu'il
n'était pas dans son moment de conquête, parce
qu'il n'est pas aimable du tout quand il boude...
Il monta donc à cheval avec luie préoccupation
chagrine, et suivit son prince à la revue... Quelle
fut sa surprise lorsque, dans cette femme qui
vint se précipiter sons les pieds du cheval de
l'empereur en criant: — Grâce! grâce! pour
mon père! Dans cette femme déjà si touchante,
M. de Flahaut retrouve son inconnue de la
veille...
)6o *MÉMOrRFS
M. de Flaliaiit avait alors des opinions fort
chevaleresques... Il avait presque insulté une
femme, et une femme malheureuse... il résolut
de ne lui présenter aucune excuse, mais d'être
pour elle un frère et un ami désintéressé... A da-
ter de ce moment, il veilla sur la destinée de
mademoiselle de Saint-Simon , et il est probable
qu'elle lui a dû une grande partie de tout ce
qu'elle a pu trouver de consolation dans la
cruelle épreuve q«ie Dieu lui envoyait encore.
C'est une charmante personne que mademoiselle
de Saint-Simon; je l'ai connue à INIadrid lors de
mon premier voyage ; je la voyais souvent chez
l'ambassadrice de France, qui elle-même en fai-
sait grand cas. On était déjà disposé à l'aimer en
connaissant la conduite de son père avec elle.
Il était pour sa fille ce qu'il fut pour son fils, qui
mourut sur la neige de la suite de ses blessu-
res... il était pourtant avec son père!... Sa fille
lui restait... il ne fut pour elle qu'un tyran...
C'est cependant elle qui criait: Grâcel grâce pour
monpèrel... et qui fut s'enfermer avec lui dans
un cachot, lorsque son éloquence filiale eut fait
commuer la peine de mort en une détention
éternelle!...
L'empereur se trompa à l'égard de son père;
il crut faire un grand acte de clémence en lui
donnant la vie, et il se trompa, je le répète.
M. de Saint-Simon avait droit à l'article 5 de la
capitulation de Madrid, par lequel tous ceux
qui ont pris part aux troubles politiques sont
exempts de recherche... La condamnation de
M. de Saint-Simon avait fait un très mauvais
effet; sa grâce ne fit aucune sensation : une in-
justice réparée n'est pas une grâce.
Dans le peu d'instans que Junot put entretenir
l'empeieur il lui dit:
— Sire, la seule grâce que je sollicite de Votre
Majesté, c'est de me renvoyer à Lisbonne. Lai.ssez-
moi reporter avec gloire sur ses murailles les ai-
gles que j'en ai emportées sans honte... Je vous
en supplie, sire, laissez -moi retourner à Lis-
bonne.
L'empereur le lui promit, et en effet il reçut le
commandement du 8^ corps, formé des mêmes
troupes qui avaient évacué le Portugal par suite
de la convention, et qui , ayant perdu le titre
d^armée de Portugal, brûlaient de le reconqué-
rir. Junot , non pas humilié, mais profondément
navré de son retour , n'avait jamais autant désiré
faire le coup de fusil, comme lui-même le di-
sait Jl pressa tellement son départ, que le prince
de Neufchâtel lui écrivit enfin de Cliamarlin\ la
*Qaartier-genëral de l'empereur, à une lieue de Madrid.
XII. it
l6< MEMOIRES
lettre suivante. Je vais la transcrire en entier,
parce qu'elle porte un cachet de l'époque et
une couleur toute spéciale.
t Ghamarlin , le i6 décembre 1808.
» Je vous ai expédié par c^«/)/«cflfa% monsieur le
• duc, l'ordre de vous rendre à Burgos , où l'in-
• tention de Sa Majesté est que vous vous occu-
j»piez de former votre corps d'armée. La brigade
» du général Dufresne ne se trouve pas portée sur
» l'état de quinzaine que vous m'avez envoyé. J'ai
«expédié des ordres pour que toutes vos troupes
» se réunissent à Burgos. J'envoie l'ordre au ba-
«taillon de marche de Portugal, qui est à Pam-
y pelune, d'en partir de suite. Dans le cas où vous
» ne lui auriez pas déjà envoyé cet ordre, je lui
» prescris de se rendre en toute diligence, et non-
• obstant toute raison, de Pampelune à Burgos,
»où aussitôt son arrivée il sera dissous et incor-
» pore dans la division Loyson. Quant à la bri-
»gade Dufresne, si elle n'est pas avec vous, elle
• doit être à Bilbao. Je donné l'ordre au i" ré-
» giment de hussards qui arrive le 2 1 à Vittoria
« On avait déjà besoin des duplicata , car les courriers
étaient enleve's par les partisans, tels que don Julian,le
Capucin et le premier Mina, le plus méchant des deux.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 1 63
» de suivre sa route jusqu'à Burgos, où il sera à
» vos ordres, et fera partie de votre corps d'ar-
»mée. Faites-moi connaître, monsieur le duc, où
» se trouvent le personnel de votre artillerie , vos
• chevaux, vos selles, vos colliers, vos harnais.
» Envoyez un courrier pour accélérer leur mar-
»che. C'est là le principal; on trouvera tou-
» jours des pièces pour le premier moment. En-
» fin , ne perdez pas un instant pour activer par
• tous les moyens possibles la formation et entière
» organisation de votre corps d'armée.
0 L'empereur ordonne que vous envoyiez un
» officier de votre état-major au duc de Dalmatie,
■ qui est à Saldana, afin de connaître sa position ;
I» et si le corps d'armée de ce maréchal se trouvait,
«par les circonstances , être trop pressé par des
«forces supérieures, Sa Majesté vous autorise à
i> le soutenir. Cependant, monsieur le duc, vous
» ne devez marcher, pour soutenir le maréchal
» Soult, que dans le cas oit vous jugeriez vous-.wème
ï>ce mouvement absolument nécessaire. Vous de-
ivez vous occuper avant tout de désarmer le
«pays, et de maintenir la tranquillité. Leduc de
• Dantzik avec son corps d'armée est à Talaveyra
»daReynn,et les divisions de cavalerie Milhau
« et Lassalle sont sur Badajoz.
l64 MÉMOIRES
• Recevez, monsieur le duc, l'assurance de raa
«considération,
« Le vice-connétable , major général ,
• Alexandre. •
Cette lettre est, comme on Ta pu voir, du
16 décembre, et datée de Chamartin. En voici
une seconde, également de Chamartin , du 1 7 dé-
cembre, et au-dessous de la date il y a înidide la
main de Berthier : sans doute pour indiquer
qu'il était important que Junot siit que la lettre
était partie à cette heure-là.
' Chamartin , le 17 décembre 1808,
à midi.
• L'empereur, monsieur le général duc d'A-
«brantès, ordonne que vous partiez aussitôt la
• réception de cette lettre, de votre personne,
• avec vos aides-de-camp seulement, pour vous
«rendre devant Saragosse, où vous prendrez le
«commandement en chef du 5' corps d'armée,
• commandé en ce moment par le duc de Cone-
p gliano. Sa Majesté ayant jugé à propos d'appeler
• ce maréchal au quartier-général impérial pour
*» lui donner une autre destination , votre chef
• d'état major du 8* corps restera au 8' corps,
• le général Harispe restera au 5* corps. Le duc
DE LA DUCHESSE d'aBHANTÈS. J 65
»de Conegliano n'a ordre de n'emmener avec
«lui que ses aides-de-camp; ainsi vous trouve-
» rez l'état-major, l'administration , le génie , l'ar-
» tillerie de cette armée dans toute sou organisa-
»tion. Vous laisserez le commandement provi-
• soire du 8^ corps au plus ancien général de
«division. Vous lui laisserez également tous les
» officiers d'état-major, le génie, l'artillerie et l'ad-
• ministration enfin, tels qu'ils existent dans l'or-
• ganisation actuelle. Avant d'aller en Portugal^
» il faut que Saragosse soit pris. Sa Majesté, mon-
s sieur le duc, vous donne le commandement de
• la Navarre, de Pampelune et du 3' corps. Le
» duc de Trévise se trouve dans ce moment devant
• Saragosse. Il est spécialement chargé de cou-
» vrir le siège de cette place , soit du côté de Ca-
» latayud , soit du côté de Barcelonne. Quant à
"VOUS, monsieur le duc, vous êtes chargé avec
» le 3* corps que vous allez commander, de faire
»le siège de Saragosse, et de le prendre... Je
«vous préviens que le général Wouillemont et
» l'adjudant commandant Loucet sont en marche
• avec quatre mille hommes, miquelets ou chaS'
» seurs de la montagne, pour se rendre par la val-
» lée de l'Aragon sur Jaca. Ce corps est à vos
1 ordres. Sa Majesté vous recommande de ne lais-
«ser dans Pampelune que ce qui est rigoureu-
î66 MÉMOIRES
• sèment nécessaire pour défendre la citadelle et
«maintenir la ville, afin de grossir, autant que
• possible, votre corps de siège de Saragosse,
» Vous trouverez ci-joint l'ordre qui prévient le
• maréchal duc de Conegliano qu'il doit vous re-
» mettre le commandement du o"" corps. Il ne devra
• en recevoir l'avis que par vous-même et lorsque
>ivous le verrez. Vous sentez assez l'importance
» de cette disposition nécessaire, pour qu'il n'y
• ait aucun moment d'intervalle ni d'incertitude
» dans le commandement.
» Poussez vigoureusement le siège de Saragosse.
^,Le général Lacoste, aide-de-camp de l'empe-
»reur, qui connaît le pays, vous sera d'un grand
» secours.
0 Le prince de Neufchâtel, vice-connétable
» major-général de l'empereur,
• Alexandre. »
« P. S. Vous ne devez emmener aucun gen-
ndarmedu 8' corps; partez seulement avec vos
» aides-de-camp. »
C'est une chose remarquable que le style de
ces lettres... Que de détails observés! que de
soins... que de pensées toutes sérieuses etpro-
DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. 167
fondes, et en apparence presque futiles! ne don-
nez aucun avis du changement de commandement. . .
qu'il ne le sache que par vous-même... cet ordre
est à lui seul tout un texte.
Mais ces lettres ' , la dernière surtout , sont
dictées par l'empereur. Il n'y a que lui pour
masquer son changement de parole par cette
nécessité de prendre Saragosse... Cette gloire je-
tée là comme appât, à un homme qui l'aimait
avec délire... et puis ce commandement de la
Navarre et de Pampelune... Cette dernière lettre
est bien adroite!...
Néanmoins, Junot partit pour Saragosse le
cœur navré; et je dois dire que l'empereur fit une
grande faute en n'envoyant pas Junot avec le
8" corps en Portugal. Cette armée aimait son
chef... elle avait été comblée par lui. Tout ce
qui en faisait partie regardait Lisbonne comme
un Eden. La colère que quelques chefs de l'ar-
mée ont eue , peut-être avec raison , et qui fut
provoquée en effet par la conduite misérable de
trois ou quatre individus, aurait fui devant la
possibilité de châtier ces mêmes personnes par
• Toutes ces lettres seront chez mon éditeur, ainsi que je
l'ai annoncé; car je ne puis faire autant de Jac simile que je
l'aurais voulu. Les pièces que je possède sont au nombre de
plus de quatre cents.
|Ç$ MKMOJRêS
le retour de l'armée française... le simple retour
seulement... il n'aurait fallu que cette nouvelle
pour que la marquise d'Anjeja reprît sous son
Lras les trois ou quatre mauvaises croûtes qu'elle
prétendait qu'on lui avait prises, et qu'elle vînt
à deux genoux pour supplier un général , un
capitaine , un soldat de les prendre, car la mar-
quise d'Anjeja était connue pour solliciter les of-
ficiers français d'accepter d'elle beaucoup démar-
ques de souvenirs... il est vrai qu'elle savait
ensuite se faire rendre ses cadeaux ; et lorsque
les Anglais entrèrent à Lisbonne , elle se plaignit
qu'on lui avait pris quatre mauvais tableaux ,
qu'elle redemandait; le maréchal Beresford, qui,
par ses laçons brutales, est, dit-on, plutôt un ma-
réchal ferrant qu'un maréchal à bâton brodé, ne
fit pas le Sancho-Pança , qui , dans l'île de Bata-
via, savait, comme partout, qu'on ne prend aux
femmes que ce qu'elles veulent bien laisser
prendre... Le maréchal Beresford, tout heureux
d'avoir à proclamer des injures et de faire le
grossier , se mit à crier à la vertu , à la probité,
mais à crier comme un sourd, et tellement, que
si j'eusse été à côté de lui j'en aurais eu peur... Je
n'aime pas les hommes qui crient si haut après
les autres... 11 y a toute une nature tombée dans
cette réjouissance du mal. Les femmes les plus
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 169
vertueuses sont bien autrement indulgentes que
celles qui sont fautives... Il en est de même des
hommes dont le cœur est droit et la conduite ho-
norable; ils ne croient pas au mal... et lorsqu'ils
le voient de manière à ne pas pouvoir le repous-
ser, alors ils prennent en pitié le coupable et jet-
tent un voile charitable sur ses fautes : cette
conduite n'est heureusement pas aussi rare qu'on
voudrait le faire croire.
170 MEMOIRES
CHAPITRE VI.
L'empereur chasse les Anglais d'Espagne. — M. de Metter-
nich. — Madame de 3Ielternich. — Note curieuse et fausse
mise dans le Moniteur. — Le duc de Cadore. — Sie'ge de
Saragosse. — Ses horreurs. — Junot est souffrant de ses
blessures. — Ses chagrins. — Il veut se tuer. — Dureté'
de l'empereur. — Prise de San -José. — Mort de mon
' cousin Georges. — Lettre de ma tante. — Les ingrats. —
Mort du ge'néral Lacoste. — Le comte de Fuentes dans un
cachot. — Les mineurs. — Lettre de Junol à Berlhier. —
Re'ponse. — Savez-vous que j'ai un tribunal qui condamne
à mort! — Retour de l'empereur à Paris. — Sinistres
prévisions. — Exil de madame de Staël et de madame
Récamier. — Opinion de Junot sur madame Récaraier. —
Elle ne veut pas devenir Vainie de l'empereur. — Fouche*
entremetteur. — Billet. — Fouche redevenu Père Lachaise.
Tandis que l'empereur était en Espagne, qu'il
chassait les Anglais, et qu'il chercbait la victoire
jusque sur le sommet des Asturies, les affaires
ne prenaient pas une bonne tournure en Italie
auprès du saint-père, et l'horizon s'obscurcissait
tout-à-fait en Allemagne. M. de Metternich était
traité avec une froideur qui devait avoir une
DE LA. DUCHESSE D AERANTES. I7I
cause, et pour montrer cette froideur tout-à-fait
d'une manière positive, un jour de grand cer-
cle, madame de Metternich ne fut pas invitée à
souper à la table de l'impératrice, ni même à
aucune des tables des princesses... c'était pres-
que une insulte. Mais le plus curieux du fait,
fut une note diplomatiquement rédigée , in-
sérée dans le Moniteur ^ et qui était là sous la
forme très spirituelle d'une conversation entre
le duc de Cadore, alors ministre des a(faircs
étrangères, et le comte de Metternich. On y fait
jouer à celui-ci le rôle le plus ridicule du monde.
11 arrive chez le duc de Cadore, et lui demande
pour quelle raison madame l'ambassadrice d'Au-
triche n'a pas été invitée à souper par Sa Majesté
l'impératrice. M. le duc de Cadore répond ce qui
lui vient à l'esprit. Je ne me rappelle plus ce qu'il
dit, mais c'était bien absurde; et puis le proverbe
finit là.
En vérité c'est pitié de voir employer de sem-
blables moyens, surtout lorsqu'on sait à n'en
pouvoir douter, que la conversation était toute
d'imagination; c'est-à-dire que peut-être dans
un de ces longs entretiens, qui alors avaient
lieu presque tous les jours , M. de Metlcrnich
s'est-il plaint d'un manque d'égards envers ma-
dame de Metternich. qui d'ailleurs par elle-même
1 J2 ME3I0IR£S
était une personne bien recommandable ; mais ce
ne fut pas autrement, et je ne crois pas que cela
fut même du tout. C'est en cela que l'empereur
était souvent servi par des gens qui croyaient
faire merveille en agissant ainsi, et qui le com-
promettaient d'une façon désagréable... Enfin
tout était à la guerre , et bientôt elle fut déclarée.
Pendant ce temps Junot était devant Saragosse,
où le siège le plus étrange qui fut jamais était
dirigé par lui, si toutefois on peut appeler un
siège l'attaque successive de chaque maison...
Les lettres de Junot étaient déchirantes... il ne
pouvait, sans avoir lui-même le cœur brisé, voir
tomber à ses pieds ses soldats périssant tragi-
quement, et plus tragiquement qu'on ne périt à
la guerre... La peste menaçait de répandre ses
ravages au dehors de la ville, comme elle le fai-
sait au dedans... Chaque jour on attaquait une
maison ; les Espagnols la défendaient de chambre
en chambre ; chaque réduit était le tombeau
d'un des nôtres, ou d'un Espagnol.
— Je ne puis supporter ce spectacle, m'écri-
vait Junot... Il faut un cœur de pierre, ou plutôt
il faut n'en pas avoir.
Bientôt il éprouva deux peiues très vives.
L'une fut d'apprendre qu'Armand de Fuentès,
l'un de nos amis intimes, était prisonnier dans
DK l.\ DrCHESSf; l>'ABRANTf:S, Î75
Saragosse, et que Palafox, dont il était parent,
l'avait fait enfermer pour le soustraire à la fu-
reur populaire dans une des maisons de la ville...
Junot aimait beaucoup le comte de Fuentès; en
apprenant cette nouvelle il me l'écrivit, et je
m'aperçus au style assombri de sa lettre combien
il était affecté. Cette pensée d'ordonner de creu-
ser la mine dans un lieu où son ami pouvait
être enfermé, fit sur Junot un effet qui influa
sur sa santé. Il était venu à Saraeosse malijré lui :
il avait pris le commandement de ce siège avec
un dégoût qui lui en donnait pour tout ce qu'il
y faisait. Ses blessures lui faisaient mal; il éprou-
vait surtout à celles de la tête des douleurs vio-
lentes. Cette longue et belle cicatrice qu'il avait
le long de la joue gauche, près de l'œil . lui causa
d'horribles douleurs. Il m'écrivit dans le mois de
janvier:
— Il y a des momens où je suis tenté de me
brûler la cervelle... Si ton souvenir et celui de
mes enfans ne me retenaient le bras, un coup
terminerait tout.
Cette lettre m'effraya. Je ne savais pas tout en-
core, je l'appris bientôt.
L'empereur n'a jamais admis qu'on ne fît
pas à l'heure même ce qu'il commandait. Il
avait lait dire à Junot : Allez à Saragosse, ït
1^4 MÉMOIRES
PRENEZ S/VRAGOSSE... DoDC il fallait que Sara-
gosse fût pris. Mais il n'en allait pas ainsi , et
chaque moellon arraché des maisons - forteres-
ses ne tombait que teint du sang français. Ju-
not s'aperçut au ton froid et sec que l'empe-
reur prit avec lui dans quelques unes de ses
lettres, qu'il était mécontent. Cependant il venait
de prendre le couvent de Saint- Joseph, que les
Epagnols avaient transformé en une redoute ter-
rible, et c'était un véritable succès. Hé!as ! il ne
le fut pas pour moi. Junot avait pris avec lui
un de mes cousins issu de germain , fils d'une
cousine, ou plutôt d'une sœur de ma mère, ma-
dame de Saint- Ange, dont j'ai parlé dans les
premiers volumes de ces Mémoires. Georges
m'avait été envoyé tout enfant par ma tante avec
son frère Alexandre. Un jour je vis ces deux
enfans arriver chez moi du fond du Languedoc ,
où ma tante avait une fort belle propriété, où elle
vivait retirée avec quatre filles et deux garçons.
« Laurette, m'écrivait ma tante, je t'envoie
«tesdejix cousins ; tu es riche, tu es une grande
• dame à la cour de Napoléon. Je pourrais bien
«aller lui rappeler que nous avons souvent joué
• ensemble quand nous étions enfans; mais il
• pourrait aussi se faire qu'il ne me reconnût pas,
» et je lui dirais franchement que c'est mal. Qu'il
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 1^5
» reste dans sa grandeur, moi dans mon obscurité.
• Je ne veux avoir d'obligation qu'à toi, ma Lau-
«rette, et à ton mari, s'il veut accepter l'amitié
• d'une bonne et franche parente. Je t'envoie donc
«Georges et Alexandre; fais-en ce que tu vou-
»dras,et ce qu'ils voudront, etc., etc. »
J'établis mes deux cousins chez moi, et je partis
pour Arras... Alexandre, l'aîné, tomba malade,
et eut une fièvre putride... M. Desgenettes lui
donna ses soins, mais ils furent inutiles, et mon
pauvre jeune cousin mourut à dix-sept ans ..
Georges demeura toujours avec moi.Ses études fu-
rent dirigées par mon oncle l'abbé de Comnène,
et il était devenu un brave et bon jeune homme,
avide de gloire, et voulant parvenir par son cou-
rage : que de rêves faisait sa jeune tête !... Junot,
qui était fait pour les comprendre, lui promit
de le prendre avec lui aussitôt qu'il serait jugé
capable d'être officier d'état-major. II partit pour
Saragosse, et l'Espagne vit aussitôt finir ses rêves
de gloire et d'avenir... Pauvre!... pauvre Geor-
ges... , mourir ainsi frappé d'une balle à dix-neuf
ans!... et quand le cœur est si chaud !... si plein
de vie!...
Junot fut très affecté de cette mort de Georges.
Il avait deviné ce jeune homme; il avait pé-
nétré dans son âme reconnaissante , et , en-
touré de tant d'ingrats, son cœur jouissait de se
reposer en toute confiance sur un être auquel il
pouvait se confier. J'ai une lettre de lui où il dé-
plore amèrement cette perte. A cette époque ,
il reçut un nouveau coup de cette massue qui,
une fois levée, ne cesse de retomber et de frap-
per toujours. Le général Lacoste, aide-de-camp
de l'empereur, fut tué à ses côtés à Saragosse.
Junot aimait beaucoup le général Lacoste, et il
le méritait. .. Celte mort, si terrible d'ailleurs, et
dont lui-même était menacé à chaque balle qui
sortait d'un fusil ou d'une carabine espagnole,
lui fit une vive impression.
On sait comment se faisait le siège de Sara-
gosse, et les officiers qui ont assisté à ce terrible
drame ont pu également en donner une idée. Le
général Lacoste entrant dans une des rues de Sa-
ragosse, qui ne présentait que calme et solitude,
dit à Junot en riant :
— Voilà un appât, nous y laisserons-nous
prendre ?
— Je ne te le conseille pas, lui répondit Junot;
la mort est derrière ces murs qui paraissent silen-
cieux...Viens, ne reste pas là, qu'y veux-tu faire?
Lacoste ne l'écouta pas... il s'avança... regarda
par une mauvaise fenêtre dont les assiégés avaient
fait une meurtrière qui gagna sinistrement son
DE LA DUCHESSE D AERANTES. X'^y
nom dans cette joiiniée, et tomba au même in-
stant frappé d'une balle au front... Il vint rouler
aux pieds deson frère d'armes... il était mort sous
le coup.
Ce siège était affreux... Aux ennuis de sa
position , Junot eut bientôt à ajouter qu'elle n'é-
tait pas comprise. 11 reçut de l'empereur, ainsi
que je l'ai déjà dit, des lettres vraiment éton-
flrîantes;car enfin il devait savoir par les rap-
ports mêmes qu'on lui adressait directement le
résultat des opérations : et alors comment pou-
vaient aller des troupes qu'on menait contre des
cadavres putréfiés , ou bien des maisons d'où
s'échappaient des milliers de balles sans qu'on
pût les deviner autrement que par la mort qu'el-
les apportaient toujours à coup sûr...
Saint- Joseph fut pris. C'était un couvent dont
les assiégés avaient fait une redoute très forte.
Les troupes françaises s'y distinguèrent, mais
l'empereur voulait que tout marchât en Espagne
comme il l'entendait... il voulait la reddition de
la ville, et pas autre chose. Oh ! c'est une terrible
peine que d'avoir dans ses souvenirs la relation
de toutes les douleurs causées à un homme comme
Junot , un homme au cœur ardent, mais à l'âme
aimante , et révolté en même temps qu'affligé de
tout ce qu'il éprouvait.
XII. 12
1^8 MÉMOIRES
Une fois que le dccouragement eut montré sa
tête languissante, il senlit le besoin de combattre
cet effet dont lui-même comprenait tout le dan-
ger. 11 écrivit à Berlliier; il lui parla avec cet
accent qui ne trompe pas, et vient de lame...
Il lui dit qu'il souffrait... que ses blessures lui
faisaient mal... mais que surtout , après les ef-
forts multipliés qu'il faisait, il lui était mortel de
penser que l'empereur ne les reconnaissait pas...
enfin sa lettre était de nature à faire voir le fond
de son âme... et ce fond était noir et sombre.
Je rapporte tous ces détails, parce qu'ils sont
importans pour la vie de l'empereur; ce sont des
couleurs (non pas des nuances) qui sont néces-
saires pour son portrait.
Berthier reçut la lettre de Junot, et la lut à
Napoléon... Je ne sais pas ce que lui dit l'empe-
reur, mais je suis ci:RTAi?fE que jamais il n'a
chargé Berthier de repondre à son vieil ami
comme il le fit alors. Voici cette lettre; elle est
curieuse à lire, et d'autant plus tristement im-
portante à mes yeux, que je suis positivement
assurée qu'elle est en partie cause des premières
atteintes que Junot ressentit.
Paris, le 5 février 1809.
«L'empereur me charge de vous dire on
DE LA DUCHESSE DÂBRAIfTES. 1^J|
• sieur le duc , qu'il est satisfait de la conduite de
«vos troupes, et qu'il a reconnu, depuis voU&
• arrivée devant Saragosse, un changement en
• bien dans les opérations du siège.
• Sa Majesté a également vu avec plaisir la prise
• de Saint- Joseph , qu'elle reconnaît être duc 4
«vos bonnes dispositions.
• Recevez, monsieur le duc, l'assurance de ma
» considération distinguée.
» Le vice-connétable de C empire ,
» Alexandre. »
Je dois m'abstenir de toutes remarques... le
moyen de n'en pas faire, et de bienamères!... Je
dirai seulement que Junot fut affecté de cette
lettre au point d'en être malade... Mon frère était
alors à Paris ; ce fut à lui qu'il fit voir sa blessure
tout entière... Albert ne me lut qu'une partie de
la lettre, mais j'en vis assez pour être à mon tour
très affectée. Duroc, qui n'était pas de ces amis
qui sont influencés par le vent de la faveur, prit
de l'humeur, et parla à Berlhier avec un accent
qui n'avait rien de celui auquel prétendait avec se»
anciens amis l'hommedumondele moinsfait pour
y prétendre, en raison de ses anciennes relations
avec eux. Ce qu'il avait de mieux à faire , était d»
l80 MÉMOIRES
conserver cette bonhomie qui lui était natu-
relle, et ne pas aller trancher du souverain, parce
qu'il avait un pauvre petit élat qu'on appelle
Neufchâtel.
— Savez-vous bien que j'ai un tribunal r/ui con-
damne à mort, et me donne le droit de grâce ?...
Ah!... ah!...
Et il se promenait tout en chantant:
— Ah!... ah!... oui... oui... le droit de faire
grâce !...
C'estau baron Desgenettes qu'il racontait cela...
Il faut l'entendre répétera celui-ci... l'homme de
France le plus effrayant pour ceux qu'il se mêle
de cojitrefaite , parce quil est plus mime que
Perlf't ^qu'Ochy, ou tel autre qui l'est beaucoup
enfin... Le fait est que c'était d'un bon cœur ce
que disait Berthier... mais c'était ridicule... La
souveraineté lui avait tourné la tête... il l'a du
reste bien prouvé en i8i4 d'abord, et puis en
i8i5.
Après avoir battu sir John Moor, pris Madrid ,
châtié comme il le croyait les Espagnols , l'enj-
pereur revint à Paris , avant de faire encore utje
fois voyager la cour de Vienne. Paris fut "bril-
lant cette année-là comme l'année précédente,
mais bien moins gai. On avait des inquiétudes
personnelles, et puis Ihorizon de l'avenir était
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. . l8l
sombre... Toujours la guerre!... toujours!... Tou-
jours!... il n y a que l'amour qui ne s'effraie pas
de ce mot-là.
Le cardinal Maury était, comme je l'ai dit,
un de mes habitués les plus intimes; M. de
Cherval , le comte Louis de Narbonne , quelques
amis delà même capacité, venaient tous les jours
chez moi , et parlaient de ce qui se préparait avec
une anxiété qui m'effrayait; Halley, mon médecin,
Mi il in,tous venaient me dire que cet te fois la guerre
dans le Nord serait bien autrement dangereuse
pour nous en raison de celle d'Espagne... Hélas!
je ne le savais que trop!... Je ne voyais autour
de moi que souffrance et inquiétude».. Mes amis
les plus chers étaient menacés... L'exil de ma-
dame de Staël, celui de madame Récamier avaient
été d'autant plus pénibles à .Tunot, que madame
de Staël, amJe intime de madame Récamier, s'é-
tait réclamée de lui pour obtenir de l'empereur
de rester en France, et que Junot, convaincu que
la bonté de l'empereur pour madame de Staël
lui en aurait fait une amie, et que cette amie lui
aurait été utile autant que la même femme de-
venue ennemie lui tut nuisible, Junot avait fait
tous ses efforts pour fléchir Napoléon, qui, im-
patienté de son insistance, finit par lui dire :
Sa MlÉMOIRtS
— Ah çà ! vas-tu donc aussi te lier avec mes
fehhërtîîs?...
— Il est inconcevable, me dit Jimot en me rap-
portant cette conversation, qtie l'empereur, qui
connaît assez mon cœur pour savoir que je lui
donnerais mon sang et ma vie, me parle tou-
jours, ainsi qu'à toi, de ses cnnemtsl... Ses cnne-
hîis sont les miens, avec cette différence même qiie
je ne me venge pas dés miens, et que je tuerais les
isieiis...
Je me gardai bien de lui répéter te mot qui
m'avait été dit dans ma grande conférence.
A quelque temps de là arriva l'exil de madame
Récamier pour cette visite faite à Coppet. Jnnot
ressentit cette fois un mouvement qui ressem-
blait à une impression comme jamais sans doute
il ne croyait pouvoir en ressentir une de la main
de l'empereur... il se trouvait, de plus, dans cette
position délicate de ne pas oser, ou du moins de
ne Tôsêr qu'en tremblant, réclamer auprès de
rehi|)ereur contre cette étonnante injustice.
" Laure, m'écrivit-il un jour , j'ai le cœur op-
pressé et malade en songeant à l'exil de madame
ïlécami'er; je t'ai prouvé depuis long-temps qine
j% l'ai àiméè âvèic passiôfl ; je n'ai plus pOtir itWè
qu'uw amitié dé Frère, mais il s'y joint un sen-
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. i83
liment de vénération profonde. C'est un être si
supérieur !.. .je te remeicie de l'apprécier... tn sais
qu'elle te le rend, et qu'elle a pourtoi l'amitié que
je désirais te voir partager .. Hélas! tous mes vœux
sont déçus à cet égard !. . . je comptais vous réunir
l'hiver procliain ! et voilà l'existence de cette mal-
heureuse femme brisée... bouleversée!... Et sur
qui tombe un tel malheur?... Sur une femme di-
gne des hommages de tout ce qui prononce son
nom!... Ma Laure, je t'en conjure... vois l'im-
pératrice... vois la reine Hortense... vois l'empe-
reur... mais non , ne lui parle pas, toi; hélas!
mon Dieu! comment, lui si juste... si grand... si
remarquablement bon... comment peut-il se ren-
dre volontairement redoutable à de faibles fem-
mes, etc. , etc. »
Celte lettre contient l'expression du cœur de
Junot, et la vérité sur madame Récamier. Junot,
Murât, le prince Eugène, Bernadotte, Masséna,
une foule d'autres hommes aussi patriotes que
braves et loyaux Français, l'aimaient avec un
sentiment de véritable amitié... je les ai tous en-
tendus sur son compte.. .je jesai tous entendus
la proclamer la meilleure des femmes , et puis en-
suite la plus belle... Celle qui pouvait exciter à
ce point les affections dii cœur de ces hommes
peu susceptibles d'être émus, est aussi suscep-
1 84 MÉMOIRES
tible elle-même de grandes et belles choses pour
la gloire de sa patrie; car elle l'aime sa pairie...
elle l'aime, et c'est moi qui en suis maintenant
garant au défaut de toutes les voix que la mort a
glacées, mais qui retentissent encore dans mon
oreille... Je l'aime bien, mais je l'aimerais moins
si je ne connaissais pas le fond de cetleâme pure,
et surtout animée par les sentimens les plus no-
bles et les plus généreux... Cependant elle fut
exilée!... C'est ici le lieu de revenir sur des cir-
constances bien singulières, que, dans sa naïveté
d'enfant , elle ignorait alors eiie - même, et ne
voyait pas dans toute leur gravité.
M. Récamier avait encore sa fortune ; désireux
de procurer à sa femme toutes les joies de son
âge, il lui avait donné une maison de campagne
à Clichy. Madame Récamier passait là l'été , et
tout ce qu'il y avait de notiibilité, quelle qu'elle
fût, allait tout aussitôt se faire présenter à
Clichy. Et madame Récamier, dans le plus ad-
mirable éclat de sa beauté, gaie, enfant , joyeuse,
ne songeait qu'à faire du bien et à s'amuser.
Ce fut alors que , semblable au serpent de la
Genèse, un homme s'introduisit dans cet Eden
dont l'Eve était si pure et si belle... Fouché, qui
par sa position avait accès partout, se présenta
chez elle , et fut d'abord admis.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. i85
C'est une chose bien curieuse que le détail des
conversations qui eurent lieu entre elle et lui...
Il voulait qu'elle fût dame d'honneur de l'impé*
ratrice.
— Mais mot je ne le veux pas, répondait-elle dev
sa voix douce et suave... et comme craignant c%^
blesser par un refus cette puissance occulte qui
se montrait à elle dans l'ombre ; car elle ne pen-
sait pas que l'empereur fût pour rien dans toute
cette intrigue.
— Vous répondez comme une enfant, lui disait
Fouché; songez donc que dans la position de
l'empereur , il lui faut un guide.,, une amie... où
voulez-vous qu'il la trouve ?... Est-ce donc parmi
les femmes de ses généraux?... Cela n'est pcis
possible, il y aurait scauJale...
— Eh pourcpioi n)e faites-vous la grâce de
m'en croire exemple ?
— C'est fort dilféreiit... vous èles aussi jeune
que toutes ces jeu nés iemmes,mais par votre po-
sition dans le monde depuis votre mariage , votre
réputation est faite, et elle est parfaitement éta-
'fcfjie et,pure et intacte... vous pouvez donc être
Vamie de l'empereur, cai- c'est^une amie qu il lui
faut, et non pas une maîtresse.
Et en parlant ainsi , l'homme pervers attachait
sur elle deux petits yeux qu'il diminuait encore en
1 86 MÉMOIRES
les clignant pour mieux contempler les formes
et le visage de la Psyché, avec sa pudeur native
et sa ravissante expression.
— Je connais les besoins du cœîir de l'empe-
reur, poursuivit-il... je sais qu'il est malheureux
de n'être pas compi'is... Souvent il donnerait les
heures de ses victoires, de ces bruyantes accla-
mations qui n'étourdissent que l'oreille sans at-
teindre l'âme, })our quelques minutes d'une
conversation amicale, pour quelques paroles
d'une douce confiance... Et puis il est las de ne
pouvoir passer un jour sans des scènes d'une
odieuse jalousie... tourmens qii'il n'aurait pas
dans une liaison pure et sainte comme celle que
je voudrais voir s'établir entre vous.
— Mais, objectait madame Récaraier, qui du
reste n'était pas du tout convaincue, comment
pouvez-vous m'assurer que cela conviendrait à
l'empereur... à l'impératrice., .car enfin, toute sa
maison est nommée, et certes je n'irai pas dépla-
cer sa nièce ni son amie '... Et puis, vous le di-
rai-je... j'aime ma liberté.
— Mon Dieu , vous l'auriez!... qui vous parle
défaire cet ennuyeux service?. .. Vous seriez là
' C'était alors madame de Larocliefoucauld, amie de l'im-
pératrice Joséphine, qui était dame d'houueur.
^
DE LA DUCHESSE D AERANTES. 1 87
comme Tamie de l'impératrice... mais surtout de
Vempereur... AmiedeNapoléon!... amie de l'em-
perenr!... mais songez donc !... réfléchissez à ce
que je vous propose , et je suis sûr que si vous
n'êtes pas influencée, toute la partie noble et
généreuse de votre âme acceptera avec trans-
port.
Madame Récamier n'était point une créature
entièrement ét/iérée , et certes à cette époque Ta-
rni'tî'é de Napoléon était une lueur fantastique
bien capable d'égarer... Elle souriait à cette pen-
sée d'influer en bien sur la destinée de tant de
millions d'êtres î... d'arrêter quelquefois dans sa
course un torrent dévastateur !... Oh ! la séduc-
tion était habile., le serpent , comme celui du
Paradis, avait revêtii sa robe diaprée d'or, de
pourpre et d'azur... sa voix de Sirène parlait avec
harmonie; et certes jamais tentation ne fut mieux
présentée à l'œil d'une femme.
Un joiiT, au travers de ces conversations, ma-
dame ïlécaniier fut invitée à déjeûtier chez une
sôeiir de l'empereur. À cette époqrîe, elles se
trôilvaié'nt toutes les trois à Paris; je ne la nom-
merai pas. Madarifie Récamier fut invitée à déjeû-
ner par elle, et elle s'y ï'èhdii:. La conversation ,
d'abord irtsignifiante, tourna bientôt sur l'ami-
tié et sur le charme de ce sentiment entl^e un
l88 JliMOIRES
homme et une femme pure et vertueuse. — L'em-
pereur est bien digne de sentir tout le prix d'un
Semblable bonheur, dit la princesse... mais il n'a
pas d'amie... et le moyen de lui en choisir une dans
cette multitude de femmes où le public d'ailleurs
ne verrait que des maîtresses... c'est impossi-
ble...
Quelques momens après la princesse demanda
à madame Récamier si elle aimait le spectacle...
Sur sa réponse affirmative, elle lui demanda
encore quel était celui qu'elle préférait... C'était
la Comédie française...
— Oh ! bien alors, dit la princesse, il faut que
vous acceptiez ma loge ; elle est au rez-de-chaus-
sée... vous pouvez y aller sans aucune toilette...
promeitez-moi d'en profiter.
Madame Récamier le promit, et voici le sin-
gulier billet qu'elle reçut le lendemain.
«1 L'administration de la Comédie française est
» prévenue que Son Altesse împ. la princesse...
» donne entrée d;ms sa loge à madame Récam.ier.
»Elie prévient également l'admitiistration que
» lorsque madame Récamiersera dans sa loge, elle
» doit y être avec les personnes de son choix, et
«nulle autre, fût-elle même de la maison de la
«princeçse ou du G... D..., ne doit y être ad-
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. l 89
• tnise que sous le bon plaisir de madame Rcca-
»mier.
« L PS. »
Secrétaire des commandemeus de S. A. I. la
princesse
Madame Récamier, tout innocente et Daïve
qu'elle était , reçut une étrange liunière en lisant
ce billet... elle remercia, et n'en j3rofila .ta:\iais.
La loge qu'on lui donnait et dont on excluait
ainsi les importuns, est la loge carrée, an-des-
sous de la grande loge à colonnes... eliectiiiten
face de celle de l'empereur.
Tous ces détails ne m'ont pas été donnés par
madame Récamier ; mais ils sont positifs, et je lui
défie de me démentir... Je sais que sa modesîie
souffrira de tout ce récit; mais j'ai aussi mon or-
gueil d'amie à satisfaire; il veut que l'objet d'im
ciilted'amitiéaussi entierque le mien soit conrju
pour ce qu'il est: digne de respect comme il l'est
d'attachement.
Et puis, qu'on dise après cela que les hommes
ne se vengent jamais !... Je veux bien croire que
l'empereur n'y était pour rien... je Tespère. ..
mais Fouché. .. Fouché n'a pu résister plus tard
aux douceurs de la vengeance en aidant à l'exil
de celle qui avait renversé tant de plans et de
projets de pouvoir... Nous aurions revu les beauj
1 90 MEMOIRES
temps de Louis XIV... de madame de la Val-
lière... ou plutôt Louis XIII et mademoiselle de
La Fayette. Peut-être que Fouché, pour que la
ressemblance fût plus parfaite, serait redevenu
un Père Lachaise... il n'avait pour cela qu'à faire
un pas en arrière... Mais je crois qu'il aurait pré-
féré la soutane rouge.
1
DE LA DUCHESSE D AERANTES. 1 9 1
CHAPITRE VII.
Le général Thicbault est mandé au qnartier-ge'néral. —Il s'y
trouve avec le général Legendre. — Fâcheux pronostic. —
Audience qu'il a avec l'empereur. — Napoléon e'vite de
nommer Jnnol à propos des affaires du Portugal.— Détails
sur la bataille de Vimeiro. — L'empereur sait par cœur
un rapport de i lo pages. — Le général Wellesley à Péni-
ches.— Elvas , Almeida. — Junot s'attendait à être secouru
dans sa campagne de Portugal. — Le passage des plus
grands fleuves préférable à celui des montagnes du Beira
Cl du Tras los Moitiés. — M. Desgcucttcs. — Dédicace à
la mémoire du duc d'Abiantès. — IM. Hcrmann. —Une de
ses lettres à Junol. — Son cœur est soulagé. — Ingratitude.
Après que Junot eut reçu l'ordre d'aller à
Saragosse, et que l'empereur eut résolu de re-
faire l'armée de Portugal , il fit mander au quar-
tier-général impérial tous les officiers-généraux
qui en avaient fait partie. Le général Thiébault
reçut donc l'ordre de se rendre à Valladolid pour
y prendre les ordres de l'empereur, et il y arriva
en janvier 1809.
i'^2 ^*sî?]vSm 1
An moment où j'alla's transcrire les notes que
j'avais à cet égard , et qui nj'uvaient été fournies
par iui-mème en Espagne en i5io, je le revis
chez moi à Paris, et il eut la bonté de me donner
un extrait écrit de sa propre main, dans lequel
toute la conversation qu'il eut avec l'empereur
est relatée dans la dIus iïranrie exaclitude...
CoFTime elle Tut écrite par le général Thiébault
aussiîôt (}u'il fut rentré ch^z lui, cette conversa-
tion, qui présente l'empereur sous un jour par-
ticulier, mérite de trouver place dans ces Mé-
moires :
« Ayant reçti l'ordre de me rendre au quar-
tier-général à Valladolid, dit le général Thié-
bault, j y arrivai au moment où l'empereur
allait à !a parade, et je l'y suivis. Par une coïn-
cidence qui me parut une nouvelle fatalité, le
général Legendre, ex -chef d'état - major du
généra! Daj)ont, s'y trouvait également, et y
devint l'occasion de cette scène qui, pour tout
autre que lui, eût terminé plus que sa car-
rière'. Sans doute il n'y avait pas identité dans
nos positions; mais il y avait analogie. J'étais bien
sûr qu'on ne me reprocherait pas d'avoir rien
«'Comment votre main ne s'est-elle pas desse'chee en signant
ainsi la honts du nom français, lui dit l'enipereurl... »
DE LA DUCHESSE d'aI'RANTÈS. I qS
sacrifié pour siiuwer des fourgons chargésd'un orim-
pur... mais enfin j'étais ex-chef d'état-major d'une
armée qui , en cédant à Tennemi un pays qu'elle
était chargée de défendre, n'avait sauvé que la
forme. Je me féhcitais donc de n'avoir reçu au-
cun ordre pendant celte parade, et je reprenais
fort satisfait le chemin de mon logement, lors-
que Savary courut après moi, et me dit:
» — L'empereur ordonne que tu sois chez lui
dans un quart d'heure...
V Prêt à paraître devant Napoléon dans
une circonstance grave pour moi, quoique je
n'eusse, en ce qui me concernait, rien à justifier,
il était impossihle que je ne fusse pas très préoc-
cupé , surtout de cette question : Quel rôle vais-
Je adopter relalivement au duc d' /i branles?... Je
ne pouvais me dissimuler que, sous le rapport
delà guerre, il y avait eu des fautes commises
en Portugal... mais toutes ne pouvaient lui être
imputées, et d'ailleurs son dévouement avait été
sans bornes... Il était dénoncé, calomnié par des
hommes, tels que Loison , Hermann , etc., etc..
qui avaient été gorgés d'or par lui. Napoléon ,
même à Valladolid, se trouvait entouré par plu-
sieurs de ses ennemis , au nombre desquels était
Savary... Certes, c'était complaire à beaucoup de
monde que de contribuer à accabler le duc d'A-
XIT. i3
194 MÉMOIRES
brantès ; mais c'était se ravaler que de partager les
rôles joués à son égard, alors même qu'inculper
son chef auprès de son souverain est toujours une
indignité. J'avais d'ailleurs des obligations au duc
d'Abrantès; je l'aimais... mais je ne l'aurais pas
aimé, je ne lui aurais rien dû, que mon rôle n'en
eût pas moins été le même. Ainsi, ce fut résolu
de le défendre que j'arrivai chez Napoléon.
» Au moment où je fus introduit dans la grande
salle du palais de l'Inqiusition ', dont il occupait la
partie du premier étage donnant sur la place
d'Armes, il était debout, et se promenait, non
dans la longueur de cette pièce, mais dans sa lar-
geur, c'est-à-dire de la cheminée à la fenêtre du
milieu... et comme à mon entrée il se borna à
s'arrêter jusqu'à ce que je fusse près de lui, et que
de suite il reprit sa promenade, je ne fis plus, à
quelques haltes près, que marcher à côté de lui ,
pendant les cent minutes d'un entretien dont
voici quelques fragmens :
9 — Eh bien^* ! me dit-il après un simple bon-
» Je croîs que le géne'ral TMébault fait erreur j ce n'est pas
le palais de l'Inquisition , c'est le palais de Charles-Quint ea
face du couvent de Sainl-Paul , où était l'inquisition.
» Une chose fort reniarqual)le, c'est la volonté' de l'empe-
reur de ne mettre le nom de Junot pour rien dans les repro-
ches qu'il fait pendant une heure et demie au général Thié-
DE LA DUCHESSE d'aBUANTÈS. IQS
Jour, monsieur, vous avez donc capitulé avec les
Anglais , et vous avez évacué le Portugal ?
» — Sire, le duc d'Abrantès n'a cédé qu'à la
nécessité, et a forcé à un traité honorable des
gens qui, commandés par lui, ne nous auraient
pas accordé même une capitulation.
» — Ce qui s'est passé à Lisbonne n'est que la
conséquence de ce qui s'était passé à Vimeiro...
C'est là, monsieur, que vous deviez battre l'en-
nemi, et que vous l'auriez battu, si vous n'eussiez
fait de grandes fautes.
» Je sentis, d'une part , qu'il avait résolu de ne
pas prononcer le nom du duc d'Abrantès, et
que ces vous n'étaient qu'une tournure dont
je ne devais pas m'occuper; de l'autre, que,
comme desfautes avaient été commises en ef-
fet sur le champde bataille, je devais me taife
et ne pas engager une discussion ouverte
avec lui... Je gardai donc le silence... Il
reprit :
)' — Et où avez -vous vu , monsieur, que quand
l'ennemi occupe une position formidable on l'at-
taque de front? C'est prendre le taureau par les
bault, il y a une délicatesse de cœur qui m'a ^êine surprise
dans Napoléon. Si Junot avait connu autrement qu'il np l'a
connue toute cette conversation, il en eût été ému profond^*
ment.
1^6 MÉ3I01RES
cornes; c'est donner de la tête contre un mur...
Est-ce ainsi que le maréchal Soult vient d'en agir
à la Corogne?... Il a tourné l'ennemi , et Ta chassé
de la Péninsule...
» — Sire , le maréchal Soult a combattu à la
Corogne un ennemi qui , hors d'état de se main-
tenir en Espagne, hâtait son embarquement, et
s'affaiblissait à mesure que le maréchal Soult se
renforçait par l'arrivée successive de plusieurs
corps; et le duc d'Abrantès, hors d'état de con-
server le Portugal , a combattu à Yimeiro un en-
nemi qui, pendant la bataille, et sans qu'on pilt
le prévoir, fut renforcé par un corps de cinq
mille hommes, qui débarquèrent à'portée de son
camp ; enfin si le duc d'Abrantès n'a pas forcé la
position de Vimeiro, le maréchal Soult n'a pas
non plus empêché l'embarquement de l'armée
anglaise '. Quant à la manœuvre dont vous me
faites l'honneur de me parler, sire, de nouveaux
exemples seraient inutiles à la justification de
cette grande maxime , pour jamais démontrée
par les immortelles campagnes de Votre Ma-
jesté, et fondée sur cet axiome : Que c'est par les
» Et il ne l'a surtout pas empêchée de revenir. Quand oa
reporte sa pensée sur lesëvènemens de la seconde cairpngne
de Portugal , et qu'on songe à celte conversation de l'erope-
r«ur, elle paraît d'une «trange nature.
DE LA DUCHESSE d'aBUANTÈS. IQ']
forces que l'on annule , et non par celles que l'on
défait que l'on gagne des batailles.
«Regard... instant de silence.
» — Et d'ailleurs, monsieur, est-ce avec des
fragmens de votre armée que vous deviez arriver
devant l'ennemi? Vous aviez vingt-six mille hom-
mes... et vous lui présentez dix mille combat-
tans ' ?... Et cela, parce que vous avez éparpillé
plus de douze mille hommes à Péniches, à Al-
meida... à Elvas... à Santarem... à Lisbonne, sur
des vaisseaux, et sur les deux rives du Tage '.
» — Je me trompe entièrement, sire, ou la pres-
que totalité de ces détachemens, ou garnisons,
était inévitable; et si Votre Majesté permet que
je lui soumette à cet égard quelques observa-
tions, j'ose penser qu'elle y trouvera la justifi-
cation du duc d'Abrantès...
» Son silence m'autorisant à continuer, je pour-
suivis...
• — Ij'armée anglaise débarquée en Portugal
n'y avait aucun point d'appui. Une bataille per-
due, et elle était obligée d'abandonner son ma-
' Le gênerai Thiébault m'a dit qu'une cliose qui le con-
fondit, fut de voir l'empereur lui parler de son rapport ge'në-
rai qu'il savait par cceur, el ce rapport avait plus de lop pa-
ges.
.I||8 MÉMOIRES
tériel et ses blessés. Dans cette position il était
d'autant plus important pour le général Welles-
ley de s'emparer de Péniches, et pour le général
Junot, par cette même raison, de l'en empêcher,
que cette péninsule est aussi facile à défen-
dre que difficile à attaquer. Péniches perdu ,
sire, il était avéré que tout était perdu pour nous
de tout le nord du Portugal... Telles sont les
considérations auxquelles le duc d'Abrantès a
cédé, en y laissant huit cents hommes du régi-
ment suisse.
• Votre Majesté avait ordonné de faire ré-
parer et armer tous les bâtimens en état de
tenir la mer. Déjà nous avions sous voiles un
vaisseau de 80 canons, pins un second prêt à
rejoindre l'escadre; deux frégates de 5o canons,
et une troisième entrant en rade; plus encore
quelques bricks et quelques corvettes. Ces bâti-
mens, sire, non seulement étaient nécessaires
pour aider à défendre l'entrée du Tage, et se-
conder la flotte russe contre les entreprises de
la flotte anglaise qui nous bloquait , mais bien plus
encore pour garder les pontons occupés par
les troupes espagnoles désarmées par nous... et
pour imposera Lisbonne. Dans des circonstances
aussi critiques, ces vaisseaux ne pouvaient être
abandonnés à leurs équipages. Telles furent les
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. I§9
raisons qui y firent placer mille hommes. Je ne
parlerai pas des forts...
B — ... Ces forts devaient être gardés... Mais
quelle nécessité de jeter deux mille hommes sur
la rive gauche du Tage ?
• — Sire, cette disposition se rattache à des
considérations aussi sérieuses qu'elles parurent
délicates... Huit vaisseaux russes, sous les ordres
de M. l'amiral Siniavin, étaient bloqués dans le
Tage. Le seul bon mouillage de cette rade se
trouve près de la rive gauche ; cette rive était
couverte d'insurgés , qui chaque jour devenaient
plus nombreux et plus entreprenans; cette rive
évacuée par nous, ils se seraient bientôt renfor-
cés de détachemens anglais tirés des vaisseaux;
et comme ils n'auraient pas tardé à avoir du ca-
non, la position de la flotte russe serait devenue
intenable, et par suite la nôtre s'en serait ag-
gravée. De quelle nature eussent été les plaintes,
sire, que cet amiral aurait adressées à sa cour?...
un amiral qui ensuite ne cherchait qu'un pré-
texte pour se rendre aux Anglais!... n'eùt-il pas
spéculé sur sa reddition pour l'imputer à un
abandon volontaire? Et quel désespoir pour le
duc d'Abrantès s'il avait fourni un prétexte, un
grief à l'empereur Alexandre!... C'est ainsi que
200 MEiMOIRES
des raisons politiques firent raison des règles de
la guerre.
» L'empereur neréponditrien,et marcha quel-
que temps en silence ; puis il dit' :
» — Et Santarem?
• — Quant aux raille hommes laissés à Santa-
rem, je ne pouvais les excuser; et comme je ne
voulais convaincre que par la force de la vérité ,
je gardai le silence.
» — Et Lisbonne?...
« — Nous ne conservions d'attitude, de res-
sources, de garantie, sire, que par la possesion
de cette ville...
» — Les capitales, monsieur, ne se décident
jamais qu'après les évèneraens... et vainqueur à
Vimeiro, vous assuriez, du champ de bataille, la
tranquillité de Lisbonne...
» — Cela peut être dans les guerres régulières,
sire, mais non pas dans les guerres de peuples *.
( Regard.)
' Celte conviction, qu'il ne repoussa pas et qui s'insinua en
lui parla force de la vérité', est une chose fort remarquable
pour l'étude de son caralère.
* Et vaincus, qu'arrivait il?. . . que tout ce qui n'était pas
militaire aurait été' massacre'. . . que les maisons des négo-
cians français eussent été pillées, et qu'enfin ce qui restait
de l'armée eût été perdu. . ■
Dli LA. DUCHESSE DABHANTÈS. 201
Dans ces dernières, sire, les capitales sont tou-
jours ce qu'il y a de plus difficile à contenir et
dephismenaçant... et lorsque, comme Lisbonne,
elles jouent un rôle immense dans un état, les
abandonnera elles-mêmes, c'est les perdre et tout
perdre avec elles.
»ll me fixa de nouveau, et garda le silence. Il
fit quelques pas encore; puis il dit :
» — Mais Elvas... mais Almeida, monsieur,
quel besoin d'y laisser garnison?...
» — Nous nous attendions à être secourus,
sire, un des corps' de l'armée d'Espagne nous
semblait marcher sur Lisbonne , soit pour assurer
la possession du Portugal, soit pour nous ouvrir
une retraite, soit pour rester maîtres de l'ouest
de l'Espagne. Ce corps d'armée ne pouvait ar-
river à nous que par Almeida ou par Elvas...
Abandonner ces places , c'était donc abandonner
les provinces entières où elles sont situées...
C'est ainsi du moins que le duc d'Abrantès en a
jugé , etc. . .
• Ces raisons ayant été admises, et d'autres
questions ou propositions m'ayant fourni le
moyen d'achever d'éclairer l'empereur sur le duc
' Et cela (levait être en effet. . . une portion des troupes
de Dupont devait joindre Junot.
âOâ MÉMOIRES
d'Abrantès, je parlai de tout ce que la crainte de
l'affliger ou de lui déplaire avait eu d'horrible
pour lui, et je m'aperçus que l'empereur m'é-
coutait sans nul déplaisir; au contraire, à partir
de ce moment, et comme s'il m'avait su gré de
mon rôle, il devint beaucoup plus naturel, etc..
«La nouvelle campagne que l'empereur allait
ouvrir en Portugal , et dont il chargeait le maré-
chal Soult , servit de thème a la continuation de
l'entretien. A propos de l'itinéraire que ce ma-
réchal devait suivre pour sa route...
» — C'est, me dit l'empereur, changer des passa-
des de rivières contre des passages de montagnes.,.
»Et en effet, en marchant par le littoral de la
Galice sur Lisbonne , on a à passer le Minho, le
Duero , la Vouga et le Mondego.
0 — Sire, dis-je alors, le passage des plus
grands fleuves est préférable à celui des monta-
gnes du Beira et du Trasios Montes... Les diffi-
cultés des passages de rivières sont connues, et
les moyens de les vaincre le sont également ; mais
celles que présentent ces montagnes où l'on est
sans cesse aux prises avec le chaos sont incalcula-
bles ; et d'ailleurs j'aurai l'honneur d'observer
à Votre Majesté, que le maréchal Soult , en sui-
vant l'itinéraire qu'elle vient de m'indiquer, sui-
vra toujours des routes praticables et frayées 5
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. ao3
qu'il trouvera l'abondance dans im pays où
toujours il pourra manœuvrer ; et aura pour pas-
ser les trois rivières principales, le secours de
trois grandes villes: Thuy , Oporto et Coïmbre.
» 11 goûta cette réponse justificative de son plan,
et en somme parut satisfait de cet entretien, etc.»
Le général Thiébault ne se fit jamais valoir
auprès de Junot des preuves d'attachement qu'il
lui avait données dans cette circonstance. Quant
à mji^i , il sait que c'est pour la vie que je lui ai
voué la plus sincère et la plus cordiale amitié.
Il est des choses qui pénètrent dans l'âme, et
qui y fixent un sentiment à jamais. C'est ainsi
que M. Desgenettes s'est acquis des droits sur
mou amitié, que rien ne peut altérer, en dé-
diant son Histoire d'Orient' à la mémoire du duc
d'Abranlcs...
C'est un sentiment si généreusement désinté-
ressé que celui qui fait honorer un tombeau!...
lîon et excellent ami!... mes enfans doivent l'ai-
mer et le respecter comme un père. Quant à moi,
je ne puis lui offrir qu'ime reconnaissance du
cœur, mais elle est profondément sentie.
' Lors de Pexpediton d'Afrique, il y a cinq ans, le baron
Desgenettes fit une nouvelle édition deson Histoire d'Orient,
et la dédia à la me'moire de Kle'ber et de Junot!... C'est une
noble alliance!...
20^ MÉMOIRES
Maintenant il me faut parler d'une tout autre
personne dont il est question dans la relation de
tout à l'heure. C'est de M. Hermann... M. Her-
mann a été fort mal pour mon mari. Il l'a accusé
ttiais sourdement , de choses fausses et méchan-
tes.... il était fort protégé de M. de T et je le
conçois; il a beaucoup d'esprit et de méchan-
ceté... il voit de travers... cela s'arrange avec ceux
qui ne marchent pas droit... En résumé, j'ai
trouvé dans les papiers de Junot toute une
grosse liasse de papiers, numérotés par orcTre et
fort bien rangés; laquelle liasse porte le titre
d'affaire Hermann. J'ai lu ces papiers, et j'ai
pensé qu'une lettre prise au hasard parmi une
foule du même style, serait assez curieuse pour
ceux qui ont entendu les paroles de haine de
M. Hermann. Comme elle n'est pas longue, elle
peut trouver place ici. Elle répond à une lettre
de Junot d'abord très sévère , puis à une autre
plus adoucie.
« Monseigneur,
» Les explications que Votre Excellence a bien
• voulu me donner ont soulagé mon cœur... Je
Bsuis sûr que par mon zèle pour le service, par
» mon attachement pour vous personnellement ,
• mes vœux pour votre gloire et vos succès dam
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 2o5
ttous les genres, je mérite votre amitié, et j'a-
» vais été profondément malheureux de l'idée que
»vous me la refusiez.
«J'aurai l'honneur de vous présenter demain,
»au conseil, un autre budget, et d'assurer Votre
• Excellence, de vive voix, de mon dévouement
» pour elle, et du désir que j'ai de lui plaire.
» Je suis avec respect,
B Monseigneur,
« Voire très humble el très obéissant serviteur,
«Hermann.
• Lisbonne, le 6 juin 1808.»
Et deux mois après cette lettre écrite, étant
de retour en France, M. Hermann tenait un lan-
gage tellement différent, que sa conduite a un
nom fort connu, et qu'il est inutile de retracer
ici. Il en est de même de quelques individus
que je ne nomme pas ici par égard pour moi-
même, mais qui furent comblés de bienfaits par
Junot, et qui sont ingrats. L'un d'eux surtout,
. qui s'avise de faire le diplomate, et qui ne sait
faire que de l'inlrigue, doitse rappeler que même
entre souverains les alliances deviennent nulles
qiiand les torts et les offenses sont trop graves.
ao6 MÉMOIRES
CHAPITRE VIÎI.
Prolongation du siège de Saragosse. — La duchesse de Ca-
daval. — Le vieux domestique. — Le secrétaire ouvert et
la lettre Lisbonne et sort souvenir. — Junot malheureux.
— La volonté du suicide. — Lannos à Saragosse. — Pro-
fond chagrin de Juuot. — Le mauvais camarade. — Les
cadavres dans l'Ebre. — Les moines dans le sac. — Les
trésors de Notre-Dame duPilar. — Copie du procès-verbal
donné par le premier chapelain. — Humeur de l'empereur.
— Ma mère. — Les ennemis de Tempcreur. — Singulière
question faite à Duroc. — Position alTreuse d'Armand de
Fuentés au siège de Saragosse. — Il succombe huii jours
après sa délivrance. — Bizarre destinée de deux (Vèrcs. —
Noblesse et richesse. — Nouvelles adliclions. — Opinion
de Junot sur le maréchal Suchet. —Mort de Visconti. —
Hem! hem! — Queslque celaLùJaiiaitde mourir deux
mois plus to'/?— Mariage d'un nouveau genre. —Mon voyage
aux eaux de Cotercti;.
Le siège de Saragosse se poursuivait toujours.
Junot m'écrivait des lettres qui me désespéraient;
il était accablé... L'empereur lui paraissait in-
juste, et peut-être l'était-il en ne l'envoyant pas
replanter les aigles françaises sur les murs de
Lisbonne. Junot les avait rapportées en France
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 207
pures et sans souillure aucune; ce dédommage-
ment à tout ce qu'il avait souffert lui était dû,
car la convention de Cintra' le couvrait de gloire
plus peut-être que le gain de plusieurs batailles.
Mais Junot n'avait pas été vainqueur. Tout ve-
nait échouer devant cette négative ; cela était
porté si loin , qu'il rêva la perte de l'amitié de
l'empereur. Il se trompait entièrement en cela,
je puis l'affirmer; mais enfin lui ne voyait pas
ainsi, et cette douleur brûlante lui ravageait
l'âme.
Puisque je reparle de Lisbonne, il faut que je
parle aussi d'une personne qui revient à ma pen-;
sée, et que je raconte une aimable manière de
se rappeler au souvenir d'un ami ennemi. Main-
tenant que l'on se trouve en présence inopiné-
ment, sans savoir seulement si la guerre est dé-
clarée, c'est bon à savoir.
J'ai souvent parlé de la duchesse de Gadaval;
• Ce n'est pas à Cintra que s'est passé le temps des con-
férences. Je ne comprends pas pourquoi ce nom de Cintra a
été' donné à la convention , si ce n'est que lord Wellington et
les autres généraux ont logé dans une maison de campagne
appartenant au marquis de Marialva , et située à Cintra : ou
l'appelle Alegria. C'est la plus jolie maison comme habita-
tion des deux vallées de Cintra et de Colarès , et, à bieu
dire, c'est la seule, car les autres sont exactement des basti-
des , comme à Marseille et à Toulon,
208 AfÉMOIRES
elle est Française, et fille du duc de Luxembourg.
Sa douceur, son aimable esprit, nous avaient
attachées à elle tendrement. La famille Lebzestern,
qui lui était aussi fort dévouée, nous avait en-
seigné à l'aimer d'aboid, et puis c'était elle-même
qui avait complété l'oeuvre. Junot avait pour
elle une profonde estime, et lui avait souvent
offert toiit ce qui pouvait dépendre de lui pour
lui prouver son amitié; non seulement il le lui
dit avant de quitter Lisbonne pour aller à Aus-
terlitz, mais il lui écrivit de Paris, je crois, et lui
renouvela l'assurance de son dévouement... Lors-
que la famille royale quitta Lisbonne, la ducbesse
la suivit, parce que ses deux fils ne pouvaient
demeurer en arrière d'une cour aussi stupide que
méfiante; elle partit avec ses enfans, et laissa sa
maison, l'une des mieux arrangées de la ville, sans
aucune sauve-garde, et fort en peine de ce qu'elle
pourrait devenir... Dans sa position, elle ne pou-
vait écrire à Junot pour la lui recommander...
elle n'avait personne à qui elle pût laisser un
long message... elle partit; mais un vieux ser-
viteur qu'elle laissait à Lisbonne vint au gou-
vernement aussitôt après l'arrivée du duc ,
demanda à lui parler, et le pria de passer à l'hô-
tel de Cadaval. Le duc y alla , et le vieux valet
de chambre le conduisit dans un petit salon où
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. SOg
la duchesse se tenait habituellement. Tout y était
en ordre au milieu de la confusion d'un départ *;
et dans ce petit salon était un secrétaire demeuré
tout ouvert ; il n'y avait dedans qu'un seul pa-
pier, c'était une lettre mise tout exprès en évi-
dence dans un tiroir. Cette lettre était de Junot,
et contenait une entière assurance de dévoue-
ment, et son désir de pouvoir le prouver.
On lui en fournissait l'occasion.
J'ai trouvé cette manière de rappeler à l'inté-
rêt du souvenir une personne absente et loin-
taine, tout-à-fait ingénieuse par le cœur. La
duchesse de Cadaval ne pouvait agir autrement;
tout ce qu'elle dira et fera sera toujours bien, et
dans une mesure de justesse positive. Combien
elle doit souffrir maintenant de ces dissensions à
XEtéocle et Polynice, elle, si bonne et si douce'....
J'ai vu son fils, celui que le peuple poursuit
maintenant, la joie et le bonheur de sa mère et
de sa famille, si excellent, si parfait pour tous
» M. de Flahaut me disait que de tous les lieux qu'il avait
vus dans un pareil e'iat d'abandonnement, après l'entrée de
troupes, c'était le palais de la jolie marquise Santa Cruz,
fille de la duchesse d'Ossuua , à Madrid... Le désordre qui
existait et qui n'était certes pas arrangé, était disposé de ma-
nière, disail-il , à produire le plus yif intérêt; surtout lors-
qu'on savai t que la maîtresse de la maison était jeune et jolie
et qu'elle était proscrite.
XII. ,/
lO MÉMOIRES
ceux qu'il devait aimer.. . Sa sœur, Adélaïde , plus
âgée que ses frères, était infirme, et ne pouvait
marcher; eh bien! lui et le plus jeune des fils de la
duchesse, prenaient leur sœur sous les bras, et
passaient souvent des heures entières à la pro-
mener, sans souffrir qu'un valet de chambre vînt
les relever de leur faction fraternelle.
J'aime à me rappeler le souvenir de cette Lis-
bonne bien-aimée !... son ciel bleu!... son par-
fum d'orangers... ses ombrages voluptueux et
frais... ses fruits savoureux , sa vie d'amour et
de paresse ; et sa nonchalance préférable cent fois
à cette activité dévorante et sans but qui nous
consume sous notre ciel plombé, où nous avons
de la chaleur sans soleil, des fleurs sans parfums,
des fruits sans saveur, et en tout une vie privée
de ces ressorts si puissans qui la font marcher
sans que la route fatigue.
Junot était toujours à Saragosse , et le plus
malheureux des hommes. Chaque matin on com-
mençait le siège d'une maison, et chaque soir
on disposait une nouvelle attaque pour le len-
demain... Mon beau-frère, qui revint alors de Sa-
ragosse à Paris , me donna des détails qui me
frappèrent. Une lettre de Junot accrut encore
mon inquiétude :
« Quand l'homme souffre, me disait-il , il doit
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 211
avoir le pouvoir autorisé pour se guérir, et le
suicide est sans cloute l'action la plus raisonnée
et RAISONNABLE qu'il puisse commettre.»
Je parlai de cette lettre à Duroc, il voulut la
voir. Après l'avoir lue il se frappa le front.. . Ex-
cellent ami!... il savait que depuis trois jours le
maréchal Lannes avait reçu l'ordre d'aller àSara-
gosse, investi du commandement en chef du
siège... de ce siège que Junot conduisait depuis
deux mois!... que le maréchal Moncey avait com-
mencé, et que de plus le duc de Trévise devait
l'aider à mettre la chose à fin avec Junot.
Le coup que mon mari reçut en voyant Lan-
nes arriver pour lui arracher en un jour le fruit
de tant de travail , d'un travail stérile dans tout
son cours , et qui ne devait être fécond que le
jour de l'entière soumission de la ville ; ce coup
fut terrible, et terrible dans ses suites comme en
effet il devait l'être. Je n'ai jamais bien compris
la conduite de l'empereur dans cette circon-
stance. Il n'a jamais eu peut-être de notions
bien justes sur le siège de Saragosse, et il a cru,
en envoyant le maréchal Lannes, terminer par un
coup de vigueur la prise de cette ville; mais
I^annes ne fit que ce que Mortier, et Junot, et
mille eussent fait sans lui : on pouvait dire :
la ville sera prise tel Jour , car il y a encore tant
■:.iv
2 1 2 MÉMOIRES
de maisons.» Junot , arrivé devant Saragosse
le 20 décembre, conduisit le siège, ou plutôt
la prise des maisons et des couvens érigés en
redoutes, jusqu'au mois de février ou de janvier:
c'est février à ce que je crois, et Lannes ne fut
là, à bien dire, que pour jouir de ce qui avait été
fait. Enfin, pourne pas faire d'inutile répétition,
je dirai qu'une dernière attaque fut dirigée sur
Saragosse; on entra dans le Corso avec des bat-
teries roulantes. Junot chercha la mort depuis
le matin jusqu'au moment où le feu cessa. Il est
inconcevable que lui, qui toujours était blessé
pour peu qu'il fût à l'ennemi, ne reçut rien
ce jour-là; et pourtant il marchait sur le feu et
au milieu du feu. Il m'écrivit le lendemain de
cette affaire, que le maréchal Lannes trouva le
moyen de rendre désagréable pour lui, en ne
parlant pas plus de lui que s'il eût fait ce même
jour le siège de Seringapatam , si ce n'est pour-
tant pour dire :« Le duc d'Abrantès, pendant ce
temps, traversait le Corso. »
Lannes était un brave homme. Il avait la plus
belle valeur de l'armée, et Junot lui-même lui
rendait justice: il devait la lui rendre également.
Le général Rapp , le meilleur des hommes que
le ciel ait créés , refusa le commandement du
sixième corps, lorsqu'en Russie Junot ayant
DE LA DDCHESSE D ABRANTES. 2 1 5
mécontenté l'empereur, celui ci voulut lui ôter
son corps d'armée ; et l'apparence était contre
Junot en Russie, tandis qu'à Saragosse elle était,
ainsi que le fond de l'affaire, en faveur de Junot.
Lan nés a fait une action de mauvais camarade ^
ce qu'on appelle textuellement dans la langue mi-
litaire, en venant à Saragosse. Junot le sentit si
bien, qu'il me dit le printemps suivant : — Je fis
demander mes chevaux; je voulus partir, et
puis j'entendis des coups de fusil, et je me suis
dit que je ne pouvais m'en aller. Sans cela!...
Saragosse pris, les cinquante mille cadavres
empestés jetés dans l'Èbre ou dans des fosses ,
une sorte de tranquillité sourde rétablie dans la
ville, les moines furent examinés dans leur con-
duite passée pour en faire uti exemple. C'était
une mesure qu'on jugeait nécessaire : à la bonne
heure ; mais si elle était nécessaire , elle pouvait
opérer autant et plus de mal que produire de
bien, surtout en l'exécutant comme on le fit.
On mit des moines dans des sacs, puis on les jeta
dans l'Ebre. L'Èbre, qui n'aime pas ces pois-
sons-là, les rejeta sur sa rive, et le peuple de
Saragosse put voir ses moines étranglés et noyés.
Cela fit un effet détestable. Les autres moines
eurent peur; et un beau matin , une députation
du chapitre de ia cathédrale de Saragosse, qui
Al4 MEMOIRES
est Notre-Dame du Pilar, s'en vint s'agenouiller
devant le maréchal Lannes, en lui demandant
comme une faveur d'accepter le petit présent
qu'elle lui apportait, et qui était /^fiVrs du trésor
de Notre-Dame du Pilar. Us avaient, disaient-
ils, destiné les deux autres tiers au duc d'A-
brantès et au duc de Trévise.
Le maréchal Lannes se fâcha contre les chanoi-
nes députés ou tels députés chargés de l'affaire, et
leur dit qu'avant de venir à lui ils devaient s'en
aller au duc d'Abrantès et au duc de Trévise,
pour leur offrir ce qui leur était destiné.
Dans la situation d'esprit où était Junot , je
laisse à penser comme il reçut les députés. Il leur
demanda s'ils se riaient de lui, et les mit dehors
presque par les épaules.
Quant au duc de Trévise, qui n'avait pas les
mêmes sujets d'humeur que le duc d'Abrantès,
il fut plus poli ; mais il n'accepta pas. Les cha-
noines, enchantés, remportèrent le trésor de No-
tre-Dame du Pilar dans son église, et furent l'es
plus heureux du monde de n'avoir pas à donner
un seul de ses diamans.
Dans la soirée du même jour, le maréchal
Lannes envoya un de ses officiers pour deman-
der le trésor en totalité, et il l'apporta à Paris.
Je dois dire ici que je professe une trop pro-
DE LA 13UCHESSE d'aBRANTÈS. ai5
fonde estime pour le maréchal Lannes pour que
mes paroles puissent avoir un accent d'amer-
tume ou de méchanceté en racontant celte his-
toire; mais il faut la vérité avant tout. Je la sais
non seulement par tradition orale , mais j'ai les
preuves de ce que j'avance écrites en procès-ver'
bal, et laissées par le duc d'Abrantès dans l'in-
tention évidente que j'en fisse usage si par aven-
ture je venais à écrire une sorte d'apologie de sa
vie. Ce fait de Saragosse et tout ce qui lui tient
formait le sujet constant de ses rêves, de ses
pensées. Plus j'ai réfléchi à ce que je devais faire,
et plus j'ai été convaincue que je devais publier
la relation de ce qui s'est passé à cette époque
en Aragon.
Junot voyant la tournure qu'avaient prise les
choses, résolut d'emporter avec lui une attesta-
tion par laquelle le preniier chapelain , gardien
du Reliquaire de Notre-Dame du Pilar, certifiait
ue le trésor avait été remis au maréchal Lannes.
y joignit une estimation et une relation de
chaque objet. Je possède l'original de cette pièce.
Je vais le transcrire, avec la traduction à côté.
C'est une pièce du plus haut intérêt à lire , main-
tenant que les temps de superstition sont loin
de nous, et que les rois ne font plus de ces pré-
sens insensés qui privaient de pain des provinces
I
4l6
MEMOIRES
entières. Cette pièce fut délivrée à Junot un peu
avant son départ de Saragosse , lorsqu'il quitta
l'Aragon pour aller en Allemagne, lors de la
campagne de Wagram.
Relacîon de las joyas y
alhajas de oro y plata que
han sido extraïdas delreli-
cario, o armoria de la sa-
cristia de la sauta capilla
de Nuestra-Senora del Pi-
lar, para presentarlas al
Ex'"" senor mariscal Lau-
nes, duque de Montebello.
Relation ou note des joyaux
et ornemens d'or et d'ar-
gent du reliquaire, et
image de la sacristie de la
sainte cluipelle de Notre-
Dame del Pilar, pour les
présenter ( les offrir ) h son
excellence V illustre maré-
chal Lannes^ duc de Mon-
tebello.
Prim*« .Una joyaque tienne
l,3oo diamantes brillantes,
entre los que hay uucve de
singular magnilud y muy
superior precio, su forma a
maenra de corazon, en el
centro tiene un cisue tendi-
das las alas descansando en
el Ironco y a cada lado un
ponuelo. La dexo en su ul-
timo testamenlo la S" doîïa
Maria-Barbara de Portugal,
reyna de Espana. Se lialla
tasada en 5o,ooo pesos.
(25o,ooo fr.)
■«^ n.
Un clavel jazpeado com-
puesto de Chispas y dia-
mantes y rubies todos bril-
Premièreraent. Un joyau
contenant treize cents dia-
mans, entie lesquels il yen a
neuf de singulièrement ma-
gnifiques et supérieurs. Ce
joyau est fait en forme de
cœur; dans le centre est un
saint- esprit les ailes éten-
dues... Ce bijou fui laissé par
dernier testament par dona
Barbara de Portugal , reine
d'Espagne; il a été taxé à
5o,ooo pesos (ou 25o,ooof.).
Un œillet jaspé com-
posé de rubis , de diamans et
de topazes, tous brillans ,
DE LA. DUCHESSJ: D AERANTES.
lantcs sobre un pie de es-
nieraldus oiicn talcs y muy
limpias pueiitas on oro con
sus dos capullos, el iino
cerrado y el otro à niedio
romper... ladio Ex'"' S'-* do-
na Maria-Teresa Ballabriga,
muger de Ex'"" scnor don
Luis de Borbou en cl ano
I'J78. Tasada en 'jjOoo pe-
sos (3o,ooo fr.).
posé sur un pied d'cmerau-
des orientales très limpides,
etc., etc.. li fut donné par
la Ex"'' S"'J)"" Maria-Teresa
Ballabriga, femme de E'""
seigneur in fa ntd'Espagne,D.
Louis de Bourbon, dans l'an
1778... Ce joyau a été taxé
et es limé 7,000 pesos ( ou
5o,ooo fr. ).
TJna corona que hezo à
sus expenlas en el aùo '775
si 111"'° senor don Juan
Saenz de Burnaga arzobispo
deZaragossa...cstoda de oro
guarnccida de diamantes ,
rubies y topacios todos bril-
lantes... y arriba un pecto-
ral definissimo topacios y on
medio un crisolilo... tasada
en 3o, 000 pesos (1 40,000 f.).
Une couronne que donna
de ses deniers don Juan
Saenz de Burnaga, archevê-
que de Saragosse , dans
l'année «775... elle est tout
en or et garnie de diatnans,
rubis et topazes , tous en
brillans avec un pectoral de
très magnifiques topazes ,
ayant au uiilieu une chrvso-
litlie. Ce bijou taxé et estimé
3o,ooo [ esos(ou 140,000 fr.)
Otra corona que mando
liacer a sus cxpensas el refe-
rido Arzopispo y sepresento
despues de su muerte en el
aîïo a 1780J es toda de oro
guarnccida de diamantes y
rubies todos brillantes; re -
mata en una cruz quetiene
en su pie un cerculo de
oro un diamante tostado v
se halla tasada eu 5, 000 pe-
sos. (!i3,ooo fr. )
Une autre couronne que
fit faire aussi à ses dépens
le même seigneur archevê-
que, en l'an 1780... Elle est
tout en or et garnie de dia-
mans, de rubis, tous en bril-
lans , montée sur une croix
qui tient à son pied un cer-
cle d'or sur lequel est un
rang de diamans, estimé
5,000 pesos (ou i3,ooo fr.).
i\S
MEMOIRES
Uiia joya obalada en
donde esta pintado el ley do
Portugal con un cliristal so-
bre el relrado que tiene dis-
tribuados por todoel 62 dia-
mantes brillantes chicos y
grandes bien montados. La-
regalô el rev de Portuffal ai
marques delà CompuPita...
y despues la dexô ol E"" se-
nor marques en su testa-
mento a Nuestra Ex"^ Seno-
ra, tasada en 8,481 pesos
(37,164 fr.).
Un bijou dans lequel est
renfermé le poitmit du roi
de Portugal, recouvert d'un
cristal et en touré desoiïante-
deux diamans , tant petits
que gros , mais tous en bril-
lans. Le roi de Portugal le
donna au marquis de la
Conipiierta, el le mai(^uis le
laissa par testament à Notre-
Dame dcl Pilar , estimé à
8,4^1 pesos (ou 37,164 fi'.).
Una par de pendientes
con 28diamaiites rosas mon-
lados en oro de donde en el
gan dos perillas unilornies
de liermosa blancura en for-
ma de alniendi as losdio; en el
marzo de i'\o la son )ra
don.i Maria-l!',nacia A.zlor y
cheverz, tasada eu i,855 pe-
sos ( 7,820 fr. .
Une paire de pendans d'o-
reilles avec vingt-huit dia-
mant, roses, montés en or,
desfinols pendent deux peti-
tes poires un ilormos de belle
blancheur en forme d'aman-
de; elles furent données par
la s" 111"" dona IMuna Igna-
cia, an mois de mars 1743»
estimé i,855 pesos ( ou
7,820 f. )•
Una venera o cruz de la Une grande croix de i'or-
orden de Calatrava esmal- dre de Calatravajd'orémail-
tada de oro con 5-2 diaman- lé, avec cinquante-deux dia-
les diverses magnitudes, etc. mans de diverses grandeurs,
Tasada en 3,343 pesos etc. Estimée 3,343 pesos
(i5,o6afr. )• (ou i5,o6a fr. )• ' ^ "
DE LA DUCHESSE D'ABRANTès.
««9
Uiia joya que tiene i6o
diamantes rosasde bella liiu-
pieza y blanciira qnetieneen
medio unaesclavitnd esmal-
lada de neyro y blanco cou
cornna , etc., etc., la diô a
nuestra senora el Ill™°sennr
don Juan de Aiistriaenei dia
de la conception de l'ano
1669, tasada en 6,898 pesos
(3i,o36fr. ).
Un joyau contenant cent
soixante-deux diamans, ro-
ses , d'une très belle eau et
très blancs. Au milieu est
un esclavage en or émaïUé ,
noir et blancj celui qui le
donna à Notre-Dame fut le
soigneu»' très illustre don
Juan d'Autriche, le jour de
la Conception de l'an 1669.
Cejovau taxé 6,898 pesos (ou
3i,o36fr.).
Una cruz de sant lago,
con 68 diamantes montados
en oro par ladoscaras lados
rosas tan bellos que por su
blanciu'a parcce cpje estaa
cortados de una pieza. Ta-
sada 8,4i8 pesos (3,8786 f.).
Une croix de sanl'Iago avec
soixante huit diamans mon-
tés en or, si beaux par leur
belle eau et blancheur, qu'ils
paraissent cire d'une seule
pièce. Ce joyau est taxé et
estimé 8,4 18 pesos ( ou
37,886 fr.).
Puis il y a quelques articles (11, 1 2 et i 5 ),
bien simples, qu'il est inutile de mentionner.
Dos retratos guarnecidos
de diamantes brillantes cl
une de imperiidor Fran-
cisco 1 y el oti'o de la impe-
ratriz doua Maria -Teresa
de Austi'ia su esposa. Los
dexô el Ex^'^scFior don An-
tonio de Azlor en su testa-
Deux portraits garnis de
diamans en brillans , dont
l'un représente l'empereur
François I*", et l'autre l'im-
pératrice Marie - Thérèse
d'Autriche, reme de Hon-
grie et de Bohème , son
épouse. Ce fut don Antonio
220
MEMOIftES
moiito que otorgo en 18 di de Azior qui les laissa par son
julio de 1773, es tasados testament et codicille, l'an
16,000 pesos (7 'js, 000 fi-.). 1773,1e 18 de juillet, esti-
mes 16,000 pesos ( ou
72,000 fr. ).
Un ramo llamado de la
duquesa de Villaherinosa ,
di variedad de flores de lo-
dos colores compuesta di di-
versas piedras preciosas uiia
violada, ocho saieraldas con
mnclio diamantes rosas v
rubies la dio la Ex°'*senora
marquesa di Camarasa. Ta-
sada '2,3oa pesos 35,873 fr.).
Un rameau appelé de
la duchesse de Vellahermo-
sa , composé de plusieurs
fleurs en pierres précieuses,
de beaucoup de diamaus, ro-
ses et rubis, avec huit éme-
raudes, donné par la mar-
quise de Camarosa , taxé
2,3o'2 pesos ( ou 35,873fr. ).
Una joya con 5t diaman-
tes moiitados en plata y el re-
verso esmaltiido a negro
blanco y purpura ladio à
nuestra sonara la rcvna de
Espana doua Maria Isabella
de Saboya. Tasada 4j7'9
pesos (24; 190 francs).
Tutal.... 1,245, '^36 p.
IVI.
Un joyau avec cinquante-
sept dianians montés en ar-
gent, et le levers entaillé de
noir , blanc et incarnat ,
donné à Notre-Dame , par
l'illustre dona Maria - Isa-
belle de Savoie, reine d'Es-
pagne,estimé4, 71 9pesos (ou
24,190 fr.).
Total... 1,245, 286 pesos.
La tasacion de d'has al La taxation (estimation)
hajas suma, un million do- de ces bijoux donne le résul-
cientos quarentay cin(-o mil tat d'un capital de un mil-
docienlostreintay seis pesos lion deux cent quarante'
y média, de a ciento veinte cinq mille (1) deux cent
' Il y a deuY pesos en Espagne , l'un qui n'est autre chose
que la piastre [peso ftierte), l'autre monnaie idéale, mais dont
DE LA. DUCHi;SSE O ABRANTKS. 221
y ocho quartos cada uno, trente-six pesos..,, momiaie
que e quibalen à diez iocho d'Espaj^ne. Ainsi que le cer-
milloiies seteciencos cin- tifie le livre qui existe dans
quenta y un nui seteciencos la sacristie d'inl j'ai la cliai'gc
novenla y seis realesy veinte et à laquelle j'en appelle,
y quatroiuàuii lodomoneda Le tout donné par l'ordre de
deJEspaîîa, toda laquai asi M. le président. Certifie la
résulta del libro que existe présente en cette église , à
en la citada sacristia à mi Zaragossa, le 3 avril 1809.
Cargo à que me refiero. I
para que de allô comte day
con ord(>n al senor prési-
dente à 3 deabril 1809.
PasqualEruanz, Pasqual Eruanz,
Capp. à Nostra Scnora chapelain de Notre-
acl Pilaf. Dame du Pilar.
Et an bas de cette pièce que j'ai en original
est écrit, de la propre main du duc d'Ahrantès :
« Fait en livres tournois : 4,687,949 fr. ' »
Le duc D'A.
Il est donc avéré autlienticjuement que le tré-
sor de Noire-Dame du Pilar était une belle
et rare chose. Le maréchal Lannes l'apporta à
Paris, et dit à l'empereur:
— J'ai rapporté de là-bas quelques méchantes
pierres de coideur qui ne valent rien... Si vous
on se sert beaucoup dans le commerce, qui est le peso sert'
cillo; celui-là ne vaut que 3 francs i5 sous, tandis que le
fuerle vaut cinq francs.
' Il y a là dans l'original une longue kirielle d'e'valuations,
rdpe'te'es dans toutes les monnaies d'£spagne. C'estinutile.
222 MiMOlRES
voulez, je les remettrai à qui vous voudrez. Ju-
not et Mortier ont fait les fiers... moi, je les ai
blâmés, et si vous voulez me les donner vous me
ferez plaisir.
L'emperenr les lui donna sans savoir cequ'il lui
donnah; jamais Junot, même lorsqu'il était le
plus sottement accusé d'avoir des richesses ima-
ginaires que l'envie triplait encore, n'a montré le
procès-verbal que je viens de transcrire sur la
pièce elle-même. Il rapporta de Portugal une
seule chose qu'il demanda avec instance à
l'empereur: c'était la belle Bible de Lisbonne,
qui depuis me fut noblement rachetée par
Louis XVIII : j'en parlerai en son lieu.
Tous ces ennuis qui suivirent tant de fatigues
après le siège de Saragosse finirent eutin par
prendre sérieusement sur la santé de Junot; ce
qui mit le comble à son mécontentement, fut d'ap-
prendre que la guerre allait s'ouvrir en Allema-
gne. Et lui... il était là comme oublié... comme
sentinelle laissée pour garder une ville déserte,
peuplée de cadavres et de fanatiques ; il devint
malade, et sérieusement attaqué. Ses lettres me
donnèrent enfin une telle alarme, que je me dé-
cidai à demander une audience à l'emper-eur.
— Que veut-elle? demanda-t-il avec humeur à
Duroc.
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 22$
— Mais je crois que c'est relativement à Ju-
not... il est malade, et sérieusement, à ce que m'a
dit hier sa femme... et j'ai vu une de ses lettres à
lui-même qui m'en a donné la certitude.
L'empereur parut un moment soucieux... mais
c'était un mouvement plutôt porté à la tristesse
qu'à l'hiuneur...
— Mais madame Junot n'est-elle pas aussi fort
malade? demanda Napoléon avec une nuance
d'intérêt qui n'échappa pas à Duroc, et qu ileut
grand soin de me remettre sous les yeux.
— Fort malade, sire! elle doit partir pour les
eaux aussitôt que la saison le lui permettra.
L'empereurfit un mouvement d'humeur, cette
fois ; puis il dit :
— Eh que diable a-t-ellc ? Ces femmes sont
toujours malades ou grondeuses... Mais aussi^
pourquoi porte-t-elle tant et de si gros dia-
mans ?... cest ridicule.
Malgré son extrême attachement pour l'empe-
reur, Duroc ne put retenir une exclamation que
l'autre ne parut pas entendre, et il poursuivit en
parlant alors de Junot:
— Elle veut une audience pour me parler de
Junot... et moi aussi Ç'd'i à lui parler... j'aime beau-
coupmadame Junot... j'aimais beaucoup samère...
beaucoup , et il appuyait sur ce mot... et je porte
2^4 MÉx\IOIRi:S
un intérêt paternel à madame Junot... Vous la
voyez souvent, Dnroc, et vous devriez lui dire,
lui répéter , (}uel!e devrait vivre davantage comme
une personne qui m'est attachée, et ne pas faire
sa société intime de mes ennemis...
— Je ne vais pas le soir chez madame Junot, ré-
pondit Duroc; mais lorsque j'y vais le malin, je
n'y vois que des personnes qui ne peuvent d'au-
cune manière mériter ce titre... Votre Majesté me
connaît assez pour être certaine c|ue je n'atten-
drais pas à ce moment pour en témoigner, je
n'oserais dire mon mécontentement à madame
Junot, mais mon chagrin.
— Oh ! je sais bien que tu n'es pas de ceux que
je comble et qui sont ingrats.
— Mais Votre Majesté ne donne pas ce nom à
Junot, j'espère, dit Duroc avec une sorte d'é-
motion.
— A LUI?. ..ohl non... mais laissons cela... Il de-
mande à revenir, il faut qu'il revienne... je ne
veux pas que mon vieil ami souffre. Dites à ma-
dame Junot que son mari sera remplacé dans
quinze jours... Je vais envoyer là Bessières.. . il est
conciliant dans ses manières... il fera de la bonne
besogne pour ramener ces enragés d'Aragonais...
Mais, Duroc, vous portez bien de l'inté-
rêt à madame Junot!... Voyons , répondez en
DF. LA. DUCHESSE D AERANTES. 323
loyal garçon .. avez-vous été amoureux d'elle?
Duroc se mit à rire romme un fou...
— Ce n'est pas répondre, dit l'empereur avec
une sorte d'impatience; avez-vous été amoureux
de madame Junot ?
Duroc répondit enfin en reprenant son sé-
rieux :
— Jamais , sire; et je puis même dire que c'est
aujourd'hui pour la première fois qu'il me vient
à l'idée que cela aurait pu arriver... Mais la vérité
est que, ni elle ni moi, n'y avons jamais
pensé.
Et Duroc prit à l'instant un ton sérieux que
l'empereur connaissait; il prit quelques prises
de tabac plus rapidementque de coutume, parce
que, en général, il n'aimait pas qu'on l'obligeât
à se ranger d'un autre avis que le sien... fit quel-
ques pas, regarda sur le pont, dans le jardin;
puis il dit :
— Eh bien 1 c'est fort singulier.
Il avait à cet égard des idées qui elles-mê-
mes étaient fort singulières ; et je crois que le
bien le surprenait toujours lorsqu'il le rencon-
trait chez une femme.
Duroc me rapporta toute cette conversation ,
et il eut tort. J'étais dans ce moment dans un
XU. i5
326 MEMOIRES
état d'irritation nerveuse tellement pénible, que
ma santé avait fini par céder, et que j'étais vrai-
ment malade; je ne sortais presque plus ; je souf-
frais d'une maladie de foie et d'une irritation
violente au piiore. Aussi la confidence de Duroc
arriva-t-e!le mal à propos, et je le lui dis avec la
franchise de la personne souffrante, qui croit tou-
jours qu'elle va mourir... Hélas! qu'il faut souffrir
pour en arriver là !... La douleur ne sait pas ce
que c'est que la mort... pas plus que le chagrin ;
on dirait que tous deux aiment la vie...
Junot avait éprouvé un surcroît de contrariété
le lendemain de la prise de Saragosse, mêlé ce-
pendant à une sorte de joie... Quelques jours
avant l'attaque définitive, il apprend par des es-
pions (quoiqu'on n'en eût guère en Espagne)
qu'Armand de Fueniès, prisonnier de Palafox,
se trouvait enfermé dans l'une des maisons dési-
gnées pour la mine ; mais il était impossible d'in-
diquer spécialement cette maison... Junot n'avait
donc par cette nouvelle que toute l'inquiétude,
et nul moyen de la détruire. Aussitôt que la ville
fut prise, son premier soin fut d'aller à la re-
cherche de son mallieureux ami !... Il le trouva
encore vivant, mais dans quel état, grand Dieu !...
Depuis quatre mois l'infortuné languissait dans
DE LA DUCHESSE D AERANTES. 2aj
une cave humide, sans 'vêtement chaud , pres-
que sanî5 nourriture!... En se voyant délivré...
délivré par un ami'... heureux , rendu à lui-^
même... assuré de retrouver encore la vie... '
de revoir le ciel bleu, de sentir un air pur lui
frapper le visage... tout cela lui parut si doux,
si beau, que sa pauvre tête plia sous le poids
de tant d'espérances... Ou lui avait ordonné une
grande sobriété. Il commença par dire à Junot
qu'il ferait ce qu'il voudrait... puis il fut moins
obéissant; enfin il devint intraitable, tomba ma-
lade et mourut au bout de huit jours de ma-
ladie, dans des tortures d'autant plus cruelles
qu'il vit arriver la mort, et qu'il l'entendait lui
dire :
— Tu ne re verras plus ta patrie, ni ton en-
fant... ni ta maîtresse, ni rien de ce que tu
aimes...
Junot fut son exécuteur testamentaire. Il laissa
une fortune honnête à une fille naturelle, qu'il
avait de mademoiselle Bigotini... il aurait pu lui
en laisser davantage , car c'était un collatéral
très éloigné qui héritait après sa mort.
C'est une bizarie destinée que celle de son
frère, Alphonse Pignatelli , et la sienne. Tous
deux riches, nobles, puissans de la terre enfin;
aa8 àiÉMOiRÉs
car ia noblesse et la richesse donnent bien le
vrai pouvoir quand ils marchent ensemble...
parce que, voyez-vous, toutes les fois qu'il y
aura un salon , il y aura une antichambre; mettez
dans ce salon un duc et pair; mettez-y un sou-
verain. Remplacez dans ce même salon le duc et
pair , le souverain , par un cordonnier aux
mains poisseuses... eh bien ! tout comme le
duc et pair et le souverain, il toisera de bien haut
celui qui attendra dans sou antichambre; qu'il
hii plaise d'en sortir, non plus pour emporter
des bottes qui allaient mal... mais pour donner
du bout de cette botte dans les jambes de celui
qui l'ennuiera... et tout cela sera fait un peu plus
grossièrement que par le duc et pair, parce que
l'éducation est toujours là pour modifier ce qu'il
y a de trop rude dans Tinsolence, et que l'inso-
lence l'est toujours.
Pour en revenir à la destinée de mes pauvres
amis, elle fut étrange... Tous deux m.oururent
heureux... riches... aimés... estimés... ayant un
bel avenir... Eh bien ! tous deux périrent loin de
leur toit; l'un dans une auberge, allant aux
Eaux-Bonnes, est mort là, dans les bras de ses do-
mestiques. Pauvre Alphonse! je l'ai bien regret-
té!... L'autre meurt dans une ville prise d'as-
DE : \ DUCHESSE d'aBRANTÈS. 229
saut... au milieu des cadavres et des décom-
bres... resj3irant encore cet air humide et froid,
cette peste qui le tuait à trente-neuf ans, et lui
donnait la mort à quatre cents lieues de son en-
fant et de ses pliis chères affections... encore
eut il la douceur, lui, de prononcer le nom d'un
ami avant d'expirer.
En apprenant qu'il aurait sa lettre de rappel
aussitôt qu'il serait remplacé, Junot écrivit à
l'empereur qu'il n'existait pas dans toute l'Es-
pagne un homme plus capable de venir gouver-
ner r Aragon que le général Suchet... Junot ai-
mait beaucoup Suchet, qui d'ailleurs a grande-
ment prouvé que Junot avait raison; il avait
une belle bravoure , il était neveu du roi d'Es-
pagne, ce qui se retrouvait en son lieu... il con-
venait donc sous mille rapports. Junot l'écrivit
à l'empereur, à Duroc, à Berthier; enfin la no-
mination de Suchet arriva , et Junot se disposa à
revenir en France. 11 avait le commandement
d'un corps à la Grande Armée... alors tout re-
devint joie et bonheur autour de lui dans l'es-
pace de quelques jours... Ses lettres n'étaient
plus les mêmes... il ne parlait plus de mourir
alors... ^
Mais quelqu'un qui faillit prendre sa peine au
a50 MÉMOIRES
tragique, au point d'en arriver là, ce fut Ber-
thier. Il était marié seulement depuis quelques
semaines, ou quelques mois, lorsque M. Visconti
mourut. Quoiqu'une mort et de la bouffonnerie
aillent peu du même pas, en vérité, elles chemi-
naient ensemble donnant chacune le bras au
pauvre Berthier...
— Hem !... hem î... madame Junot !... madame
Junot!... que dites- vous de cela?... Hem!... hem!...
mon Dieu !... Je n'ai jamais été heureux, moi!...
jamais... jamais!... Ce diable d'homme!... hem!...
hem!... aller mourir, que diable! quand je me
marie... S'il était mort au moms deux mois plus
tôt!... qu'est-ce que ça lui faisait?... là... je vous
demande un peu?...
Et ce beau, cet éloquent discours dit, en se
rongeant les ongles en même temps que son frein,
et ne finissant avec moi que pour aller recom-
mencer avec une autre. Il me fit bien rire à son
retour d'Espagne; car, si j'ai bonne mémoire,
ce fut alors que nous apprîmes la mort de
M. le marquis Visconti, que, du reste, on ne
connaissait que par Berthier... Quant à la belle
veuve, elle épousa en secondes noces, savez-vous
bien qui?... non pas Berthier, puisqu'il était ma-
rié... mais elle épousa sa femme... C'était un drôle
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 25 1
d'arrangement que tout cela... Je parlais tout à
l'heure des jDrérogatives du rang et de la faveur...
il y en avait là de grandes preuves... La verge
correctrice de l'empereur frappait sans miséri-
corde sur de jeunes mams levées vers lui pour
lui demander grâce d'une faute , souvent bien
excusable, et il avait tout indulgence pour des
arrangemens dont le scandale était plus que ré-
voltant... et la veuve continua d'habiter presque
la maison de l'homme marié!... C'était une
pitié...
J'étais bien malade... j'avais une telle inflam-
mation au pilore que rien ne pouvait passer....
pas même un verre d'eau sucrée. Enfin Junot
arriva, il fut frappé de mon changement; il
souffrait aussi , surtout de cette belle blessure
dont la cicatrice était si bien placée. Elle faisait
effet sur le nerf optique , et ses migraines étaient
également devenues bien plus fréquentes. Il prit
des bains de Barèges, et en trois semaines il fut
en état d'aller en Allemagne. Mais avant il vou-
lut me voir prendre le chemin des Pyrénées, où
m'envoyaient mes médecins : celui de Cauteréts ,
M. Labbat, ancien ami de ma mère, se chargea
de m'escorter, et je fis la route couchée dans
ma voiture, et presque mourante, j'avais avec
232 MÉMOIRES
moi madame Lallemant , et M. de Cherval , deux
de mes amis les plus intimes.
La route fut pénible; à Bordeaux je ren-
contrai mon beau -frère, M. de Geouffre ; il
me rappelait l'autre jour que je fus à la mort
d'une crise terrible provoquée par la moitié
d'un ortolan f que j'avais voulu manger... Je ga-
gnai enfin Cauterêts... Là, il m'arriva ce qui
m'était arrivé aux eaux de Caldas da Raynha
en Portugal... A peine en eus-jebuun verre, que
je me trouvai mieux. .. Au bout de huit jours , je
mangeais grossièrement comme une paysanne ,
et au bout de quinze je courais les montagnes, au
risque de me rompre vingt fois la tête.
Cauterêts est un lieu ravissant. A cette époque
il était peu connu , il n'y allait que des gens
vraiment malades, et des moribonds ne courent
guère les champs... Ce fut la reine Hortense
qui, l'année précédente, y ayant été pour respi-
rer un air consolateur plutôt que pour prendre
les eaux, découvrit avec son regard d'artiste et
son âme tendre , qu'il y avait autour d'elle des
beautés non pareilles. Elle se mit en marche, et
fit le fameux voyage du Vignemale, la plus élevée
des Pyrénées françaises, le Mont Perdu étant de
la chaîne espagnole. Elle voulut gravir le Vigne-
Di: LA DUCHKSSE D AERANTES. 2Ù0
maie, et le gravit en effet' ; le voyage parut telle-
ment périlleux , qu'elle donna à Martin et à
Clément, les chtfs àes guides-porteurs de Caute-
réts , une médaille qu'ils portaient à leur bou-
tonnière , et sur laquelle était gravé :
Voyage au Vignemale ,le... \ 808.
A cette médaille était attachée une pension...
La reine, toujours aimable dans sa bonté, avait
su leur donner ainsi ce qui pouvait les rendre
heureux.. .
Tous les soirs , au soleil couchant , en voyant
les glaces du Vignemale se colorer de tous les
feux du prisme, je brûlais du désir de monter
aussi à son sommet... d'aller m'asseoir sur sa
pierre triangulaire... de fouler sa neige vierge
et ses plaines éternelles... Clément m'assura que
je marchais aussi bien que la reine Hortense , et
que j 'étais plus en état qu'elle de soutenir une
longue fatigue. Aussitôt que la chose fut ré-
solue , je lui donnai ordre de tout préparer , car la
saison s'avançait. Nous étions au 20 août, et,
lorsque le 1" septembre est arrivé, le voyage est
■ La reine Hortense est la première femme qui ait fait ce
voyage.
j34 MÉMOIRES
dangereux à cause de la chute fréquente des ava-
lanches.
La hauteur du Vigneraale' est 1776 toises au-
dessus du niveau de la mer.
'^Des ëvènemens, plus importans que ce qui m'est person-
nel, m'empêchent, en raison du peu d'espace qui nie reste»
de raconter mon voyage au Vigueinale; j'en parlerai dans
le volume suivant.
I
DE LA DOCHESSE d' AERANTES. ^55
CHAPITRE IX.
Nouvelle campagne d'Allemagne. — Pourquoi M. de Metter-
nich n'aimait pas ia France. — Bravoure de Masséna. —
L'empereur jiendnnt la campagne de Wagram. — Le deuil
suit nos triomphes. — Marche ! meurs ! — Le 46' régiment
de ligne. — Bombardement de Vienne. — De'cret qui réu-
nit les Etats Romains à l'Empire français. — Bataille d'Es-
sling. — Le maréchal Lannes frappé à mort. — Horrible
boucherie, — Rapport ennemi sur le nombre des tués et
des blessés. — Passage d'une lettre de Junot sur la mort
de Lannes. — La bulle d'excommunication. — Fulminant
anathème. — Termes dans lesquels il est conçu. — Succès
de Suchet eu Espagne. — Lettre du comte de Hunebourg
à Junot. — Etonnante activité de l'empereur. — Il s'a-
buse sur les dispositions du Nord , comme il s'était déjà
abusé sur celles du Midi. — Smgulière aventure. — Le
maréchal Soult se décide à accepter les attributs de la
BOYAUTÉ. — Seconde version. — Celle de M. Napier. — Bio-
graphie du maréchal Soult, par un de ses amis. — Ni-
colas I^', ou Jean de Dieu, ah ! ah! roi de Portugal .'...
Nicolas?... c'eût été plutôt Nicodèmk. — Nouveaux dé-
sasties en Portugal. — Histoire de la comtesse de W. —
Nouvelles prévisions : la femme élégante de Paris dans les
affreuses solitudes d'Espagne.
Tandis que j'étais à parcourir les belles vallées
des Pyrénées, les champs de l'Allemagne étaient
de nouveau couverts de sang , la guerre et ses
236 MÉMOIRES
fléaux se promenaient dans ses sillons , et tous les
désastres la frappaient à coups redoublés pour
nous être rendus plus tard avec une terrible usure.
Monsieur de Metternich avait quitté Paris
comme jamais un ambassadeur n'a quitté la
capitale du royaume dans lequel il représente
son maître. On a dit que M. de Metternich
n'aimait pas la France... mais quel est l'homme
qui serait demeuré sans ressentiment en étant
humilié, vexé même dans les détails les plus in-
times de sa vie , la voyant elle-même menacée !...
ayant ses enfans, sa femme, retenus comme
otages!... et lui , attaqué dans ses plus précieux
droits, contraint de quitter Paris comme un cri-
minel !.. dans une voiture dont les stores fer-
més cachaient aux yeux de tous une figure
innocente, un noble front qui ne pouvait rougir
que pour nous.
Pendant ce temps, Masséna passait l'Inn, brû-
lait Scharding , Passaw, et rappelait le héros de
Gênes et de Rivoli. Napoléon semait de la graine
de lauriers devant tous ces hommes- là, qui n'a-
vaient plus qu'à avancer la main pour en faire
des gerbes... L'empereur lui-même fut un foudre
de guerre dans le commencement de la campa-
gne de Wagram... furieux que l'ennemi eût eu,
quoique craintivement, l'audace de le prévenir;
DE LA DDCHESSi» d'aBRANTÈS. %7>"j
il fondit sur lui avec la rage du lion , et scia pour
ainsi dire l'armée autrichienne en deux. Par sa
manœuvre , il la força à se précipiter et à s'em-
barrasser dans les défilés de la Bohême , et là ,
pendant dix jours , frappée à coups redoublés par
la main de Napoléon, qui, toute petite et blanche
qu'elle était, maniait une massue foudroyante,
cette armée put à peine retrouver son souffle pour
fuir cet homme' qui venait encore commander
aux vieux remparts de Vienne de s'abaisser de-
vant lui.
Toutefois , cette campagne ne fut pas comme
celle d'Austerlitz, couronnée de lauriers entre-
mêlés de fleurs... le deuil suivait nos triomphes...
et chaque bulletin faisait pleurer mille familles!...
car Napoléon avait toujours cette voix puissante
qui disait au soldat :
— Marche!... Et il marchait.
— Meurs!.. Et il mourait.
Le quarante-sixième régiment de ligne, parti
de Scharding pour arriver à Ebersberg , fit ce
trajet en trente-cinq heures... Il y a vingt-six
lieues !...
Nous recevions fréquemment des lettres du
quartier - général. L'armée avançait toujours.
Vienne voulut se défendre , on la bombarda pen-
dant trente heures , eî la leçon fut rude. On y
â3S MÉMOIRES
trouva d'immenses ressources... elles auraient
suffi, me disait uu de nos inspecteurs aux revues,
pour toute une campagne. Voilà à quoi s'occu-
pait le conseil aulique.
Ce fut de Vienne tjue partit le décret impérial
qui réunissait les Etats Romains à l'empire fran-
çais. A la vérité, le pape avait la faculté de résider
à Rome , avec une rente de (]eux millions de
francs!... Depuis long-temps l'empereur parlait
avec véhémence du danger de la puissance spi-
rituelle en France , exercée par un prince étran-
ger. C'était d'ailleurs Cliarlemagne qui avait donné
les Etats Bomains, que lui Napoléon reprenait!...
Hélas î ce ne fut pas le bref d'excommunication
qui lui renvoya le coup vengeur !... la bataille
d'Essling est livrée... l'archiduc Charles est en
face de Napoléon, les deux armées sont engagées,
et la mort tombe avec ftu'ie sur les deux partis...
le nôtre perd son plus brave appui , le maréchal
Lannes est frappé à mort! c'est une horrible bou-
cherie... L'archiduc annonça de son coté quatre
mille trois cents tués et douze mille blessés!...
Qu'on juge, d'après le rapport ennemi , toujours
voilé et dissimulé, de ce que doit être le nôtre.
Pauvre Lannes!... quels regrets il excita dans
l'armée, dans la France !... J'ai encore la lettre
deJunotqui me parle de cet événement t qui
DE LA DUCHESSE d'aBRANTû*. 239
> met le deuil , m'écrit-il, dans ta grande famille
» mililaire. En recevant ma lettre, tu feras faire
» un habit de deuil à mon fils , et il le portera
» deux jours avec un crêpe à son petit bras...
» Quant à moi, je le porterai huit jours. »
Junot était alors revenu de Saragosse et prenait
les bains de Barèges à Tivoli. Mais dans ce moment
il était allé en Bourgogne pour voir son père.
Cette action de porter le deuil d'un frère d'armes,
dont il avait eu peut-être à se plaindre peu de
semaines avant, m'a toujours paru noble et belle...
Oui , Junot avait ime âme généreuse.
Tandis que les capitales tombaient à la voix de
Napoléon, et que ses capitaines périssaient sous le
souffle de Dieu , d'autres chutes, d'autres mal-
heurs, d'autres voix maudissantes se faisaient en-
tendre du fond de l'Italie. Le pape lance, cette
fois, non pas un bref comminatoire, mais une
bulle d'excommunication... PieVlI, oubliant qu'il
a consacré la tête qu'il va maudire , cherche à
l'écraser sous un fulminant anathème...
« Que les souverains apprennent encore une
» fois qu'ils sont soumis par la loi de jësus-
» CHRIST A NOTRE TRONE ET A NOTRE COMMANDE-
» ment; car nous exerçons aussi UNE SOUVERAI-
» NETÉ , MAIS UNE SOUVERAINETÉ RIEN PLUS WO-
» BLE , ETC. , ETC. »
24o MÉMOIRES
Ce qu'on peut à peine comprendre, c'est que
l'empereur connaissant l'état de l'Espagne au
moment où il fait la réunion des États Romains
au royaume de France , puisse n'écouter que cette
pensée futile de nommer un préfet du Tibre et
un préfet du Rhin!... Hélas! combien il doit payer
cher celte triste et pâle gloire !.. . Comme ses lau-
riers sont ternes , comme leur verdure est
triste!... C'est un vertige produit, je crois, par
cette extension de puissance , immense et prodi-
gieuse... Ce n'est pas à la politique qu'on pouvait
dire d'attendre, je le sais... mais il a pu bien moins
le dire encore à la fatalité qui le pressait aussi, lors
qu'en i8i4> privé de quatre cent mille braves
soldats, niortsen Espagne devant le démon du fa-
natisme, il a pu voir combien il payait cher la
violation du domicile de Saint-Pierre.
L'armée française et l'armée d'Italie pour-
suivaient à la fois l'archiduc Jean et l'archi-
duc Charles. L'armée française en Espagne
obtenait quelques succès en Aragon. Le gé-
néral Suchet justifia toutes les prévisions de Ju-
not : le général Blacke fut complètement battu
à Belchitte , Suchet avait trouvé le corps d'armée
que lui laissait Junot susceptible d'être conduit à
l'ennemi et de vaincre: car l'empereur, tout en
laissant Junot revenir en France , lui ordonnait
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS, ^4*
de ne quitter Zaragossa qu'après avoir exécuté
les ordres qui lui étaient donnés; ainsi donc,
lorsque Junot reçut du comte d'Hunebourg
(Clarke) la permission de revenir en France,
elle était contenue dans la lettre que voici :
« Paris, le y avril 1809.
«Monsieur le duc,
s J'ai l'honneur d'informer votre Excellence
• qu'ayant pris les ordres de S. M. relativement à
»la lettre que vous m'avez envoyée par un cour-
» rier avant hier 5 avril , S. M. m'a chargé d'auto-
B riser Votre Excellence à rentrer en France. C'est
• le général Suchet qui vous remplacera dans le
• commandement du troisième corps de l'armée
• d'Espagne.
• Cependant avant de quitter l'Aragon, mon-
• sieur le duc, S. ]M. désire que vous vous occu-
• piez de trois points très iuiportans :
» 1" D'arrêter avec le commandant du génie *
» le plan d'une forteresse à Tudela et un réduit
• sur les hauteurs, avec des flèches détachées
• pour maintenir les communications avec la ri-
• C'était le générai Rogniat, qui depuis a épousé mademoî
selle de Pérignou, l'une des iilies du maréchal PérignoD.
3QI. 16
pà2 MiMOIRJES
»vière. Ces ouvrages seront d'abord construits
*en terre, mais de manière à pouvoir être revê-
»tus successivement et à devenir une bonne for-
» teresse ;
» 2° De mettre en état de siège le fort de Sara-
» gosse et dy faire placer dix mortiers pour
■ commander la ville ;
i>3'' De faire évacuer toute l'artillerie sur la
• France.
■ Je charge le commandant de l'artillerie de
• prendre les ordres de Votre Excellence pour
• l'évacuation de cette artillerie , et de vous pro-
• poser des mesures pour en assurer le transport.
«Sa Majesté désire également que le fort de Ja-
»ca soit le plus promptement possible mis en
• état de défense, et maintienne la communica-
» tion avec France par Paco , etc. , etc.
«Agréez, monsieur le duc, lassurance de ma
• haute considération.
» Le minisire de la guerre ,
» Comte d'Hunebourg. »
Celte lettre peut faire juger de la surveillance
active de l'empereur. Ces ordres, que transmettait
le ministre de la guerre, lui étaient donnés à lui-
même par l'empereur , et cela hu moment où il
DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. 243
allait quitter Paris pour la campagne de Wa-
gram. Et il s'occupe de la forteresse de Tudela...
du fort de Jaca... mais surtout du fort de Zaragos-
sa et des dix morliers qui doivent commander la
ville. Junot exécuta ses ordres, et étant à Bnyonne
pour en attendre de nouveaux, il écrivit à l'em-
pereur, et lui donna des détails précieux sur
l'Aragon , surtout à cette époque où l'empereur
n'était pas du tout au courant de ce qui se pas-
sait en Catalogne et en Aragon. Sa lettre est une
pièce du plus haut intérêt, relativement à la si-
tuation de l'Espagne; mais je ne puis l'insérer
dans ce volume , la place me manque , je la met-
trai dans le volume suivant.
Cette lettre de Junot est remarquableaussi dans
l'expression de douleur concentrée qui perce à
chaque ligne... le mécontentement est visible, la
peine est sourde encore... lui-même ne fait que
la pressentir... Une chose à remarquer égale-
ment, c'est l'oubli dans lequel Napoléon laissait
le 5° corps, après un horrible siège comme celui
de Saragosse !... Tout pour le nord , à ce moment
où s'y décidait une grande question... tout pour
le nord !... et ce nord , sur lequel il commençait
à s'abuser comme sur le midi, devait bientôt
l'abandonner à tout le danger de l'isolement de
sa force colossale.
244 MÉMOfRLS
Ce fut vers cette époque qu'arriva la singulière
aventure de la seconde expédition. Je dis aven-
ture ^ car il y a du romanesque dans le fait.
On a beaucoup parlé de l'affaire de la royauté
du maréchal Soult,et je le crois bien. C'était
peul-étre un des faits les plus bizarres du règne
de INapoléon que cette lueur d'ambition , calquée
et jetée là dans son chemin par un de ses capi-
taines. Un membre du p.irlement d'Angleterre
avait bien raison en disant que le cabinet bri-
tannique aurait dû seconder, provoquer même
la volonté de Soult, lui mettre à la main et sur
la télé ce dont il parlait lui-même dans les circu-
laires écrites à ses généraux de division , et dans
lesquelles il disait : Que l'empereur lui ayant en-
joint de garder le Portugal à tout prix, il se décidait
enfin à accepter les attributs de la royauté... J'ai
vu celles écrites au général Ijoison et au général
Lahoussaye. La faute est dans deux mots mal
placés : celui de royauté et celui d'attributs; a//rt-
butions était bien différent.
On a parlé dans un livre fait par un Anglais,
un colonel , capitaine, je ne sais trop ce qu'il est,
mais il s'appelle Napier, sur ce fait très impor-
tant, en une seule ligne, et pour nous dire que
ce n'est pas vrai... Je suis certaine que M. le co-
lonel ou capitaine Napier a eu ses renseigneraens
DE I V DUCHESSE d'aBRANTÈS. 24^
à une très boi:ne source; et s'il eût voulu nous
les communiquer, je suis certaine que nous en
serions aussi très contens ; mais qu'il me permette
de lui objecter qu'une ligne n'est pas assez
pour une semblable histoire, et quand il n'en
aurait consacré qu'une pour la couronne, une
autre pour le sceptre, puis encore une pour le
trône, il lui en aurait toujours fallu trois, et je
suis peu exigeante...
Il existe une biographie du maréchal Soult
qui rapporte le fait bien autrement. Cette bio-
graphie prétend qu'au moment où l'empereur
donna ses dernières instructions au maréchal
Soult, il lui dit :
« Monsieur le maréchal, le duc d' À branles a
déclaré par mon ordre que la maison de Bragance
avait cessé de régner... déclarez-le de nouveau ; et
si pour conserver le Portugal il était nécessaire de
lui donner une nouvelle dynastie , J'y verrais la
VOTRE avec plaisir. »
Cette biographie a été faite à Bruxelles, par
un nommé Julien, autant que je puis me le rap-
peler; mais la notice n'est pas de lui. Elle est
d'un homme éminemment spirituel ; il est l'ami
du maréchal. Sans doute cette version peut être,
vraie; ^He est même probable; mais il fallait
2^Q MÉMOIRES
n'en pas parler, ou bien Tappuyer de preuves
positives.
Cependant ceux qui étaient autour de l'em-
pereur, au moment où il reçut cette nouvelle de
la prétendue royauté du maréchal Soult, savent
très bien dans quel élat le mit cette nouvelle. On a
prétendu en nier l'effet, parce que l'emperenr,
disait-on , n'avait pas pu parler de Nicolas I*%
attendu que le maréchal ne s'appelait pas Ni-
colas, mais Jean de Dieu... Cela ne fait rien à
l'affaire. Il est certain que lorsque ce méchant
Loison arriva auprès de l'empereur, qui alors
était à Schœnbrunn, et lui raconta avec du venin
de serpent toute l'histoire du Portugal, l'empe-
reur pâlit, et eut un de ces mouvemens nerveux
comme il en avait quelquefois. Plus tard , dans la
même journée, il parla lui-même de cette affaire,
et en parla en raillerie, ce qu'il n'eût pas fait si lui-
même l'eût provoquée... et il dit en riant, mais
de ce rire anjer qui changeait sa belle physiono-
mie au lieu de l'embellir:
« Jh!... ah!... roi de Portugal 1... oui... roi de
Portugal!... vraiment, oui... Nicolas P^... n est-ce
pas Nicolas qu'il se nomme?... Nicolas!... c eût été
plutôt NiCODÈME. n
Croyait-il que le maréchal se nommait en effet
Nicolas?... l'a-t-il appelé ainsi pour placer le
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. S^J
mot de NicoDÈME? je n'en sais rien... mais ce que
je sais, c'est qu'il l'a dit comme je viens de le
rapporter, et peu d'heures après avoir appris la
nouvelle du désastre de l'armée de Soult...
Hélas! nous n'avions pas fini avec ce malheureux
Portugal, et dans ce gouffre dévorant devait être
encore engloutie une armée tout entière...
Lorsque quelques mois plus tard je suivis mon
mari en Espagne, je fus témoin de faits vrai-
ment douloureux, rappelant à quel point cette
retraite du maréchal Soult était effroyablement
désastreuse. Il me souvient qu'un de mes meil-
leurs amis , alors colonel d'un régiment de cava-
lerie , me racontait cette épouvantable retraite
avec des couleurs qui me faisaient frissonner, et
pleurer de pitié et d'indignation. Cette retraite
faisait une belle suite toutefois à la convention
de Cintra ; elle prouvait la force de nos chefs
dans les diverses positions... Je sais qu'on a pré-
tendu tirer quelque vaniîé de n'avoir pas négo-
cié la seconde fois ; mais il en est de cela comme
de l'histoire de la comtesse de W....g dans la
campagne de Sobieski ; elle était jeune et belle.
Les Turcs la guettèrent comme elle allait en
Bavière : ils voulaient en faire présent au grand-
Visir.
— Mais je leur ai échappé , disait-elle avec un
a48 MEMOIRES
air de triomphe, et les Turcs ne m'ont pas même
vue.
— Et comment avez-vous fait?
— J'ai été rencontrée par le capitaine Schiller,
qui m'a gardée six semaines avec lui.
Le capitaine Schiller était un capitaine de Pan-
dours... et ne faisait aucune distinction d'amis
à ennemis , quand il s'agissait d'une histoire
comme celle de la comtesse de W....g.
Pauvre Péninsule !... laissons-la un moment...
Bientôt je la retrouverai pour m'enfoncer dans
ses plus affreuses solitudes ; bientôt je vais dé-
rouler des pages dans lesquelles on verra que
chez moi la femme n'est plus depuis long-
temps un être faible, et tenant à cette nature
qui n'a rien que de gracieux , de nonchalam-
ment paresseux. En Espagne, nouveau serpent ,
j'ai dépouillé ma peau féminine pour en revêtir
une autre plus mâle et plus active ; /^, j'ai re-
connu cette vérité, que j'ai déjà émise dans les
précédens volumes , c'est qu'une femme peut
rendre témoignage que dans toutes les envelop-
pes humaines, difformes comme gracieuses, dé-
biles comme vigoureuses , l'âme peut être la
même... toujours grande et forte. En Espagne ,
où bientôt je montrerai la jeune femme élégante
^e Paris au milieu des déserts et vivant de priva-
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS, a49
tions, j'ai appris également que tout ce que veut
le cœur, la main l'exécute; c'est là surtout, que
perdant un reste de vieux préjugés pour les
échanger contre des lumières nouvelles incul-
quées à l'aide de la plus merveilleuse des instruc-
tions, l'instruction pratique, j'ai pris une bien
haute idée de la puissance de volonté d'une femme.
a50 MÉMOIRES
CHAPITRE X.
Douleurs, regrets. — Lege'tie'ral Danube. — Le prince Eugène
à Leoben. — Années d'Allemagne et d'Italie. — Nos trou-
pes couvrent la Carniole , le Fiioiil, la Slyrie , le Voral-
berg , etc., etc. — Bataille de Raab en Hongrie. — Blacdo-
nald , grand olficier de l'empire. — M. Emile Grandier. —
Il serre les jambes.— Il n'est pas mort, puisqu'il crie. — Ma-
ladie de peur. — Je ne suis qu'un lâche. — Leçons d'ar-
mes— Quelle invention maudite! là J — Fuite à Perpi-
gnan La maja. — Le blason. — Grandier tué en duel. —
Ouest il aussi, celui-là? — Mort' tous morts! — Bataille
de Wagrarn. — Le champ de bataille converti en horrible
charnier Tourmens affreux des blessés. — Leltre du roi
de Wurtemberg à Junol, — Vanité de Mirmont. — On est
injuste à son égard. — Vous avez manœuvré commi une huî-
tre.— Mon ami , je suis maréchal ! — Mystère de la desti-
née du duc de Raguse.
La mort du maréchal Lannes avait été un deuil
universel... Hélas! il précédait cette suite d'amis
fidèles que Napoléon devait voir descendre avant
lui dans la tombe... Diiroc devait suivre Lannes. .
puis Bessières. . et puis... ah! maintenant tout
est douleurs, regrets, larmes... Chaque docu-
ment est enveloppé d'un crêpe... chaque papier
déplie est un extrait mortuaire... C'est bien à
présent qu'il faut invoquer cette force dont je
parlais tout à l'heure.
Je disais combien la mort du maréchal Lannes
DE LA DUCHESSE D*ABIIAWTÈS. sSl
avait fait de l'impression , non seulement dans
l'armée, mais dans l'Europe entière. Toutefois,
la France fut peut-être moins frappée d'un si
grand malheur que s'il fût arrivé dans une autre
bataille: mais Essling est une de ces journées fu-
nestes où la mort frappe à coups redoublés, et
où les blessures se multipliant, on sent moins
fortement les malheurs publics tels que la mort
du maréchal Lannes. L'empereur, dont l'affec-
tion pour Lannes était fort vive, mais qui avait
été offensé par lui dans plusieurs circonstances
où l'autre lui avait peut être trop rappelé leurs
anciennes relations, qui du reste n'avaient rien
d'extraordin.'iire, montra peut-être involontaire-
ment dans cette circonstance que le souverain
S6m/ regrettait l'homme habile, et que l'ami était
peu affecté. 11 plaisantait sur l'affaire d'Essling,
et disait que C armée autrichienne avait eu dan$
cette journée un alité auquel en vérité il n'avait
pas songé: c'était le général Danube^ qui, dans
cette affaire , avait fait voir qu'il était le meilleur
officier de l'y4uiriclie. Comme les eaux avaient
emporté les ponts, il est à croire que la plaisan-
terie de l'empereur avait rapport à cet effet ; mais
je ne sais pourquoi je n'ai jamais pu m'habituer
à la pensée qui me représente l'empereur vou-
lant]rire. .. Ce n'est pas comique , alors, que je le
a52 MÉMOIRIS
trouve; ce n*est pas ridicule.,, c'est entouré
d'une athmosphère qui m'est pénible... je souflre
et respire avec peine, et je ne retrouve mon
état naturel qu'en élevant mes yeux et le regar-
dant au sommet de cette colonne forgée avec ces
canons qu'il Jetait à brassées dans la fournaise\
La victoire était cependant toujours fidèle à
nos armes. Le prince Eugène battait Jellachich à
Leoben, lieu de souvenir pour l'Autriche et pour
l'empereur.
Le résultat de cette victoire fut de laisser
facilement joindre les deux armées d'Allema-
gne et d'Italie. L'archiduc Jean, qui faisait face
à la dernière, se retira sur la Hongrie. Déjà nos
troupes couvraient la Carniole , le Frioul , la Sty-
rie , le Voraiberg , l'Istrie , et cependant la cam-
pagne n'était ouverte que depuis deux mois. Néan-
moins il est à remarquer que cette fois on fut
plus lent à opérer que dans la campagne d'Aus-
terlitz et de Tilsitt. Cependant toute la famille
impériale était en retraite; et comme à la pre-
mière campagne elle se repliait sur la Mora-
vie et sur la Bohême , emportant avec elle la
palme de pacification qui devait nous apporter
tous les malheurs ensemble.
«Voyez l'ode immorlcUe de Victor Hugo, sur la colonne...
|ja seconde. Voyez aufsi la première. Voyez-les toutes deux.
DE LA DUCHESSE o'aBRANTÈS. âoS
Nous étions en France dans de grandes in-
quiétudes sur la grande armée. L'empereur ne
laissait arriver que ce qu'il voulait bien envoyer;
et nous savions très bien que les bulletins n'é-
taient pas toujours paroles d'évangile. J'étais à
cette époque dans les Pyrénées , et j'avais des
nouvelles plus sûres que tout le monde des eaux,
parce que mes lettres m'arrivaient directement
de l'Allemagne et que je ne lisais pas un journal.
Junot qui commandait les troupes saxonnes et
les troupes bavaroises, ne me laissait pas non
plus manquer de nouvelles. J'avais donc de bon-
nes relations ; mais je les gardais pour moi quand
«lies ne s'accordaient pas avec les bulletins, com-
me par exemple à Essling. La bataille de Raab , ga-
gnée en Hongrie par le prince Eugène contre l'ar-
cliâduc Jean qu'il a ainsi repoussé depuis l'exlréme
Illyrie, est une des affaires dont l'empereur eut
le plus à se féliciter dans le cours de cette campa-
gne; et il n'en a parlé que comme d'une vic-
toire ordinaire. Cependant ses résultats furent
immenses. Macdonald , qui , à la grande honte
de plusieurs maréchaux qui avaient le bâton
brodé d'abeilles sans trop savoir pourquoi, n'é-
tait pas encore au nombre des grands- officiers
de l'empire, y prit place cette fois en récom-
pense de sa conduite dans cette campagne de
a 54 MÉMOIRES
i8og, et en vérité c'était une dette à aquitter.
Je ne sais où Albert avait connu le général
Lauriston , mais ils étaient même liés ; il lui re-
commanda, à cette époque, le fils d'un ami de
notre père, qui avait des propriétés à la Guade-
loupe, et qui avait été assez heureux pour les
sauver lors de l'histoire du général Ernouf, qu'il
maudissait du reste de tout son cœur. Je ne sais
pourquoi il voulait aller à la grande armée, car il
n'aimait pas beaucoup cette vie-là, comme on
va le voir. Toujours est-il qu'Albert m'écrivit de
lui donner aussi une lettre pour Lauriston. Ce
que je fis : pour égayer un peu les soudures ta-
bleaux qui nous entourent , je vais raconter l'his-
toire de M. Emile Grandier..- — Je ne sais pas bien
ce qu'il voulait, mais je crois que c'était une en-
treprise ; enfin, il joignit Lauriston au lond de la
Hongrie , à sa très grande joie. Je pense que
Lauristonétaitalor«devant/?ûra6.M Emile Gran-
dier le trouva dans une tranchée , je ne sais où, et
lui remit nos lettres. Lauriston les lut à la hâte,
et ne s'imaginant pas que nous pussions lui re-
commander quelqu'un autrement que pour eu
faire un soldat, il s'étonna seulement que ce quel-
qu'un n'eût pas au moins un uniforme de fan-
taisie. Tout en cheminant donc autour de ses
ouvrages, se donnant un coup contre un sac
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 255
à terre , une autre tape contre un gabion , il
questionnait mon protégé , et tout en parlant
il se tourna vers lui... il le vit pâle comme un
mort, serrant les jambes, pour parler poliment,
et dans un état digne de pitié. Dans le même mo-
ment on tirait de la ville , ce qui arrivait quand
on reconnaissait un officier général, et Lauriston
ne put retenir une exclamation énergique en
voyant le pauvre Grandier jeté par terre et frap-
pé du boulet, du moins à ce qu'il croyait. Il
s'approche... se baisse... lui prend le bras;
l'autre pousse un cri terrible.
— Bon cela ! dit Lauriston... il n'est pas mort
au moins, puisqu'il crie...
Cela était vrai... seulement M. Grandier fit une
maladie de peur, et fut pendant long- temps dans
un état digne de pitié. Il avait des attaques ner-
veuses , et des vertiges qui ressemblaient telle-
ment à de la folie, que Lauriston fut obligé de
le faire conduire à Vienne, où il fut saigné,
soigné, et enûn guéri. A peine put-il se remettre
en voiture, qu'il se jeta dans sa calèche, et revint
à Paris en payant six francs de guide. Près de
Strasbourg sa voiture casse, il verse, et un çclat
de glace lui entre dans l'œil gauche, et le lui
crève.. .mais d'une si cruelle njaniere,que de très
beau garçon qu'il était, il devint affreux.
256 MÉMOIRES
Un dernier mot sur lui, pour finir sa campagne.
Il était retourné à Marseille sans voir, même
de son œil droit, les gens qu'il connaissait à Paris.
Il s'établit dans une maison à l'extrémité de la
rue de Rome, prenant le nom de sa mère pour
cacher celui de son père , car, disait-il à Albert,
je ne suis qu'un lâche!... et le malheureux pleu-
rait de son pauvre œil, que cela fendait l'âme.
Albert n'aimait pas les poltrons; il ne l'était pas,
lui, et peut être était-il un peu trop sévère sur
cet article '. De la première force aux armes,élève
chéri de Fabien, à l'époque où celui-ci avait tout
son talent, il craignait peu de tireurs an pistolet,
et je crois lui avoir entendu dire qu'il n'en re-
doutait pas à répée; il était gaucher^âe plus, et
s'il était exposé, il exposait aussi beaucoup...
Tout-à-fait en colère contre le fils du vieil ami de
notre père, ne voilà-t-il pas Albert qui s'imagine
qu'il peut lui inoculer du courage comme on
donne de l'appétit... mais l'homme n'était pas du
tout friand de la lame. L'instruction d'Albert
avait beau être dans les règles, et par tierces et
par quartes, l'homme disait en s'essu^ant le front
Mais il Qcse battait que pour des causes éminemment gra-
ves , et lorsqu'il avait raison. Au moment de sa mort, il est pro-
bable qu'il aurait eu une affaire d'honneur s'il se fût releté de
sa maladie»
DF, LA DUCHESSE D AERANTES. 2D7
.^^« Quelle invention maudite!... là... je vous de-
mande un peu!... se tuer ainsi en cérémonie... Au
moins d'où je viens... on ne s'y attend pas... mais
icii... divine Providence !...la mort est là !.../à .'...»
Et puis il devenait graduellement plus pâle, et
fioissait souvent par se trouver mal.
La vie de cet homme était un supplice... Ce
supplice prit une coideur effrayante , car on le
connut... Dabord ce futiui bruit confus; ensuite
on en pi^rla dans les cafés... dans les coulisses...
Une .actrice refusa l'hommage d'Emile Grandier,
«parce que, répondit elle lorsqu'il lui demanda
la raison de 5,on refus , je veux être sûre d'être
défendue si l'on me siffle. »
. Et là-dessus elle s'enfuit en pirouettant... C'é-
tait pne danseuse... et la danseuse avait malheu-
reusement raison.
Le malheureux quitta Marseille; lui et sa pol-
tronnerie s'en furent demander asile à un
fiiubourg de Perpignan. Là, il passait sa pauvre
vie à chasser, à aller au spectacle, et à se pro-
mener solitaire et triste hors de la ville sur
la route d'Espagne. Il faisait une déconfiture
d'alouettes et de merles, que c'était une bénédic-
tion... elles ne lui ripostaient pas, les pauvres
bêtes, et il leur cassait pattes et ailes tout autant
qu'il lui plaisait. Au bout de quelques mois, il
XII. 17
tS8 MEMOIRES
se crut guéri de sa maladie de poltron , parce qu'il
avait tiré plusieurs milliers de coups de fcisil, et,
par une suite de son aberration d'esprit, il de-
vint QUERELLEUR. Cela lui prit en Espagne, où
il était allé regarder la Catalogne en cendres et
couverte de sang. Il voulut plaire à une muja *
andalouse qui, pour le coup, faisait chanter de
grand cœur :
• Arez vous vu dam Barcelonne
Une Andalouse au teint bruni, etc., elc.
Mais elle avait deux beaux yeux noirs, et
comme les yeux sont le miroir de l'âme, elle
voulait en trouver deux pour s'y mirer aussi gen-
timerjt qu'elle pouvait le faire, et le pauvrs
Emile n'en avait qu'un... La petite maja était lé-
gèrement brutale, elle envoya promener le bor-
gne... Le borgne n'avait pas envie de se prome-
ner.., elle insista... il se fâcha.. .Il en résulta qu'un
petit majo, qui dansait avec la maja toutes les
danses voluptueuses du Biésil et du Mexique,
et qui était quelque peu toréador y picador ^ ma-
tador, s'en vint un beau matin, la montera sur
l'oreille , demander au pauvre Emile Grandier de
> Prononcez maca et maco.
» Charmantes pnroles de M. de Musset. La musique de
M. de Monpouen fait la composition la plus extraordinaire-
ment jolie qui existe.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. fl59
porter ses vœux, son argent et son œillade ail-
leurs... J'ai déjà dit qu'Emile Grandier était de-
venu crdwe, à ce qu'il croyait du moins; il envoya
donc promener à son tour le petit majo-mala'
dor... Il parlait français le petit majo... il avait
dansé et chanté la cacfutc/ia devant le roi Jo-
seph .. et tué deux taureaux devant Charles IV...
Il était plus noble, bien plus noble que le roi,
et pouvait donc se battre avec Emile Grandier
qui ne l'était pas du tout. Mais ce n'était pas ce
qu'il prétendait; et, comme toute la noblesse des
colonies, il faisait graver des licornes en support
par ici, des cannesà sucre en sinople suv chnmp
de gueule ' et même d'azur par là ; tout cela sur-
monté d'une couronne à la fois de marquis, de
comte et de baron ; même il aurait voulu un peu
de duc ou de prince... Eh! mon Dieu ! pourquoi
pas?... en vérité aujourd'hui je lui aurais moi-
mêmearrangéun petit écussoii bien gentil;ettoute
duchesse, et même un peu princes5e du sang
impérial que je suis, pour le beau renom que
toutes ces merveilles ont maintenant, je l'aurais
reçu dans le collège noble de notre temps... Mais
il ne pensait pas ainsi , et le pauvre garçon, qui
comptait sur lui seul pour perpétuer sa race
comme ses cannes à sucre et ses caféiers, regarda
' On sait qu'en blason on ne met jamais couleur sur cou-
leur.—Or ou argent sur sinople gueule ou azur.
aHo MÉMOrRKS
Je petit majo du haut de sa tête. Le petit majo
trouva le procédé malhonnête , et prit le Fran-
çais par les oreilles comiTie s'il avait voulu man-
cornar et toro. ..Alheri n'avait pas appris de parade
pour cette botte-là au pauvre Grandier. Le petit
majo lui dit qu'il df.vait se battre... Grandier
voulut bien, mais il le voulait au pistolet, et le
petit majo aurait aussi bien accepté un canon.
Il fallut donc en dégainer. Le pauvre borgne ar-
riva sur ie terrain avec deux témoins heureu-
sement fiançais, car c'eiJt été pitié que des en-
nemis vissent une pareille peur. Il était dans un
état d'agonie anticipée... en arrivant sur le pré,
il faillit tomber sur ses deux genoux à la vue
d'une immense épée, qui faisait croire que le
petit majo avait l'habitude de se melîreà l'ombre
derrière : il y avait de quoi faire un petit bou-
clier dans la coquille... En voyant cet étrange
outil, Grandier demanda si c'était bien vraiment
une épée; et, pour dire la vérité, on ne pouvait
croire que son maître pouvait seulement la sou-
lever; mais balh!... il la leva, la tourna, fit Je
moulinet... il aurait dansé \e fandango avec'...
Le fait est qu'il s'en servit si bien ce jour-là , qu'il
tuaÉmileGrandier comme on tue non pasun tau-
' Uipée des matadores est une de ces anciennes rapières
DE I V DUCHF.SSE d'aBRANTÈS. 26 1
reau,mais un bœuf; car le pauvre garçon se laissa
faire comme la béte à corne lorsqu'elle a lesjamhes
et les bras attachés. Lauriston, qui avait des rela-
tions particulières avec Albert qui dataient de
fort loin , et qui avait reçu également une lettre
de recommandation de lui pour Emile Grandier,
écrivit à ce sujet la plus bouffonne des lettres.
Alors que je le revis, et que je lui contai com-
ment Emile Grandier était mort, il rit à s'en
pâmer. Hélas ! son genre de mort n'était pas
risible ; mais ce qui est assez remarquable, c'est
que cet homme, qui ne pouvait parler de la
niaja et d'Emile Grandier sans rire, est mort
auprès d une maja.
Ce pauvre Lauriston! voilà encore un bon,
un véritable ami!... mes entans avaient trouvé
en lui un vrai frère d'armes de leur: père!... Eh!
bien, où est il aussi celui-là?,..
Mort ! . . . TOUS M ORTS 1 . . .
La bataille de Wagram mit aussi à cette épo-
que une grande partie de TEm-ope en deuil. J'étais
dans les Pyrénées lorsque la nouvelle m'en parvint,
etj'avoueque j'en fus orgueilleusepresqtie autant
que d'Austerlitz, cependantsi ce n'est queJunot
n'y était pas. Masséna, le prince Eugène, Marmont,
espagnoles qu'il faut connaîue puur s'eu servir; elles sont
surtout démesurément longues,
%m
a62 MÉMOIRES
Oiidinot, Davoiit, voilà quels furent les élus.
Cette bataille de Wagram est peut-être la
plus dramatique des balailles : on se battait
à coups de canon comme on se bat quand on
lait des feux de peloton. Cette artillerie vomis-
sant la mort par plus de mille passages était
un des spectacles les plus admirables pour ceux
que la mort convie à ses fêtes. Cette im-
mense plaine de Wagram qui , deux jours avant,
était couverte de riches moissons , de belles prai-
ries , de villages florissans , n'était plus le soir du
6 juillet qu'un horrible charnier où des cadavres
entassés gisaient dans le sang , parmi le chaume
consumé de ses moissons. Le carnage avait été si
terrible, que le i o, c'est-à-dire quatre jours après
l'action, on ramassait au milieu des blés des
hommes mutilés et vivant encore, quoique à
demi consumés et écrasés par les chevaux d'une
' cavalerie fuyante et d'une cavalerie poursui-
vante 1... Les malheureux, sans secours, sans
abri , recevaient dans leurs plaies sanglantes les
dards ardens d'un soleil de la canicule qui les
dévorait, les consumait, et jetait la mort là où
la guerre avait laissé quelque espérance. On a
vu, me dirent des chirurgiens chargés de visiter
cette scène de carnage, de ces malheureux cou-
DE LA DUCHESSE d'aBUANTÈS. a63
verts d'insectes au point d'être méconnaissables
par l'enflure causée par leurs piqûres : cette sorte
de mouche que nous voyons s'obstiner autour
'*^âÊ^ des boucheries... eh bien! elles étaient là par
essaim, mordant, dévorant les malheureux
blessés , les rendant fous de douleur, redou-
blant ainsi par leurs souffrances une tortiu-edéjà
insupportable... et sur ces plaies encore fraîches
et saignantes on voyait les vers s'attacher et faire
de l'homme encore vivant leur pâture'....
Tandis que l'on se battait avec cet acharne-
ment vers la Hongrie , Junot avait été chargé de
s'opposer à Kielmayer; il lui fallait des troupes
que le roi de Westphalie devait lui amener :
mais Junot, d'après certaine prévision , écrivit
au roi de Wurtemberg pour en être soutenu.
Voici la réponse du roi de Wurtemberg' : je la
transcris ici en entier, non pas en raison de son
intérêt spécial, mais pour faire juger de l'em-
pressement qu'alors tous les rois de la confédéra-
tion affectaient de mettre à leurs démarches...
« Mon cousin,
» Je reçois la lettre que vous m'avez adressée
' Le père de celui qui règne et du prince Paul de Wurtem-
berg, qui vit depuis long-temps à Paris avec... une grande
constance pour les lieux qu'il habite.
264 »rÉMOIR£S
»en date du 12 d'Ambt^rg ici, ou je vous ai
• mandé le 4 d EUewangen, que je comptais me
• rendre avec tontes mes troupes disponibles
• pour m'opposer aux invasions des insurgés du
• Tyrol et du Voralberg; vous concevez, par
• conséquent , que les mêmes motifs par lesquels
• je n'ai pu vous envoyer le renfort de troupes
• que vous m'aviez demandé à EUewangen subsis-
» tant toujours, et que, me trouvant d'ailleurs à
• quarante lieues de vous, il serait difficile d'ar-
» river à temps contre un ennemi qui n'a qu'une
• marche et demie à faire pour vous joindre.
• D'après mes rapports officiels le quartier gêné-
• rai du roi de Westphalie est à quatorze lieues ;
» par conséquent il se trouvait à dos du corps de
• Rielmayer: je pense que sous ces auspices il est
» peu à craindre que ce général , surtout après les
• victoires éclatantes du 5 et du 6', puisse vou-
• loir s'écarter des frontières de la Bohème, d'au-
• tant plus que des nouvelles très récentes de
• Nuremberg ne font nulle mention de son ap-
» proche. Sur ce je prie Dieu , mon cousin , qu'il
• vous ait en sa sainte et digue garde.
» Votre bon cousin ,
;> Frédéric.
"Weragasten, le i5 juillet jSog.
' Wagrnni.
DE LA. DUCHESSE d'aBIîANTÈS. 265
Je ne sais pas bien ce qui advint au roi de
Westphalie,mais il n'arriva pas à temps, je crois
même qu'il n'arriva pas du tout. Junot ne voulut
pas en faire le rapport à l'empereur; mais l'em-
pereur le sut et fut fort en colère contre Jérôme,
— Mon Dieu, que l'empereur devait souffrir
quelquefois 1...
Junot eut, presque immédiatenaent après ces
diverses affaires , le commandement militaire de
la Saxe. Il avait eu le gouvernement de la princi-
pauté de Bayreutt peu de temps avant et tandis
qu'il avait sous ses ordres les trouoes du roi de
Bavière. Tous ces rois , plus soumis que les feu-
dataires de nos rois du moyen âge , étaient obsé-
quieux , même pour les généraux envoyés par
l'empereur. Veut-on voir comment le roi de Saxe
parlait dans ce cas-là à l'un d'eux ?
« Mon cousin ,
• J'ai appris avec une grande satisfaction , par
nia lettre que vous m'avez adressée le 17 de ce
• mois, que Sa Majesté Impériale et Rovale vous
• a confié le commandement militaire de la Saxe,
ïll me sera bien agréable de vous voir arriver ici
»etde renouveler la connaissance d'un général
w de votre mérite. Soyez persuadé que la répiUa-
366 MEMOIRES
» tion qui vous précède vous a déjà acquis toute
• mon estime, et que je serai bien heureux de
• vous en donner des preuves par la confiance
«avec laquelle j'irai au-devant de ce que vous
» pourrez désirer pour le bien du service et de la
» cause commune à laquelle je suis résolu de
«concourir de tous les moyens qui sont en mon
«pouvoir. En vous remerciant, au reste, des
«sentimens obligeans que vous me témoignez,
«je prie Dieu, mon cousin , qu'il vous ait en sa
» sainte et digne garde.
» Votre affectionné ,
» Frédéric-Auguste.
» Dresde , le 19 août 1009. »
Et dans une autre :
« Vous connaissez assez ma confiance illi-
» mitée dans l'empereur, mon auguste allié, et
3 mon empressement à me conformer à ses in-
• tentions, pour être persuadé que je ferai tous
» les efforts possibles pour l'exécution de ce que
• vous demandez. J'ai déjà donné les ordres né-
• cessaires à la commission chargée de l'inten-
j> dance des chemins et chaussées, pour la prompte
»» réparation de ceux depuis Hof jusqu'à Reim-
DE LA DUCHESSE d'abRA-NTÈS. a6^
«henbach: et je prends les mesures nécessaires
«également par rapport aux autres choses que
» vous me recommandez dans votre lettre, etc.
On voit comme ils étaient craintifs de dé-
plaire., comme il est soigneux même pour ce que
Junot lui RECOMMANDE...
Ce fut dans cette campagne de 1S09 qu'il ar-
riva un fait assez intéressant, en raison de celui
qu'il concerne.
On sait que, lors de la formation de l'empire,
Marmont ne fut d'abord rien du tout : Junot en
éprouva une vive peine. Il en parla à Berthier et
à Duroc, et les trouva tous deux très mal dispo-
sés pour son ami, qui était aussi le leur. L'em-
pereur s'était prononcé par son silence, et pour
Berthier c'était beaucoup; quant à Duroc, il avait
été froissé par quelques manières hautaines de
Marmont, qui du reste le meilleur des hommes,
le plus noble et le plus généreux, n'avait que le
défaut d'une attitude vaine et fière qui lui faisait
plus d'ennemis en vérité qu'elle n'était réellement
offensante; c'était une niaiserie de s'en fâcher,
et j'ai bien souvent dit à ceux qui s'en formali-
saient, qu'ils étaient bien autrement ridicules que
Marmont pouvait l'être. Enfin il avait des enne-
mis, et injustement, je le dis à haute voix, sans
crainte d'être accusée de partialité en raison de
26S MÉMOIRES
l'amitié dont je fais vraiment profession pour
lui.
Il ne fut donc rien au couronnement. La leçon
fut amère , et peut-être son souvenir a-t-il duré
plus d'un jour!., je crois que le cœur de l'homme
est fait de matières humaines comme tout nous,
et le souvenir d'une injure est long à s'effacer.
Phis tard, et lorsque Eugène fut nommé vice-roi
d'Italie, alors Marmont fut admis dans le collège
de la noblesse impériale; car il n'y avait pas en-
core de ducs ni de barons , de comtes ni de cheva^
liers; il n'y avait que les vingt-quatre grands
officiers de l'Empire, vraie et superbe noblesse,
fille légitime du sabre et de l'épée, et non pas un
enfant bâtard de toutes les intrigues, et souvent
des plus basses!...
Ce ne fut donc que dans la campagne de 1809
que Marmont reçut le bâton brodé d'abeilles:
il en avait l'espoir, lorsqu'au moment de le voir
se réaliser, il le crut au contraire anéanti. Voici le
détail que je tiens d'un témoin oculaire et auricu-
laire.
Le soir de la bataille, Marmont, enchanté de
s'être trouvé à temps pour exécuter tel ou tel
mouvement que je ne me rappelle plus, se pré-
senta devant l'empereur pour recevoir une louan-
ge qu'il croyait mériter : l'empereur le regard^
DE LA DUCHESSE d'aBRAWTÈS. 269
avec ses sourcils froncés, et lui dit en passant
brusquement devant lui:
— Vous avez manœuvré comme une huître.
Le mot était terrible, d'autant plus que tous
ceux qui avaient été à même de juger Marmont
dans cette journée avaient pu voir qu'il s'était
distingué particulièrement. Il rentre dans son
quartier au désespoir.
— Mon ami , dit-il à l'un de ses généraux de
division qu'il affectionnait plus que tous les au-
tres , et dont le rare mérite avait fait dire à Napo-
léon : J'ai là de la graine de maréchaux... mon
ami , je suis perdu, disgracié!.. Mon Dieu! une
telle ingratitude !... et lorsque j'ai fait des efforts
surhumains pour le servir, pour lui amener des
troupes qui ont décidé peut-être le gain de la ba-
taille... Après un tel mot, je ne dois m'attendre
■qu'à l'exil. . ou tout au moins à une disgrâce...
Et cet homme , en apparence si froid et si calme,
marchait avec une véhémence effrayante : car ce
n^était pas en ce moment la perte de sa faveur
qu'il pleurait... c'était sur celte ingratitude pré-
sumée de l'homme que, lui aussi comme Jimot,
aimait avec une si grande tendresse.
Le général C l ne savait que lui répondre;
il «tait confondu de cette apostrophe de Napoléon
2'JO MEMOIRES
après la conduite militaire de Marmont , qui était
vraimeut fort belle.
— Que voulez- vous? dit -il à son général en
chef; l'empereur élude sa promesse... il a donné
une destination plus importante pour ses calculs
au bâton brodé, et vous, qu'il est bien sûr de tou-
jours retrouver, vous altendrez.
Marmont tressaillit... Le générale 1 venait
de dévoiler un mystère que lui-même craignait de
mettre au jour. Une déception venant d'une
personne aimée est bien plus amère que celle
qui se rencontre dans la route ordinaire de la
vie. Ne plus compter sur Napoléon !... ne plus
voir en lui le général Bonaparte !... il lui prenait
alors de ces crises nerveuses qui donnent la force
de briser du fer...
Dans le même moment un officier du prince
de Neufchâtel vint chercher le duc de Raguse.
Leduc regarda le générale l; celui-ci lui sou-
rit, mais avec un sentiment pénible, car il aimait
Marmont , et d'après tout ce qu'il lui avait dit sa
disgrâce lui paraissait certaine :
— Allez, lui dit-il, soyez homme... vous n'a-
vez rien à vous reprocher .. C'est un puissant
auxiliaire que la conscience!... allez donc avec
assurance.
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 2^1
Le duc de Raguse s'éloigna d'un pas presque
chancelant. Le général C 1 voulut l'attendre,
car il sentait qu'il devait en ce moment les con-
solations de l'amitié à son général... il attendit
peu. Au bout d'une demi - heure le duc de Ra-
guse revint. En entrant dans la chambre il parut
insensé au général C 1. Sa physionomie,ordinai-
rement sombre etsévère, était tellernent épanouie
par une sensation de bonheur, que ce n'était plus
la même figure... Il élevait en l'air un papier...
et ne put que dire d'une voix étouffée :
— Mon ami!... mon ami !... je suis maréchal!...
C'était en effet sa nomination...
Ce fait renferme, comme tout ce qui tient
immédiatement à l'empereur, un texte à com-
mentaires, donnant la clef de plusieurs mystères
de sa destinée... Sans doute le duc de Raguse a été
bien heureux en tenant ce chiffon qui ne lui
donnait pas un rayon de gloire de plus, et qui
lui avait fait passer bien des nuits sans som-
meil!... Ce moment de bonheur compensait-il
tous ceux d'insomnie?... Je ne le crois pas !... Et
alors... qu'on réfléchisse...
372 MEMOIRES
CHAPITRE XI.
Intérêt de TAngletcrre à prolonger la guerre en Espagne. —
Lord Casteireagh. — Une halle morte atteint Tempereur au
talon. — Divorce prochain. — Conversation avec l'impéra-
trice. — Je ne veux pas que tu pleures. — Ste'rilité. — Fête à
l'Hôlel-de- Ville de Paris. — Les dames qui doivent recevoir
l'impératrice sont contre-mandées. — L'embarras. — Dites
que vous avez mal aux den's — M""' deT.. d et la loque
à plumes. — Savez-vous de qui nous avons l'air ? — Souffran-
ces de l'impéralrice , cruelle journée. — l..'empercur et la
reine de jNaples. — Berlhier. — Sa conduite à l'égard de
l'impératrice. — M de Ponte. — Je me trouve mal. — Les
diamansrclrouvés. —Grande chasse à Gros-Bois. — Voyage
maudit. — Cadet-Pioussel, maître de déclatnation. — Le di-
vorce est déclaré. — Circonstance dramatique. — Joséphine à
la Malmaison. — Députalion rhénane. — Le cardinal Maury.
— Mademoiselle Masséna. — Le faubourg Saint-Germain.
Je recevais fréquemment des nouvelles d'Es-
gne ; indépendamment des relations que j'y
avais nécessairement avec les personnes de mes
amis qui s'y trouvaient alors, j'avais conservé
une correspondance assez active avec quelques
autres personnes qui ne me lais.saient pas man-
quer de nouvelles. Je savais que l'Espagne n'é-
tait pas tranquille , et ne le serait pas de long-
temps ; car l'Angleterre avait un trop grand in-
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. S^Ô
térét à alimenter le feu de la guerre pour le
laisser éteindre... L'Espagne, qu'elle fût sauvée,
qu'elle fût perdue, était son ancre de salut au
moins momentanée... sa situation était affreuse.
C'est en ce moment que lord Castelreagh, alors
ministre de la guerre , disait au parlement ces pa-
roles remarquables :
« Il faut' que notrç pays ne perde pas de vue le
«danger éminent où il se trouve, et se mette en
» mesure pour s'y soustraire. ..^f il est important
» avant tout , d'organiser la troupe de ligne; et tant
» que cette force ne s'élèvera pas à 200,000 hommes ,
«l'Angleterre ne sera pas en sûreté.»
Ce péril de l'Angleterre, reconnu par elle-
même , indiquait à Napoléon qu'el'e se précipi-
terait dans les bras de l'Espagne pour y chercher
un appui, puisque l'Europe entière l'abandon-
nait, et qu'elle se cramponnerait à elle de tout
ce qui lui resterait de pouvoir, pour lutter et ti-
rer parti des forces navales et des forces de terre
quintuplées par l'insurrection : et elle devait en
effet saisir cette diversion puissante de rejeter
sur la péninsule les dangers qui menaçaient son
« Voir les journaux anglais , même les ministériels, des an-
nées 180g et 1810; et il j en a de plus forts encore, mais
j'ai choisi celui-ci comme parlant de l'Espagne , et fait par
le ministre de la guerre lui-même.
XII. 18
274 MÉMOIRES
île : ses ministres étaient trop habiles pour y
manquer, et n'y eussent-ils pas songé, il y avait
alors en Europe un homme qui n'aurait pas
manqué de le faire, et cet homme était M. de
Metternich.
Les relations de l'Espagne avec l'Angleterre
ont plusieurs faces : il en est même d'assez re-
marquables pour être mises à jour; c'est ce que
je vais faire bientôt, et certes celles-là n'étaient
pas dévoilées dans le Moniteur.
Enfin l'empereur fit la paix avec l'Autriche...
Ce fut le duc de Cadore qui signa le traité avec
le prince de Metternich , père du prince de Met-
ternich aujourd'hui, chancelier de cour et d'État.
Cette paix était terrible pour l'Autriche déjà
frappée de près de 5oo millions d'impositions...
Cependant elle signa sans murmurer!... La ven-
geance n'était pas loin !...
Lorsque l'empereur rentra dans Paris , il dut
se convaincre du changement d'esprit de sa belle
capitale. A peine cependant la première joie de
la paix était-elle calmée, puisqu'il était revenu
sans d'autre retard que quelques jours passés à
Munich. Mais cette campagne avait été si meur-
trière, la victoire disputée tellement rigoureuse-
ment, que la France commençait à juger que ses
lauriers se mettaient maintenant à haut prix : et
DE Là DUCHESSE D'ABRATfTÈS. 2^5
puis pour la première fois la balle ennemie avait
trouvé le chemin de la personne de Napoléon ;
une balie l'avait frappé à Ratisbonne,.. c'était au
talon... c'était une balle morte... mais ce talon
était celui de Napoléon , et cette balle était en-
nemie... Cette parole si simple s'éleva , quoique
à demi-voix :
— iSi la balle avait frappé deuxpieds plus haut !. .
Et puis la mort de Lannes.. . celle de Lasalle...
cet assassinat tenté par ce jeune fanatique... Cette
mort qui venait ainsi rôder autour de l'empe-
reur sous différentes formes , sans oser pourtant
le toucher . mais dont les tentatives semblaient
lui dire : Prends garde à toi!... Tout était présage,
et présage sinistre.
Un autre intérêt venait se mêler aux intérêts
politiques, d'autant qu'il s'y rattachait aussi;
c'était le divorce de l'empereur, dont on n'osait
parler qu'à voix basse, mais dont on parlait forte-
ment enfin. Les salons de Paris étaient donc
dans un état singulier, et qui ne peut être compris
par aucun des hommes d'aujourd'hui, ayant
même trente ans; car alors on les envoyait se
coucher. Ils ne savent donc pas qu'alors on ne
parlait jamais politique, si ce n'est tellement à
la dérobée qu'en vérité c'était un mystère; mais,
276 MÉMOIRES
à l'époque dont je parle, comme beaucoup d'in-
térêts privés se rattachaient au divorce, ils furent
les plus forts, et l'on parla: c'était à voix basse,
mais enfiné, je le rpète, on parlait.
Lorsque je revis l'impératrice , ce fut à la Mal-
maison ; j'allai y déjeûneravec Joséphine, ma fille
aînée, celle de ses filleules qu'elle aimait le mieux.
Je lui avais envoyé une bruyère des Pyrénées
et une sorte de rododendrum ressemblant à la
rose des Alpes, mais odorant et bien plus foncé,
et elle voulait me les faire voir dans sa serre.
Mais c'était en vain qu'elle s'occupait des choses
qui lui plaisaient le plus : on voyait souvent ses
yeux se mouiller de larmes lorsqu'ils se tour-
naient autour d'elle... elle pâlissait, et son atti-
tude annonçait la souffrance.
— 11 fait bien froid ! répétait-elle souvent en
ramenant son schall autour d'elle...
Hélas! c'était son pauvre cœur qui était atteint
par cette glace de la douleur qui ressemble au
froid de la mort !... Je la regardais en silence,
car le respect m'empêchait d'aborder un sembla-
ble sujet de conversation. Je devais attendre
qu'elle m'en parlât: ce ne fut pas long.
Nous étions alors dans la serre; la petite cou-
rait dans les galeries fleuries , et l'impératrice et
moi nous suivions lentement en silence. Tout-à-
DE LA DUCHESSE D AERANTES. T.'J'J
coup elle s'arrêta, cueillit quelques feuilles d'un
arbuste qui était près d'elle, et me regardant avec
une expression presque déchirante, elle me dit :
— Savez- vous que la reine de Naples arrive?
Ce fut à mon tour de pâlir.
— Non , madame.
— Eh bien ! elle arrive dans huit jours.
Nouveau silence.
— Et Madame-mère, Tavez-vous vue depuis
votre retour?
— Certainement, madame, et j'ai même fait
mon service auprès d'elle.
L'impératrice se rapprocha aussitôt de moi,
quoiqu'elle en fût déjà très près , et me prenant
les mains, elle me dit avec une expression de
douleur qui, encore aujourd'hui, après vingt-
quatre ans d'intervalle me retentit au cœur:
— Madame Junot , je vous en conjure, dites-
moi tout ce que vous avez entendu dire sur
mon compte... je vous le demande comme une
grâce... Vous savez qu'elles veulent toutes ma
perte... celle de m., pauvre Hortense... de mon
Eugène... Madame Junot, je vous en prie... je
vous le demande comme grâce... dites-moi ce
que vous savez sur moi.
Elle parlait avec une telle véhémence que
ses lèvres tremblaient, et que ses mains étaien
2'] s MÉMOIRES
humides et froides. Elle avait raison dans le fait:
rien n'était plus direct pour savoir quelque chose
sur son compte que de parler de ce que j'aurais
entendu chez Madame ; mais il était hors de sens
de me le demander ; je n'aurais pas d'abord ré-
pété la phrase la plus insignifiante dite dans le
salon de Madame-mère; et puis j'étais ensuite
bien à l'aise , car jamais je n'avais entendu une
parole sur l'impératrice prononcée par Madame
depuis mon retour des eaux. Je le lui affirmai
sur l'honneur : elle me regardait d'un air de
doute. J'insistai, et je lui dis que jamais je ne lui
aurais dit le contraire non plus, mais que je
pouvais lui affirmer que Madame et les prin-
cesses n'avaient jamais articulé le mot de divorce
devant moi depuis mon retour.
La malheureuse femme faiblissait lorsque ce
mot de divorce était prononcé ; elle s'appuya sur
mon bras et pleura.
— Madame Junot , me dit-elle, rappelez-vous
ce que je vous dis aujourd'hui , ici... dans cette
serre... dans ce lieu qui est un paradis, et
qui sera peut-être bientôt pour moi un enfer...
rappelez-vous que cette séparation me tuera...
Eh bien ! elles m'auront tuée!...
Elle sanglotait... Joséphine revint en courant,
et lui tira son schall pour lui montrer des fleurs
DE LA. DUCHESSE D AERANTES. 2'jg
qu'elle avait cueillies, car l'impératrice l'aimait
tellement qu'elle lui permettait de cueillir des
plantes dans sa serre... Elle la prit dans ses bras,
et, la soulevant de terre , elle l'embrassa longue-
ment en la serrant convulsivement contre elle.
L'enfant fut presque effrayée... elle souleva sa
belle tête blonde, et, secouant cette foret de
boucles soyeuses qui lui tombaient de chaque
côté du visage , elle arrêta ses beaux grands
yeux sur le visage bouleversé de sa marraine, et
puis se jetant sur elle en l'entourant de ses petits
bras...
— Je ne veux pas que tu pleures!., s'écria-
t-elle.
L'impératrice la reprit et l'embrassa avec plus
de tendresse encore.
— Ah! me dit-elle, si vous saviez tout ce que
j'ai souffert chaque fois que l'une de vous appor-
tait son enfant près de moi!... Mon Dieu ! moi,
qui jamais n'ai connu l'envie, je l'ai sentie
comme un poison terrible en voyant de beaux
enfans , bien frais et bien vermeils.. . l'espoir de
leur mère, de leur père... de leur père surtout!...
Et moi!... frappée de stérilité, je serai chassée
honteusement du lit de celui qui m'a donné la
couronne... Et pourtant, Dieu m'est témoin que
280 MÉMOIRES
je l'aime plus que ma vie , et bien plus que ce
trône, cette couronne qu'il m'a donnés...
L'impératrice a pu être plus belle dans sa vie,
mais jamais plus attrayante que dans cet instant...
Si Napoléon l'avait vue alors!... oui, je crois
pouvoir le dire , il n'aurait jamais divorcé... Ah î
lorsque tout à l'heure je mettais en série les mal-
heurs qui l'avaient frappée, je ne devais pas
omettre, pour compléter l'année, son fatal di-
vorce!...
Cette conversation , dont je ne rapporte que
les traits principaux , me fit une profonde im-
pression. En revenant à Paris, une heure après,
je la racontai àjunot, et je pleurais encore en
retraçant cette douleur si vraie et si douce, si
pénétrante! Je dis à Junot que l'impéra-
trice m'avait chargée de l'engager à aller lui
parler, le lendemain à midi, aux Tuileries
On était alors au 25 de novembre, et tout était
commandé pour célébrer dignement le double
anniversaire d'Austerlitz et du couronnement.
La ville de Paris voulait se distinguer, et le comte
Frochot avait fait des projets vraiment féeriques.
La cour devait être, comme toujours, transfor-
mée en une immense salle de danse, et la galerie
qui existe n'en était qu'une avenue. Quoique ma-
lade et crachant le sang, je me disposai à faire mon
DE L\ DTJCHESSE d' AERANTES. 38 1
devoir, et le 2 décembre arriva au milieu d'une
tristesse générale répandue sur toute la cour.
L'empereur lui-même, tout en affectant une sorte
de gaieté soutenue, mais forcée , donnait le ton
de la contrainte; on prévoyait un malheur... et
pour parler avec vérité, c'en était un grand que
celui de la séparation de Napoléon Bonaparte
avec Joséphine.
J'avais donné la veille la liste au grand -maré-
chal pour que les femmes qui devaient me se-
conder pour faire les honneurs du bal à l'im-
pératrice, fussent choisies et connues : c'était
toujours moi, du reste, que ce soin regardait, et
jusqu'alors on avait peut-être donné huit fêtes à
l'Hôtel-de-Ville dont toujours j'avais fait les hon-
neurs avec le comte Frochot' et mon mari.
M. le comte de Ségur revoyait pour la forme , et
tout allait bien.
' Je dois faire une observation. Junot n'e'lait pas gouver-
neur de Paris comme un autre. Cette charge ne fut jamais
remplace'e comme il la possédait. C'est comme cela que j'e'-
tais arrivée à faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville. Au-
jourd'hui nulle autre autorité ne peut y être à côlé du pre'fet,
et madame la comtesse de Rambuteau , par exemple , est la
seule personne qui ait le droit de recevoir la reine à l'Hôlel-
de- Ville. — Il ne faudrait donc pas prendre pour exemple
ce qui s'est passe' sous l'empire à mon sujet. C'est un cas à
part, et un cas d'une haute faveur.
2S:î mémoires
L'empereur avait demandé que le bal com-
mençât de bonne heure, parce qu'il voulait voir
tout le monde ,et surtout le moins de robes de cour
possible, répétait-il... — J'en vois assez aux Tuile-
ries... la ville de Paris me dorme une fête... c'est
la ville de Paris que je veux voir.
J'étais partie de mon hôtel à trois heures, parce
quon avait dit la veille que l'empereur et l'im-
pératrice dîneraient à l'Hôtel-de-Ville, et je devais
servir l'impératrice si cela avait lieu. Le comte
Frochot m'avait donc priée d'arriver de bonne
heure, et Frédéric m'avait couronnée de diamans
et empanachée désole matin ; j'étais donc prête de
bonne heure, et avant trois heures je me ren-
dis à l'Hôtel-de-Ville.
Les préparatifs étaient admirables; mais je les
vis à peine, car les salles étaient déjà envahies
par les femmes invitées. Je me rendis dans le petit
salon sur l'escalier, où je trouvai toutes ces da-
mes. Elles étaient pour la plupart jeunes et jolies
et fort élégantes, ou bien très bonnes et gracieu-
ses. En général , je n'ai eu qu'à me louer de la
bonté et du charme de mes relations avec toutes
ces dames, une seule exceptée. Comme j'aurai
incessamment affaire avec le mari , je débrouille-
rai les deux causes ensemble.
Nous étions dans la pièce dont j'ai parlé : l'heure
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. a85
s'avançait, je savais que la reine de Naples était
arrivée depuis le matin, mais je n'avais du reste
aucun détail. Junot, que j'avais questionné plus
de dix fois, ne savait que me répondre ; il avait
l'air d'un homme qui a fait un beau rêve, qui
s'est réveillé, et qui, se rappelant son beau, rêve ,
voudrait rêver encore. Je ne savais donc rien
lorsque je vis entrer M. le comte de Ségur...
Il m'appela dans une embrasure de fenêtre ,
et l'on sait que celles de l'Hôtel-de- Ville sont
profondes comme un cabinet.
— Eh bien! me dit-il à voix basse, voici bien
une autre affaire... Il faut que votre essaim
prenne sa volée vers les régions supérieures,
ainsi que vous, notre belle gouvernante... vous
n'avez plus que faire ici... L impératrice, conti-
nua-t-jl plus bas, ne doit être reçue que par
Frochot... J'ai dit... m'avez-vous entendu?
Il avait raison de me faire cette question , car
j'étais comme une statue.
— Et pourquoi cette défense?
Je l'ignore... ou plutôt Je te sais bien... mais Je
ne veux pas le dire.
llsemit à rire... mais moi je ne riais pas... cette
défense si bizarrement faite me semblait un coup
de cloche qui sonnait le glas de mort de la mal-
heureuse impératrice. Napoléon, tout en bravant
284 MÉMOIRES
l'opinion, attachait im grand prix à ses arrêts, et
surtout à ses murmures ; ils étaient pour lui non
pas une raison pour se conduire d'après elle,
mais du moins était-elle grandement influente :
cela est positif dans cette circonstance ; il vou-
lait lancer, pour ainsi dire, au milieu de cette
fête populaire la première pensée que le divorce
était fait... mais une pensée douteuse, une pen-
sée qui permît les réflexions à voix basse, et
non pas de ces évènemens qui , une fois accom-
plis, ne permettent plus aucun retour. Ces idées
me traversèrent rapidement la pensée, et je crois
que je ne me trompai pas.
Je m'en allais fort embarrassée de ma personne
lorsque M. de Ségur me rappela :
L'empereur ne veut pas que vous disiez que
c'est de sa part que vient le contre-ordre... Pre-
nez garde à ce que vous allez faire.
— Eh! bonté divine! que voulez-vous que je
dise? m'écriai-je... Irai-je raconter à ces dames
que c'est une lubie de ma part qui m'empêche
d'aller au-devant de l'impératrice?
— Pourquoi pas? Les jolies femmes se per-
mettent tout...
Je levai les épaules avec humeur, car le com-
pliment ne me touchait pas , et je ne savais com-
ment agir.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 285
— Si je pouvais avoir M. de Narbonne! dis-je
tout haut en suivant ma pensée.
— Ah! nous y voilà!... et pourquoi donc?
croyez-vous que je ne suis pas homme de bon
conseil comme ce fou de Narbonne? Le peu de
raison qu'il ait , c'est moi qui la lui ai donnée.
— C'est donc pour cela qu'il vous en est si peu
demeuré.. . Allons , voyons , soyez-moi un peu
secourable. . . je ne sais que faire.
M. de Ségur était aussi bon qu'aimable. Il était
de ces hommes dont on voudrait faire son père,
son frère et son mari... Il me prit les mains, me
regarda d'un air touché, et me dit :
— Cela vous fait-il donc tant de peine?... Al-
lons , il y a long-temps que la chose est au mo-
ment de crouler... Je dis la couronne... non pas
la grande, pardieu! celle-là est solide\.. mais je
parle de cette petite couronne si légère, si co-
quette, que notre chère impératrice s'est trop
laissé mettre sur l'oreille... aussi tombe-t-elle...
qu'y voulez-vous faire non plus que moi?... Exé-
cutons nos ordres et taisons-nous... Allons , allez
à cesdames, dites-leur que... ma foi, dites-leur...
dites-leur que vous avez... mal aux dents, et si
elles trouvent extraordinaire que vous ayez mal
1 J'ai bien souvent pensé à cette parole de M. de Ségur...
Bon Dieu ! les plus remarquables esprits en jugeaient ainsi.
250 MEMOIRES
aux dents avec les vôtres , vOus leur direz que
c'est une mode que vous voulez faire venir, et
que vous avez mis votre collier de perles dans
votre bouche...
Je ne pus m'empêcher de rire.
— Ah! diable! n'allez pas rire comme cela...
prenez un air grave, un air de gouvernante de
Parts. ..d'autant que vousn'avez pas de panaches...
Et que dirait madame de T d'? Il faut que
vous repreniez les paniers... et en ma qualité de
grand-maître des cérémonies...
— Mon Dieu , laissez-moi donc agir en effet
comme une personne raisonnable, tout ceci me
bouleverse. Répondez-moi sans plaisanter : la
reine de Naples est arrivée, n'est-il pas vrai?
— Est-ce que vous ne vous en apercevez pas ?
— Vient-elle?
— Je crois bien vraiment ! elle va venir avec
l'empereur.L'iinpératrice les précédera... seule...
avec son service ordinaire...
Je frappai du pied contre terre.
— C'est affreux!... m'écriai-je; l'empereur n'y
» La princesse de T d prétendait qu'il était ridicule
que je fusse à l'Opéra simplement coiffée en cheveux; elle
disait qu'en ma qualité de gouvernante de Paris je ne devais
paraître en public qu'avec une toque à plumes.
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 287
songeait pas hier'.!... Mais que vais-je dire, moi?
que vais-je faire?...
— Écoutez, me dit alors sérieusement M. de
Ségur en voyant mon agitation , il est certain
que l'empereur n'a pas la prétention que vous
fassiez croire à toutes ces dames que c'est vous
qui , de votre plein mouvement , avez été arrêter
leur marche et la votre... Il y a du maître là-
dedans, et ma foi tant pis pour celles qui ne le
comprendront pas... Ah ! çà, je m'en vais... vou-
lez-vous que je vous envoie Narbonne?...
— Eh ! que voulez-vous que j'en fasse?... Vous
m'avez conseillé, quoique vous ne m'ayez rien dit.
— Savez-vous bien de qui nous avons lair?
de mademoiselle votre femme de chambre et de
M. mon valet de chambre... excepté que nous
parlons mieux queux, mais du reste c'est le
même caquetage...
— Oui, oui, répondis-je, et la même indiffé-
rence.
11 leva les épaules , et , me prenant les mains ,
il me regarda avec une expression indéfinissable ,
d'autant qu'elle remplaçait à l'instant une phy-
sionomie radieuse et gaie:
— Enfant que vous êtes! eh quoi ! êtes-vous
donc si simple que vous comptiez sur de la pi-
tié si un pareil événement arrivait dans votre
fl88 MÉMOIRES
famille?... Pauvre jeune femme! ne compte?
alors que sur de la curiosité si vous avez assez de
force pour vous renfermer en vous-même, et
sur de la méchante humeur s'il en est autrement.
Et il sortit comme poursuivi par une pensée
déchirante... Hélas ! le malheureux père ne savait
que trop à quoi s'en tenir à cet égard.
Quant à moi, peu de semaines devaient s'é-
couler sans que je susse bien à quel taux je de-
vais évaluer cet intérêt que les cœurs royaux
nous accordent.
J'allais vers mes compagnes pour leur expli-
quer comment nous allions gagner les places qui
nous étaient réservées dans la salle du Trône ^
lorsque Junot et M. Frochot entrèrent dans la
chambre.
— Mon Dieu, me dit Frochot, qu'avez-vous
donc? vous êtes violette , c'est le mot; avez-
vous froid?
Je brûlais, au contraire.
Je leur racontai l'affaire... ils furent stupéfaits...
Dans le momenl nous entendîmes du mouve-
ment sur la place :
— Il n'y a pas un moment à perdre, dit Ju-
not : si tu arrivais dans la salle du Trône à la
la suite de l'impératrice, quoique tu ne fusses
pas allée au-devant d'elle , l'empereur le croirait
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 289
et tu serais grondée... Il faut que ces clames et
toi vous vous y rendiez à l'instant.
Je ne sais ce que Frochot raconta à ces dames,
mais elles s'en contentèrent, et je ne fus pas
obligée de m'en mêler. Nous montâmes dans la
salle du Trône, où nous étions à peine assises
que le tambour battit aux champs, et l'impéra-
trice arriva.
Jamais je ne l'oublierai dans ce costume qu'elle
portait si admirablement!... jamais sa physiono-
mie toujours si douce, et ce jour-là enveloppée
d'un crêpe de tristesse, ne me sortira de la pen-
sée avec cette expression. Il était évident qu'elle
ne s'attendait pas à la solitude qu'elle avait trou-
vée au grand escalier,et pourtant Junot y était, au
risque de se faire blâmer par Tempereiu' ; mais il
s'y trouva, et fit en sorte qu'il s'y rencontrât
également quelques femmes qui ne savaient ce
qu'elles allaient faire là. L'impératrice n'en fut
pas la dupe ; aussi lorsqu'elle arriva dans la
grande salle lorsqu'elle s'approcha de ce
trône sur lequel elle allait s'asseoir à la vue du
public de la grande ville, peut-être pour la der-
nière fois... alors ses jambes faiblirent et ses
' Le tal)ouret qui m'était réservé était à côté du trône. Je
pouvais parler iiicine bas à l'impératrice sans être obligée de
me lever.
XU. 19
390 MÉMOIRES
yeux se remplirent de larmes... . Je les cher-
chais ses yeux... j'aurais vouki tomber à ses
pieds pour lui dire combien je souffrais... Elle
me comprit, et me jeta le plus douloureux re-
gard que ses yeux aient donné peut-être depuis
que cette couronne, maintenant dépouillée de
ses roses , avait été placée sur sa tête. Il disait
bien des douleurs ce regard, il dévoilait bien des
peines!... Mon Dieu, quelle devait souffrir dans
cette cruelle journée !
Elle était suivie de madame de La Rochefou-
cauld, sa dame d'honneur, et de deux dames du
palais dont j'ai oublié le nom... Ce jour-là je ne
voyais qu'elle... Elle s'assit aussitôt son arrivée,
et je le conçois, car après son voyage à travers
cette longue galerie et toutes les premières .salles,
dans la disposition d'esprit où elle était, et d'a-
près ce qu'elle avait éprouvé en descendant de
voiture, elle devait se sentir mourir; et pour-
tant elle souriait!... Oh! tortures d'une cou-
ronne !
Junot était auprès d'elle...
— Tu n'as pas craint la colère de Jupiter? lui
dis-je ensuite.
— Non, me dit-il avec un air sombre qui me
pénétra... non, il ne me fait pas peur quand il
a tort...
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. SQ t
On battit aux champs une première fois pour
annoncer l'empereur... peu de mon)ens après il
parut s'avançant d'un pas rapide : il était accom-
pagné de la reine de Naples et du roi de West-
phalie.
Napoléon revoyait Paris dans une situation
qui pour lui était étrange ; il était bien vainqueur
d'une monarchie ennemie , mais , bien que mala*
dive et chancelante, elle nous avait opposé des
efforts tellement terribles, que la France était
couverte d'habits de deuil. Les lauriers com-
nriençaient donc à n'être plus aussi verts... Et
puis, on parlait de l'établissement de huit forte-
resses qui devaient être prisons d'état... On par-
lait du divorce... Joséphine était aimée, et cette
nouvelle faisait murmurer le peuple et la bour-
geoisie de Paris. L'empereur savait tout cela, et
sa physionomie, en entrant dans l'Hôtel-de-
Ville , disait bien qu'en effet il le savait...
La chaleur était extrême, quoique au dehors
le froid fût rigoureux. La reine de Naples, dont
le sourire accueillant et gracieux voulait faire
dire aux Parisiens : Soyez la bien retienne parmi
nous! parlait à tout le monde avec l'accent d'une
extrême bonté. L'empereur voulant aussi èlre
aimable parcourait le bal, parlant, question-
nant y et suivi de Berthier qui trottinait à c4té
ugi MEMOIRES
de lui, en faisant les fonctions de chambellan tout
autant et même plus alors que celles de conné-
table. Le nom de Berthier me rappelle une bien
légère circonstance qui eut lieu ce mémesoir, et
me fit mal. L'empereur se levait de son fau-
teuil, et descendait les marches du trône pour
aller dans le bal faire une dernière visite; au
moment où il se levait , je le vis se pencher vers
l'impératrice pour lui dire probablement deve-
nir aussi. Il se leva le premier ; Berthier, qui était
derrière lui, se précipita pour le suivre; et
comme l'impératrice se trouvait déjà levée, il se
prit dans la queue de son manteau , manqua de
tomber et de la faire tomber, et, sans lui faire
d'excuse y fut rejoindre l'empereur. Certaine-
ment Berthier n'avait aucunement la volonté de
manquera l'impératrice; mais il savait le secret...
il connaissait tout le drame qui s'allait jouer!...
et certes il n'eût pas fait ce que je viens de rap-
porter un an plus tôt... L'impératrice s'arrêta
tout aussitôt avec une dignité remarquable ;
«lie sourit comme d'une maladresse... mais ses
yeux étaient pleins de larmes, et ses lèvres trem-
blantes.
La chaleur était extrême, l'empereur faisait le
tour de la grande galerie, et parlait d'un côté,
tandis que l'impératrice allait de l'autre. J'étais
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. Hg^
près d'elle au moment où la foule s'y portait ; je
voulus gagner une fenêtre, car je sentais que le
sang rce montait à la gorge , et que j'allais peut-
être avoir une hémorrha^ie... J'allais atteindre la
o
fenêtre loi'squ'un chambellan de l'empereur,
qui était de service ce jour-là, M. de Ponte,
qui pouvait bien avoir six pieds de haut et qua«
tre pieds de large , fut porté de mon côté par
le flot de la foule. Je me sentis mourir , mes yeux
se troublèrent... je ne vis plus rien, et je ne
pus qu'appeler Junot... Dans ce moment M. de
Ponte, qui ne me voyait pas plus que si j'eusse
été une Lilliputienne, s'appuya sur moi dans
une telle posture que je lui servis de fauteuil...
Ce fut le coup de grâce; je me trouvai tout-à-
fait mal. Junot, qui m'avait entendue, m'enleva
dans ses bras, me transporta dans la chambre de
Frochot , seul lieu disponible dans tout l'Iiôtel-
de-Ville; et comme je suffoquais toujours, il
m'arracha mes colliers, déchira ma robe, mon
corset, brisa tous les cordons, les lacets, et, grâce,
à ces soins d'un véritable intérêt, je respirai. Il
m'enveloppa ensuite dans mon châle, et , sans
songer à un autre devoir, il me mit dans ma
voiture et me ramena chez moi. C'est ainsi que
se termina celte fête si tristement commencée.
304 MÉMOIRES
l,e lendemain matin, un jeune hom me 'aîtaché
au comte Frochot demanda à me parler: on ve-
nait d'ouvrir mes volets, el jetais comme dans
une rêverie vague et somnolente. L'impératrice
avait envoyé savoir de mes nouvelles , ainsi que
plus de cent personnes. Je crus que celle envoyée
par Frochot venait dans le même but; mais elle in-
sista pour'entrer, me remit une boîte : elle conte-
nait tons mes diamans !... Ce malheureux Jiinot
n'y avait pas songé en m'emporlanl ; et moi ,
dans Tétat où j'étais , je n'y pensais guère. Ma
femme de chambre les croyait chez le duc, de
façon que si Frochot avait eu des gens infidèles,
je perdais mes diamans ; mais une chose qui doit
être connue pour l'honneur de tout ce qui ha-
biteTHôtel-de-Ville, c'est que tous mes diamans,
même des rivières rompues, se sont retrouvés,
sans que j'aie eu à réclamer un seul chaton.
Je ne me rappelle pas si ce fut avant ou après
cette fête de THôtel-de-Ville que Berthier nous
donna une grande chasse à Gros-Bois... ce qui
> Je me suis reproche depuis de ne pas lui avoir demandé
son nom. Je partis pour l'Espagne peu de temps après...
Si c« volume lui parvient, qu'il y trouve de nouveau naes
r$tAeret«meQ6.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. SqS
m'est demeuré présent, c'est le froid qu'il faisait
et l'ennui que j'y ai éprouvé.
Lorsque je reçus le billet qui m'annonçait que
j'avais été nommée pour en faire partie, j'avais
une telle souffrance de poitrine et une douleur
si vive au pilore que je fus au moment de refuser •
mais Junot ne le voulut pas: il aimait beaucoup
Berlhier, ainsi que moi au reste, et nous l'ai-
mions avec raison... et puis c'était l'empereur
qui faisait les listes, ou bien elles lui étaient
soumises. On ne pouvait pas refuser.
J'espère que les dames du palais et les dames
pour accompagner n'ont pas oublié les charmes
de ces voyages maudits que nous faisions ainsi
rapidement, et dans lesquels on ne pouvait em-
mener qu'une femme de chambre pour trois,
et quelquefois pour quatre ? C'était pour moi
une annonce terrifiante, que ces voyages-là.
Celui de Gros-Bois que je viens de citer est un
de mes plus détestables souvenirs. Ceux qu'on
faisait dans les châteaux impériaux allaient en-
core; mais ceux-ci!... il n'y avait pas moyen
d'y tenir: nous étions, par exemple, près de
sept à huit femmes dans une seule chambre,
et une chambre dont je n'aurais pas voulu pour
loger une personne de mon service inférieur;
mais alors nous étions jeunes, nous riions de
296 MÉMOIRES
tout , même de n'avoir pas de glaces pour nous
coiffer et nous hal)iller ; car ce n'est pas en avoir
que d'en avoir une pour huit.
L'impératrice était fort triste à cette chasse,
chacune de nous devinait la cause de son acca-
blement, et l'on en était peiné, car on l'aimait.
Pendant la chasse on s'en aperçut peu , parce que
le froid pouvait gonfler les paupières et rougir les
yeux; mais au dîner, quand vint le soir, quand
il fallut rire et se parer, c'est alors que la dou-
leur parut dans son amertume. Pauvre femme!
que de soupirs étouffés !... que de larmes re-
tombant sur le cœur !...
Si ehe iornà la febile parola
Pià amara m dietro à rimbombar sut euore.
Le dîner fut triste , quoique tout le monde
voulût être gai. L'empereur avait dit: Je veux
qu'on s'amuse ' or , on sait ce que produisent ces
ordres-là... Rerthier , qui voulait véritablement
donner une fête , et qui avait la volonté que l'em-
pereur surtout y prît part , avait imaginé d'avoir
les violons el la comédie, comme aurait dit la grande
mademoiselle ou madame de Motteville... mais
même de leur temps, on aurait eu la pensée de
s'inquiéter quel air joueraient les violons , et
4e quelle sorte d'esprit on égayerait h royale
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 297
majesté qui aurait consenti à venir rire sons le
toit d'un sujet. Berthier crul avoir tout fait en
metîant dans ses arrangemens sa bonne volonté,
et puis Brunet. En conséquence nous nous ren-
dîmes aiif'peclacte, qui se donnait dans une char-
mante petite salle, bien arrangée, bien éclairée...
il n'y manquait que ce qui ne devait pas y cire.
Ne voilà-t-il pas que dans le répertoire de
Brunet et de Tiercelin , puisqu'on ne pouvait
rire qu'avec eux, ils ne trouvèrent que Cadet-
Roussel, maître de déclamation !.. En6n le drame
dans lequel il veut divorcer pour avoir des ancê-
tres !... Dire l'embarras de tout le monde serait
inutile : on peut le comprendre ; mais celui de
Berthier !.. je le vois encore !... là , à droite de la
scène. ..debout. .rongeant ses ongles à en faire jail-
lir le sang., et marron nant entre ses dents je ne sais
quoi , mais bien sûr c'était au moins la condamna-
tion à mort de Brunet et de ses complices : je n'ai
gardé aucun souvenir plus présent que celui de la
physionomie de l'impératrice et de Napoléon ce
jour-là. L'impératrice se contenait avec peine...
Quant à l'empereur, il était soucieux, de mauvaise
humeur, et ne paraissait nullement disposé à par-
tager l' hilarité de Berthier, qui voulait probable-
ment persuader à tout son auditoire que c'était
fort plaisant; et qui, par intervalle, faisait en-?
29^ MÉMOIRES
tendre un bruyant éclat (le rire; ce qui formait un
contraste bizarre avec sa physionomie consternée.
Enfin le divorce fut déclaré... on s'y attendait,
et je ne puis rendre l'effet que produisit celte
nouvelle dans toute la France... dans le peuple et
dans la bourgeoisie; il fut immense., pour eux c'é-
tait son étoile qui se voilait... pour la haute classe
il y eut indifférence parmi le plus grand nombre;
mais en général ce fut cependant un sentiment de
bienveillante tristesse; et puis, dans l<^s femmes
de la cour, dont cette vie de cérémonie avait bien
un peu desséché le cœur, le plus grand nombre,
à les prendre par leur intérêt personnel, ne sa-
vaient pas comment serait la nouvelle venue...
On regrettait déjà la bonté de Joséphitie , car une
voix qui ne sera jamais démentie sera celle qui la
proclamera bonne et indulgente'. Le résumé donc
de toutes ces impressions, soit d'affection , soit
d'intérêt personnel , fut de produire une forte
stupeur sur toute la société. Je sais bien que, pour
moi, j'en éprouvai une peine profondément vive,
et le lendemain même de l'événement je fus à la
Malmaison. Madame la comtesse Duchâtel me de-?
» Le seul défaut qu'on pouvait lui reprocher était de trop
étendre cette bonté et d'èlre un peu banale dans ses recom-
mandations ; mais ce défaut, si c'en est un, ne voila jamais
aucune de ses qualite's.
DE LA. DUCHESSE D AERANTES. 299
manda de la mener, et nous y fûmes ensemble.
Une circonstance particulièrement dramati-
que avait donné une teinte de pins à cet épisode
de mort , terminant une vie si brillante des fa-
veurs de la fortime. Le prince Eugène, dont on
connaît Tamour pour sa mère, se trouvant alors
à Paris, (hit remplir les fonctions de chancelier
d'état , et ce fut lui qui porta le message de
l'empereur au sénat...
— Les larmes de l'empereur, dit le noble jeune
homme, suffisent seules à la gloire de ma mère...
Et les siennes!... comme elles étaient brûlantes
et corrosives dans cette horrible journée!... Et
pourtant , pour sa pauvre mère c'était encore
une jouissance, au milieu de ses déchiremens,
de les sentir couler sur sa plaie.
L'impératrice reçut tous ceux qui voulurent
aller lui rendre leurs devoirs. Le salon, la salle de
billard, et la galerie étaient remplis de monde...
Quanta l'impératrice, jamais elle ne fut autant à
son avantage; elle était assise adroite delà chemi-
née, au-dessous du beau tableau de Girodet,
mise très simplement, coiffée d'une vaste capote
verte, qui pouvait au besoin lui servir de refuge
pour cacher ses larmes qui coulaient doucement
sur ses joues tout aussitôt qu'il arrivait quel-
qu'un dont la vue lui rappelait les beaux nao-
^w
3oO MÉMOIRES
mens de la Malmaison ; ces temps du consulat
qui n'eurent, comme toutes ses joies, que quel-
ques jours heureux suivis de tant d'années de
souffrances; mais ce qui touchait à provoquer les
larmes de ceux qui l'approchaient , c'était l'ex-
pression profonde d'une douleur déchirante.
Elle levait les yeux sur chaque personne qui
entrait; elle lui souriait encore... mais si
cette personne était de son ancienne intimité,
alors ses larmes coulaient immédiatement et
couvraient ses joues, mais sans effort , sans au-
cune de ces contractions qui rendent un visage de
femme si peu agréable quand elle pleure... Sans
doute, le désespoir de l'impératrice Joséphine
aura fait bien du mal à l'empereur... eh bien, je
ne sais en vérité s'il aurait résisté à cette expres-
sion muette et déchirante d'une âme à l'agonie.
Lorsqu'il y eut moins de monde , je me hasar-
dai à m'approcher d'elle ' ; elle me prit la main,
me la serra...
— Merci , me dit-elle...
— Ah ! madame!...
Et je lui baisai la main... Ce seul mot m'avait
été au cœur... Je n'avais fait que mon devoir en
» Ce ue fut qu'alors , et sans doute un peu tard , que je
m'avisai de penser que ma compagne de voyage avait été mal
choisie par rooi , tout aimable qu'elle est,
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 3o 1
allant à la Malmaison,eti\ m'importait fort peu
que deux lèvres impériales et royales s'entr'ou-
vrissent plus ou moins pour me sourire en ap-
prenant que j'avais été voir l'illustre infortiuiée.
J'ai à cet égard un esprit très supérieur à la fai-
blesse d'une femme, et je considère comme
bassesse toute complaisance pour flatter le pou-
voir. Je retournai quelques jours après à la
Malmaison avec Joséphine, que sa marraine
m'avais dit de lui mener; cette fois, comme
j'étais seule, elle ne craignit point de me laisser
voir son cœur souffrant , et elle me parla de ses
douleurs avec une vérité qui avait quelque chose
d'effrayant... Combien elle regrettait ce qu'elle
avait perdu !... mais, il faut le dire, l'empereur
était ce qu'il lui coûtait le plus d'abandonner. Ses
enfans furent admirables pour elle dans ces
jours douloureux...
Au milieu de ces circonstances pénibles pour
l'empereur, car il aimait Joséphine ; au mi-
lieu de ces ennuis de l'âme. Napoléon reçut
la visite de toute la confédération rhénane. Le
roi de Saxe, le roi et la reine de Bavière, le
roi de Wurtemberg, et tout ce qui portait la cou'
ronne fermée ' vint à Paris comme pour lui faire
• On mit une nuit sur une des giilles du château une petite
affiche qui portait : Fabrique de cires.
5o2 MÉMOIRES
une visite qu'on ne pouvait trop qualifier, car il
était certain qu'il avait non seulement divorcé,
mais que son mariage était dissout, puisque
l'officialité avait prononcé sa nullité. J'ai eu à
cet égard des prises terribles avec le cardinal
Maury. Cette séparation de l'empereur avec Jo-
séphine était depuis long-temps le vœu, je ne
dirai pas de son cœur, parce que son cœur ne se
mettait de la partie qu'avec des raisons très
péremptoires , mais au moins celui de son rai-
sonnement, et par cela de son ambition : pour-
quoi? je n'en sais rien. On pouvait bien se
plaindrequelquefoisdepréférencesplusou moins
injustes de la part de l'impératrice Joséphine, on
pouvait dire qu'elle avait une bonté trop géné-
rale ; mais que jamais une de nous , à la cour de
l'empereur, ait eu la pensée seulement que son
divorce pût avoir lieu , je certifie que non, et je
certifie de même que le jour où il fut prononcé,
il y eut un regret universel. Je ne m'en cachai
pas, et cependant j'étais alors souvent dans un
lieu où ce regret n'était pas senti ; car il faut ex-
cepter de ce que je viens de dire, la famille de
l'empereur... là seulement on était presque con-
tent de cet événement.
Le cardinal Maury parlait très fort et très haut,
comme chacun sait ; un jour, après lui avoir ré-
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS, 5o5
pondu autant que possible à demi-voix, je finis
aussi par me fâcher, car il prétendait que nous
serions trop heureux si la Russie voulait nous
donner une de ses grandes duchesses... et, en
même temps, il circulait sourdement que l'im-
pératrice mère avait dit, avec douceur, qu'elle ai-
merait mieux jeter sa fille dans la Newa que de
la donner à INapoléon. Je trouvais ridicule qu'on
fît ainsi la courbette, et que l'on fiit demander
chapeau bas ce qu'on pouvait trouver près de
soi, en inspirant une grande reconnaissance. Je
développai mon idée , et je m'appuyai sur une
conviction : elle atteignit le cardinal.
— Tout cela est fort bien, me dit-il; mais
comment trouver ce que vous dites en France?
— Tout auprès de vous.
Il ouvrit de grands yeux.
Que l'empereur épouse mademoiselle Masséna,
et il aura une jolie femme, jeune, fraîche, par-
faitement élevée ; il récompensera ainsi un an-
cien vétéran de gloire, il s'attachera l'armée d'un
lien indissoluble, et il n'aura aucune obligation
d'alliance à ces rois tributaires qu'il a trois fois
détrônés, et qui croiront encore lui faire une
grâce en lui accordant une femme nourrie dans
la haine de son nom et du nôtre.
C'était avant le divorce que je parlais ainsi , et
5o4 M]ÉM01RES
lorsque mademoiselle Masséna était encore libre.
Mon raisonnement était bien bon, et plût au
ciel que l'empereur l'eut suivi dans tous ses
points!... Je sais que le cardinal lui en parla un
jour... il l'écouta fort attentivement, puis il dit:
— Comment, madame Junot s'avise de tou-
cher à ces questions-la?... qu'elle prenne garde
qu'elles ne lui brûlent les doigts.
Mais le cardinal n'était pas honïme à laisser un
sujet une fois qu'il l'avait abordé, et il continua.
L'empereur reprit alors son sérieux , et dit :
— C'était une chose impossible...
Et moi Je soutiens que c'était ce qu'il avait de
mieux à faire; il avait un autre parti à suivre,
c'était de prendre une femme dans l'une des fa-
milles du faubourg Saint-Germain. A cette épo-
que il n'en est pas une si ulf, qui n'eût fait chan-
ter un Te Deum en réjouissance de cet honneur...
il aurait choisi une belle jeune fille pour en faire
une impératrice, et c'est alors que son système
de fusion aurait eu son accomplissement. Mon
idée est profonde, et à son exécution tenait la
vie de l'empereur tout autant que sa couronne;
mais il n'en fut rien... et qu'avons-nous vu?
DE LA DucirnssTt d'abrantès. 5o5
CHAPITRE XII.
Lucien Bonaparle. — Décret qui retire au pape le patrimoine
de saint Pierre. — CiiarJcs Musignano. — L'imposition des
mains. — Le pape enlevé de Rome. — Le ge'ne'ral Radet.
— Il passe par une fenêtre. — A genoux ! le Saint Père va
donner sa hëne'diction ! — Ruse de guerre. — Pie VII à
Grenoble. — Le ge'ne'ral MioIJIs. — Lucien, le Mécène des
artistes. — Tusculum. — Expatriation. — La tempête. —
Fermeté de caractère, — Le port de Cagliari. — Madame
Lucien et ses enfans malades. — Lucien et sa famille pri-
sonniers de l'Ani/lelerre. — Fusées à la Con<rrève. — Malte.
o o
— Le palais du grand-maître de l'ordre. — Le capitaine
Warren. — Arrivée à Plymouth. — Politique anglaisa. —
Château de Ludiow. — Scènes d'inte'rleur. — Banque-
route. — Les sacs de diamans. — M. Eoycr et la reine de
Naples. — Bat/tilde . reine des Francs , poème de madame
Lucien. — Madame Simon Candeille. — Concerts intimes.
— Madame Lambert. — M. Barrère et madame de Guibert.
Impartialité. — M. Alissau de Chazet. — Dêsinte'ressement.
Tandis qae Napoléon faisait casser son ma-
riage par rofficialiié de Paris , ses affaires allaient
fort mal en cour de Rome ; il trouvait un anta-
goniste puissant dans Lucien, qui, reconnaissant
de l'asile que ie pape lui avait noblement accor-
dé, souffrait de le voir dépouiller par l'empe-
reur; il essaya de redonner un peu de vigueur
ati cabinet du Vatican, et Gonzaivi , stimulé par
lui , écrivit sous sa dictée même des lettres dont
XIL 20
3o6 MEMOIRES
l'empereur devait être étonné. Pendant plusieurs
mois la correspondance entre le cabinet des
Tuileries et celui de Rome fut active et impor-
tante: il s'agissait de disputer contre Napoléon
et de lui retirer des mains ce qu'il tenait déjà.
Un décret impérial avait été lancé de Vienne à
Rome, ordonnant au pajDe de quitter la chaire
de saint Pierre, car c'était l'ordonner que de lui
ôter les États Romains... A la vérité il avait alors
la liberté de résider à Rome, où il devait jouir
d'un revenu de deux millions.
— Je ne fais que lui reprendre les dons de Char-
lemagne, disait Napoléon!... et puis je ne veux
plus en France de l'influence d'un prince étran-
ger... Cette influence est contraire à l'indépen-
dance de l'État... injurieuse à son honneur, et
menaçante pour sa sûreté.
Lucien, sans parler de la suprématie de la
cour de Rome qu'il ne voulait pas plus que
l'empereur voir régner en France, prétendait,
avec justice, que le pape ne devait pas être dé-
pouillé de son bien. Il parla si bien, que le pape,
touché de son intérêt, s'attacha vivement à lui.
Un jour, avant l'arrivée du général Miollis, le
pape officiait dans l'u'ie des chapelles de Saint-
Pierre ; le cardinal Gonzalvi et le cardinal Cacca-
pialti faisaient les fonctions de diacres; Lucien
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 307
se trouva sur le passage du saint père lorsqu'il
retournait à la sacristie; il avait près de lui son
fils aîné, Charles Musignano, alors âgé de six
ans ; le pape s'arrêta , et posant la main sur la
tête de l'enfant :
— Questo ragazzo , dit le saint père , sarà il
gonfaloniero ^ délia chiesa... sarà somiglianie del
padre...
Néanmoins tous les soins de Lucien n'eurent
aucun résultat; le bref d'excommunication com-
minatoire fut lancé , l'État Romain réuni à la
France , et le sort du pape devint inquiétant.
Le 5 juillet 1 809, Murât, alors à Naples, trans-
mit les ordres de l'empereur, et le saint père fut
enlevé de Rome au milieu de la nuit par le géné-
ral Radet , officier de gendarmerie. Sommé par
lui d'obéir à Napoléon , le pape répondit que sa
double dignité de souverain et de chef de l'É-
glise le mettait hors de la juridiction de l'empe-
reur des Français.
— Ses prédécesseurs ont sauvé les miens, dit-il
à l'envoyé : c'est le seul souvenir qu'il puisse in-
voquer.
Il s'enferma dans monte Cavallo , revêtit tous
• Ancienne dignité que donnait l'Église : le mol csl vieux:
gonfalone , haimièic ; gan/alonala , lioiipc de gens suivant
celte bannière.
3oS MibroiREs
les ornemens pontificaux, puis s'asseyant dans
un fauteuil, il attendit paisiblement l'arrivée du
général Radet. Celui-ci se présenta à la porte
principale du palais; la trouvant fermée, bien
qu'elle le fût tout simplement, il entra dans l'ap-
partement du souverain pontife par une fenêtre
du rez-de-chaussée, s'empara de sa personne ; et
quoiqu'on fût au milieu de la nuit, il le contrai-
gnit de monter en voiture , et l'on prit à l'heure
même la route de France. L'ordre était de le con-
duire à Grenoble...
En passant par une petite ville des États Ro-
mains, Radet s'aperçut que la fermentation des
esprits était à un degré fait pour donner des in-
quiétudes à un homme chargé d'une mission
aussi importante... On relayait; il presse les pos-
tillons, et d'autant plus qu'il entendait autour
de lui des paroles menaçantes...
— A genoux! s'écrie-t-il,le saint père va donner
sa bénédiction!...
Tout le peuple se prosterne le front dans la
poussière... lorsque toutes les têtes sont cour-
bées, Radet donne lui-même un violent coup de
fouet aux chevaux ; la voiture est emportée
av'ec la rapidité d'une flèche, sans le concours
des postillons, laissant le peuple de Yiterbe ex-
hnler les injures et les malédictions dont il nous
DE LA DUCïIESSE D AERANTES. OOQ
accablait, et qu'il aurait peut-être changées en ac-
tions plus positives que des paroles... Transféré
d'abord à Grenoble, Pie VII n'y demeura que
peu de temps : l'empereur donna ordre qu'il fût
conduit à Savone ; là , il fut gardé presque à vue
et n'avait aucune liberté que celle de dire la messe.
Le général Miollis arriva à Rome et prit le
commandement de la cité - reine... Lucien s'y
trouvait alors dans une étrange position, quoi-
que depuis son exil il ne s'occupât que de beaux-
arts , de littérature et de l'éducation de ses en-
fans... Quoique sa vie fût admirable sous les rap-
ports que je viens de présenter, il sentait que
la disgrâce de son frère le plaçait faussement ,
quelque bien qu'il se plaçât lui-même. Adoré
de tous les artistes , qu'il faisait travailler , qu'il
aimait, qu'il comprenait, il était le Mécène de
tout ce qui était remarquable à Rome , et l'était
de leur choix, car Lucien ne sera jamais aimé
faiblement : c'est un être rare!...
Depuis le départ du saint père il s'était retiré
à Tusculum ' où il surveillait ses fouilles. Le gé-
I Où depuis on chercha à le faire enlever par Decesaris ,
le fameux brigand. Celte entreprise manqua , et son ami ,
M. le comte de Cliâtillon , qui alors demeurait avec lui , fut la
seule victime : celle aventure eut lieu en 1818 , lorsque j'étais
à Konic.
5lO MEMOIRES
néral Miollis le surveillait aussi lui avec une
intolérable inquisition. Lucien n'avait d'autre ti-
tre que celui de frère disgracié de l'empereur ,
puisque son exclusion de l'ordre de succession
à l'empire le mettait pour ainsi dire hors du
cercle de famille... Et pour cela, qu'avait-il
fait ?... il avait voulu honorer sa parole... garder
sa foi... être homme enfin ^ et honnête homme...
11 ne s'agit pas ici de jeter des mots , quelques
sottes paroles répétées d'après des ouï-dire et ba-
sées sur des bulles de savon , dans les pas d'un
être supérieur pour embarrasser sa marche dans
la route de sa vie... heureusement que c'est le
serpent rongeant le marbre... Mais c'est égal..:
mon sang se soulève lorsque j'entends, lorsque
je lis des choses absurdes qui veulent être inju-
rieuses, et qui, au résumé, ne servent qu'à
montrer notre misère de sentimens généreux et
nobles.
Ennuyé de la vie qu'il menait à Rome, voyant
la domination impériale traverser, franchir les
Alpes, les Apennins, pour venir le chercher dans
sa retraite studieuse au milieu de sa nombreuse
famille, Lucien se détermina à quitter l'Europe.
Il écrivit en France au duc de Rovigo , alors mi-
nistre de la police, et demanda des passeports
pour les États-Unis. L'empereur connut sa de-
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 3ll
mande sans nul doute, mais il n'y parut pas. Le
duc de Rovigo répondit en envoyant les passe-
ports qui sanctionnaient l'expatriation, l'exil
enfin de Lucien !.,. Alors il écrivit à Naples pour
que Murât lui envoyât un vaisseau américain
qu'il devait alors purger de tout embargo. Murât
envoya le vaisseau avec une promptitude et une
grâce toutes charmantes... Il semble que Lucien
leur faisait peur à tous!... En peu de temps le
vaisseau américain arriva à Ci vit ta-Vecchia. Toute
la galerie de Lucien , ce qu'il avait trouvé de pré-
cieux dans ses fouilles de Tusculum, fut emballé
dans des caisses par les soins de M. de Châ-
tillon, qui dirigeait chez Lucien tout ce qui avait
rapport aux arts ; mais on n'emporta qu'une por-
tion des caisses , la plus grande partie demeura
chez Torlogna , premier banquier de Rome. Lu-
cien emporta avec lui tous les portraits de fa-
mille, et l'on sait qu'ils étaient nombreux... il y
joignit celui du pape Pie VII.
— Il fut pour moi un ami hospitalier, disait-il,
je ne dois pas l'oublier.
Enfin la famille exilée quitta Tusculum pour
se rendre à Civitta-Veccliia : on était alors au
mois d'août 1810... C'était en vérité un spectacle
étrange, que de voir le frère de Napoléon aban-
donner l'Europe pour aller chercher un asile dans
O 1 2 MÉMOIRES
un autre monde !... quittant en proscrit les bords
paternels avec une âme patriote , un sang fran-
çais, un coeur ardent pour sa nation!...
Les vents étaient contraires. M. Stamaty, con-
sul de France à Rome , émettait un avis que le
capitaine américain rejetait.
— Eh bien ! dit Lucien , je vais vous mettre
d'accord... nous allons partir !
On partit en effet ; mais à peine en mer, une
tempête terrible fait rouler le vaisseau dans ses
vagues, et menace de l'engloutir. Toujours maître
de lui, toujours animé par le courage qui est le
vrai courage... celui du calme et du sang-froid, Lu-
cien reconnaissant qu'ils étaient près de Cagliari ,
exigea du capitaine qu'il les y conduisît. Laprin- ,
cesse était souffrante , les enfans étaient malades ;
il était donc important d'avoir des secours, et puis
du repos. Lucien avait d'ailleurs des lettres de
Pie VII, qui recommandaient aux souverains de
l'accueillir dans son exil... Hélas ! sa position était
elle-même assez recommandable et touchante...
Arrivé à Cagliari, M. de Châtillon descendit à
terre , et fut porter un message au ministre du
roi de Sardaigne pour que la santé du port con-
statât l'état de souffrance de la famille de Lucien ,
afin d'en obtenir la permission de descendre
pour la soigner... Mais cette affaire, très naturelle
DE LA. DUCHESSE D ABRANTÈS. 010
pour une famille française d'un nom inconnu,
se compliquait étrangement avec le nom de Lu-
cien Bonaparte ; aussi le ministre sarde répon-
dit-il humblement que de telles questions re-
gardaient entièrement M. Hill, ministre de la
Grande-Bretagne près la cour de Sardaigne. Ce
fut en vain que M. de Chàtillon déclina l'autorité
de l'Angleterre : on ne l'écouta pas ; et M. Hill
prononça que M. Lucien Bonaparte, sa famille,
le vaisseau américain, tout enfin, serait capturé
DANS LE PORT MEME DE CaGLIARI , PAR DEUX VAIS-
SEAUX ANGLAIS , mouillés à l'entrée du port. En
apprenant cette décision, qui violait tous les
droits des gens, Lucien pâlit:
— Je ne m'y soumettrai pas , dit-il avec une
résolution qui partait d'un cœur français...
Ses enfiins étaient malades, madame Lucien
souffrait... ce fut Lucien qui alors ne voulut pas
permettre que sa famille descendît à terre... Il
sentait une douleur brûlante à l'âme , une de ces
douleurs qu'elle devait éprouver cette âme dont
j'ai peint la nature, en disant qu'elle était de fer
et de feu, et susceptible des plus doux senti-
mens... Quelquefois il jetait un regard désolé
sur cette famille frappée de proscription , lorsque
son chef devait avoir la tète ceinte d'un bandeau
de roi!... Et pas d'asile!... obligé de s'entendre
3l4 MÉMOIRES
SOMMER de se rendre à une puissance ennemie de
sa patrie !...la possibilité même de l'expatriation,
il ne l'avait pas!...
C'est ainsi que s'écoulèrent quatorze jours,
les plus pénibles peut-être de sa vie : — Il faut
partir cependant, dit-il un jour... nous verrons
s'ils oseront exécuter leur menace.
Le vaisseau américain sortit du port de Ca-
gliari; la veille, en voyant ses préparatifs, les
deux frégates anglaises étaient sorties également,
ne laissant par là aucun doute sur leurs inten-
tions... A peine l'Américain élait-il à un mille de
distance dli port, que l'une des deux frégates
{la Pomone , capitaine Barry ) lui tira un coup
de canon avec commandement d'amener... le na-
vire américain était vaisseau marchand, mais le
capitaine avait du coeur, et répugnait à livrer
ainsi celui qu'il portait à son bord...
— Je ne veux pas amener, dit-il à son lieu-
tenant.
Pendant ce temps Lucien rassurait sa femme
et ses enfans. Le capitaine Barry, voyant ce si-
lence, descendit dans un canot avec deux offi-
ciers, et vint lui-même au vaisseau américain
qu'il savait dans l'impossibilité de se défendre ;
c'était pourtant l'intention du capitaine. En aper
cevant le capitaine anglais dans son canot, il
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 3i5
attendit qu'il fût à la portée de son pistolet , et
le mettant en joue, il allait le tuer, lorsque Lucien
lui retint le bras , en s écriant :
< — Ah! malheureux! qu'allez-vous faire?...
Et frappant sur sa main, il en fit tomber le
pistolet.. Ce fut avec grande peine toutefois
que le capitaine américain se rendit... et lors-
que six soldats de marine avec quelques of-
ficiers vinrent prendre possession de leur' prise,
il serrait les poings en menaçant... Je suis sûre
que cet homme, après son échange, se sera ar-
rangé de manière à pouvoir se venger... il se sera
plutôt fait corsaire.
Le capitaine Barry était, ce qu'il est du reste
peut-être encore , si les boulets , la hache , les
tempêtes ont bien voulu le lui permettre , un
homme parfaitement aimable , comme le sont les
Anglais quand ils sont aimables "... Il annonça à
ses prisonniers qu'il les conduisait à Malte ; et
dans l'intervalle du moment de la prise à celui
de leur arrivée , il eut pour eux toutes les atten*
tions qu'on peut avoir au milieu de la Méditer-
' C'est une vcrilé. Je ne crois pas possible de trouver un
homme plus ag;réable dans ses manières , dans sa parole ^
dans toute sa personne, qui soit plus gentilhomme enfin, et
plus convenable , qu'un Anglais méritant ce nom que nous
avions jadis, d'homme comme il faut.
5 1 6 MÉaioiRES
raiiée; mais comme toutes les bonnes choses ont
un mauvais côté, ce beau temps, ce ciel pur,
cet air tiède et embaumé, tout cela donna au
capitaine Barry l'idée d'une fête. On signalait déjà
le rivage maltais... le capitaine Barry commença
par donner un grand dîner à ses officiers, puis ils
portèrent une foule de toasts à leurs prisonniers.
Cette profusion de santés troubla légèrement la
raison du commandant britannique, et lorsqu'il
fallut clore la fête , il n'imagina rien de mieux
que de faire tirer un feu d'artifice ; et avec quoi
pensez-vous qu'il le fit?... avec des fusées à la
Congrève... Comme tous les habitans de la Po-
mone avaient largement secondé leur capitaine,
les canonniers comme les autres, ils mirent le
feu au bâtiment. Leur danger les réveilla, et le feu
fut éteint. Si le vaisseau anglais eût sauté, le
vaisseau américain était libre... C'était un mode
étrange de libération, mais en raison de tous les
antécédens, c'eût été une circonstance presque
obligatoire.
En arrivant à Malte, la famille fut transportée
au lazaret. Lucien sollicita, pour ses enfans et
sa femme, la permission d'aller dans la ville de
Lavalette ; mais le gouverneur de Malte , qui
était alors un général Oxe , s'y refusa avec une
obstination digne de trouver place dans l'histoire
DE LA DUCnïïSSE d'aBRA.NTÈ3. 01 7
de Sainte-Hélène... Il semble, en vérité, que le
gouvernement britannique trouve une sorte de
gloire à se faire représenter par des hommes
cruels... Quelle est cette politique?... j'avoue que
pour moi elle est intraduisible... Se faire crain-
dre, et craindre avec haine, est-ce donc se faire
respecter? Non , non; voyez les colons tyrans...
le nègre fustigé se courbait jusqu'à terre ; le jour
où il se releva , ce fut pour frapper à mort.
Lucien fut contraint de faire trois jours de
quarantaine!... Cette vexation , inutile dans son
but, une fois accomplie, on lui permit d'aller
habiter le fort Aciasolli, où il ne trouva que des
murs noirs et humides... aucuns meubles... pas
une chaise... pas de lit!... Lucien fut obligé d'en
faire venir à ses frais de la ville de Lavalette...
Blessé justement de cette conduite... trop fier
pour se plaindre, car il eut toujours à l'âme une
fièvre d'orgueil pour sa patrie, il crut néanmoins
que pour l'honneur de ce même nom fi-auçais il
devait blâmer la conduite du général Oxe en-
vers lui. Cette conduite avait été si indigne ,
que les officiers de marine avaient réclamé,
mais vainement, auprès de lui... Enfin la ré-
ponse d'Angleterre arriva à iMalte Cette
réponse blâmait le général Oxe, et ordon-
nait pour Lucien et sa famille un traitement
3l8 MEMOIRES
honorable. 11 fut transporté au château Saint
Antoine, demeure du grand - maître dans les
beaux jours de l'ordre. Dans cette prison que
l'esprit élevé de Lucien fit regarder à ses enfans
comme une retraite un peu sévère seulement, il
les amena à y trouver de puissantes ressources
contre l'ennui, et il en trouvait, ainsi que ma*
dame Lucien , contre le désespoir en s'occupant
de l'éloigner de leurs enfans. Là dans ce château
gothique, sous ces voûtes , ces vieilles murailles
qui redisaient tant de souvenirs, qui frappaient
violemment la pensée à chaque regard qui ren-
contrait la pierre , Lucien contraignit de nouvel-
les traditions à s'asseoir à la place des ancien-
nes. Ils jouèrent tous un opéra-comique de la
composition du père Maurice, précepteur des
enfans de Lucien... Pendant que les enfans, heu-
reux de cette puissante distraction , entouraient
le capucin en poussant de longs et joyeux éclats,
l'exilé, retiré dans un lieu solitaire, consolait son
âme malade dans ses douces relations aves les Mu-
ses; il travaillait alors à son poème de Charlemagne.
C'est à Malte, dans ce même château de Saint-An-
toine, qu'ilacomposé le beau chant duPurgatoire;
c'est là que son âme a laissé parier sa profonde
tristesse, et que l'exilé a redit son chagrin dans de
sublimes pensées... Ah! que ceux qui mécon-
DE LA. DUCHESSE D AERANTES. OlQ
naissent l'âme d'un homme vraiment supérieur
comme Français et comme patriote, sont eux-
mêmes dignes detre méconnus!... qu'ils ne se
plaignent pas si cela arrivait.
La réponse définitive d'Angleterre vint enfin...
c'était en hiver... Elle fut apportée par le capi-
taine Warren , commandant la frégate la Prési-
dente... Il avait la mission de transporter Lucien
et sa famille en Angleterre, et de partir sans délai.
— Je ne suis point prisonnier légalement, dit
fièrement Lucien, et je n'obéirai pas à un ordre
qui est arbitraire et illégal. Je demande ma li-
berté et à poursuivre ma route.
Le capitaine Warren était un de ces hommes
à humeur impassible , au regard glacé , au sou-
rire dédaigneux , et à la parole péremptoire; il
avait, disait-il, des ordres... il devait y obéir.
Lucien demanda alors comme faveur de partir
pour l'Angleterre avec le comte de Châtillon ;
mais de laisser sa famille à Malte jusqu'au prin-
temps! 11 espérait qu'arrivé en Angleterre la
justice de sa cause frapperait le prince régent, et
qu'il en obtiendrait sa liberté ; mais le même
refus lui fut fait par le capitaine Warren. Il
écouta avec une parfaite indifférence les craintes
du père et de l'époux sur les dangers d'une tra-
versée pénible dans celte époque de l'année (on
Û20 MEMOIRES
était alors au mois de novembre ' ) , et répéta
seulement :
— J'ai mes ordres...
Le comte de Châtiilon descendit au port pour
inspecter cette frégate, tout y était convenable, et
la conduite des officiers de la frégate fut également
bien; il y eut seulement une circonstance de
cabine qui faillit amener un duel entre M. de
Cbâtillonetle lieutenant Curson... Cette cabine,
qui d'abord avait été réservée pour M. de Cbâ-
tillon, ne se trouva plus quand il fallut se cou-
cber. Il voulait sa cabine, et encore plus son ha-
mtic... Enfin on lui en suspendit un dans la salle
à manger , et tout fut arrangé; mais il était essen-
tiel de montrer de la vigueur, car on venait d'ap-
prendre que le capitaine Warren avait ordre de
ne se mettre en mer que parfaitement armé , et
de ne pas rendre son prisonnier s'il était attaqué...
Il y a tout un texte à réflexion dans un or-
dre semblable , et je ne pense pas que Lucien
ait eu à se féliciter de cette marque d'intérêt à sa
personne... Il partit enfin Tâme navrée, abattue,
et remplie de cette tristesse amère qui fait tout
regarder avec déajoût autour de soi... La traver-
sée fut mauvaise, dangereuse même; on fit un
» Novembre iSio.
DE LA DUCHESSE D AERANTES. Ô2l
détour prodigieux pour éviter les côtes de France,
et pendant six semaines, ballottés par les vents et
les vagues , ayant son grand mât brisé, la frégate
qui portait Lucien et sa famille fut presque tou-
jours au moment de périr.. . Le passage du dé-
troit surtout fut terrible, et la navigation de
l'Océan bien plus fatigante encore que celle de
la Méditerranée... Enfin ils arrivèrent à Ply-
mouth. Le caractère sévèrement hautain du ca-
pitaine Warren leur avait rendu le voyage en-
core plus pénible. Dédaignant de se plaindre
par dignité pour lui-même, Lucien espérait au
moins que son pied allait toucher une terre
hospitalière, et il avait, dans cette pensée , fait
taire son ressentiment ; mais il lui restait à ap-
prendre que jamais la politique britannique n'ac-
corde qu'à condition. Arrivé devant le port de
Plymouth, quoiqu'il fît un temps affreux , on ne
voulut pas permettre au vaisseau d'entrer... La
tempête redoubla pendant la nuit... Elle était
effrayante... il semblait que les élémens fussent
conjurés pour ajouter aux peines de l'infortuné
repoussé du kid paternel... Battue par un temps
furieux, la frégate chassait sur son ancre qu'elle
finit par briser... Elle était au milieu des rochers...
la pluie tombait à torrens... l'orage se jouait du
XII. 21
322 MÉMOIRr.S
bâtiment comme d'une toupie qu'il faisait tour-
ner ; madame Lucien tout en larmes demandait à
genoux à Dieu de sauver ses enfans. Une ancre
restait encore... elle fut jetée , et la famille fut
sauvée... Avec quel bonheur Lucien éleva au
ciel ses mains reconnaissantes!... En descendant
à terre après cette horrible nuit , il trouva
M. Mackensie, messager d'État, qui l'accueil-
lit avec tous les égards qu'il pouvait deman-
xler. Il lui offrit de partir sur l'heure même
pour Londres , ayant ordre de son gouver-
nement de lui offrir le droit d'asile et l'hospi-
talité la plus étendue. M. Mackensie appuya sur
ces offres, et les accompagna de politesses per-
sonnelles telles que pouvait le faire un gentil-
nomme an£;lais.
Lucien eut dans cette circonstance, comme
toujours, la plus noble et la plus admirable con-
duite. Il remercia, mais froidement, et avec
dignité.
— Je suis prisonnier illégalement, dit-il à
M, Mackensie , je proteste contre tout ce qui a
été fait envers ma famille et envers moi depuis
ma sortie du port de Cagliari... Je demande à
continuer ma route ; jusque là, monsieur, je re-
fuse TOLT ce que m'offre le gouvernement
anglais, car, poursuivit-il fièrement, je n'ac-
DK LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 323
cepterai rien d'un gouvernement ennemi de mon
pays , et qui fait la guerre à mon frère.
— Alors, dit M. Mackensie, toujours poliment,
mais avec plus de froideur, je suis obligé de
remplir ma mission.
Et dès le lendemain Lucien fut conduit au
château de Ludlow, antique et sinistre demeure,
où il fut remis à la garde de lord Poivis \ lord du
comté de Salop , et beau-père du duc de Cum-
berland. Il avait la mission de déterminer Lu-
cien à se mettre contre l'empereur. L'Angleterre
comptait beaucoup sur cette entreprise impor-
tante ; elle ne connaissait pas l'homme auquel
elle s'adressait.
Alors, et sur ses refus constans, sa captivité
devint plus rigoureuse , et on ne lui accorda
que deux milles de rayons autour de sa demeure.
Seulement il obtint de quitter Ludlow,et il acheta
une propriété sur la roule de Worcester ; c'était
un joli château , ayant un parc, une serre-chaude,
et tout cet entourage de confortabilité qui existe
partout en Angleterre dès qu'il est question de
la vie intérieure. Cette propriété appartenait à
M. de Lamotte, français établi en Angleterre,
I Ludlow, capitale du comte de Salop: c'est ce qu'on
appelle Burow-Pourri, entièrement min.sLe'iiel. Les enfans
d'Edouard ont habite le cliâteau de Ludlow.
324 MEMOIRES
et coûta à Lucien la somme de dix-huit mille
gainées (quatre cent mille francs). Une fois maî-
tre de Thorngrowe ', il régla la vie de famille qu'on
devait mener dans cette nouvelle retraite , et elle
fut ce que devait être une chose de cette nature,
ordonnée par un homme supérieur tel que Lu-
cien. Il fit d'abord arranger convenablement le
château; tous les portraits de famille furent sus-
pendus dans le salon , avec celui du pape qui ,
ainsi que lui , pauvre exilé, priait pour le retour
dans la patrie!... Son amour pour les arts et pour
les sciences s'accrut encore dans cette retraite
où le sort le rejetait comme dans un port ami;
Il avait toujours aimé l'astronomie, il la cultiva
avec aptitude; un observatoire fut construit;
bientôt un succès complet justifia cette ardeur
d'étude. Lucien toujours constant dans la pour-
suite de ce qu'il entreprend , passait une grande
partie de sa vie dans son observatoire... Un jour
il signala une nouvelle planète dans la voie lac-
tée... en effet il ne s'était pas abusé , et cette dé-
couverte lui appartient. C'est alors qu'il se dé-
cida à faire des Éphémérides... Ayant été voir le
beau téloscope d'IIerscheld % il le lui acheta pour
* Buisson d'épines.
' La fille crHerscheld est presque aussi habile que son père.
Au moment où Lucien était chez lui, c'était elle qui écrivait
les calculs tandis que tous deux les faisaient.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 325
la somme de cinquante milîe francs. C'est ainsi
que Thorngrowe devint un lycée; on y jouait la
comédie. Lucien composa même plusieurs piè-
ces pour leur théâtre: dans le nombre il faut
mettre la tragédie de Clotaire , qui est vraiment
un bon ouvrage. C'est à Thorngrowe qu'il termina
son poème de Charlemagne , et qu'il fit celui de
la Cirnéide , ainsi que plusieurs odes et quelques
autres œuvres. Clotaire , qui est le sujet de no-
tre histoire, fut représenté sur le théâtre de
Thorngrowe devant un auditoire de plus de
deux cents personnes ; mais le ministère étant
son ennemi , il ne voulut avoir aucun tory, et ne
fit inviter que la bourgeoisie des environs. Comme
il était auteur, il voulut juger de l'effet de la
pièce et n'y prit pas de rôle ; ce fut le comte de
Cbâtillon qui remplit celui de Clotaire , Clotilde
fut très bien jouée par madame Lucien , les deux
enfans furent représentés par Paul et Charles
Bonaparte ; la femme de Clotaire , par la prin-
cesse Gabrielli', et Sigeric , confident de Clo-
taire, par ladyStuart '. Madame Lucien, m a-t on
, CharloUe Bonaparte , fille de Lucien et de sa première
femme.
' Également fille de Lucien et de sa première femme. La
rareté d'aclcurs fil qu'elle remplit uu rôle d'homme dans
Clotairç.
326 MÉMOIRES
dit, était remarquablement belle dans le rôle
de Clotilde, et je n'ensuis pas surprise, car elle
est belle , et ce costume ajoute à la beauté...
Je ne sais pourquoi je suis presque certaine
que Ludlow, première prison des enfans d'E-
douard, a donné à Lucien l'idée de la pièce de
Clotaire.
La vie de Thorngrowe était extrêmement ani-
mée, chacun y travaillait... tous les dimanches
il y avait une sorte d'examen , on apportait tout
ce qui avait été fait pendant la semaine , et il
y avait un concours, puis un concert; les jeunes
filles chantaient , M. de Châtillon jouait du vio-
lon , et le père Maurice tenait le piano.
Le père Maurice est un homme fort spirituel
et ayant cet esprit qui mord à tout : il est bon
musicien, possède des connaissances fort éten-
dues, et peut dignement remplir les fonctions
de précepteur auprès des enfans du prince de
Canino ; mais il a un inconvénient positif, qui
le gêne dans quelque chose qu'il entreprenne :
c'est son nez : jamais il ne s'en est vu de si long
dans ce monde , le lieu où se voient les longs
nez, puisque dans l'autre chacun y est camard.
Eh bien ! même là le père Maurice ne le sera
pas; je vous dis que ce n'est pas un homme qui a
un nez, c'est un nez qui a un homme. Toujours est-
DE LA. DUCHESSE D AERANTES. O27
il que ce nez est bon musicien, bon géomètre,
et qu'il parle bien.
J'ai dit qu'à Thorngrowe tout le monde tra-
vaillait. La princesse de Canino, stimulée par
l'exemple, composa un poème dont le sujet était
Bathilde , reine des Francs. Il est bien fait , en dix
chants, en vers de dix syllabes et à rimes libres.
Il donna lieu à un fait étrange , dont, au reste , je
ne crois pas l'empereur capable, mais qui prouve
jusqu'à quel point la flatterie était basse et vile
autour de lui. IMonsieur de Chàtillon faisait en
même temps V Odyssée de Lucien ou L'Exilé^ pe-
tit poème en trois chants : il travaillait aussi aux
compositions de Charlemagne et de Bathilde, au
nombre de 48 dessins , tous composés par lui.
Tous ces dessins, qui devaient rendre parfaite-
ment la pensée de l'auteur, puisqu'ils étaient faits
sous ses yeux, se gravaient en même temps à
Londres chez le célèbre Heatli\ mais la restaura-
tion en arrêta la suite.
La retraite de Lucien était donc embellie par
tout ce qui rend la vie et la douleur plus légères.
Il vivait en vrai sage ; non pas en faisant la cari-
cature d'une existence vraiment philosophique,
mais comme Bion ou bien comme Épicure. Cette
manière d'être fit du bruit en Angleterre : elle ex-
cita la curiosité à un degré très vif , mais il se ren*
Z'àS BliMOlRES
ferma toujours dans une dignité calme et natu-
relle qui ne pouvait que l'honorer. Le duc de
IȔorfolk, le premier pair d'Angleterre, voulut le
connaître, et fut à Thorngrowe : il enchanta toute
la famille: gai , aimable, spirituel , il gagna l'af-
fection de tous les exilés dans les trois jours qu'il
demeura avec eux. A quelque temps de là, se
trouvant dans le voisinage, à Worcester , Lucien
l'apprit, et lui envoya le comte de Châtillon pour
lui faire ses complimens. Jamais je n'oublierai la
scène dont celui-ci fut témoin , et qu'il m'a ra-
contée.
Le duc de Norfolk est excessivement gros :
lorsque M. de Châtillon entra dans la chambre
où était Sa Grâce, il la trouva assise , position
peu favorable, comme on sait, aux tailles sphé-
riques ; mais ce n'eût été rien sans les deux con-
vives qui lui tenaient compagnie, et faisaient res-
sortir étrangement cette digne rotondité : c'était
deux énormes chiens, qui, du reste, jamais ne
quittaient le duc. Ils étaient là, assis sur leurs
derrières , sur une chaise , ayant leur couvert
mis devant eux, comme auraient pu l'avoir deux
gens à deux pieds , et mangeant avec gravité et
propreté; donnant la patte, sans dire : Shack
liand , par exemple ; mais aussi bien élevés que
peuvent l'être deux matins... Le duc, voyant l'é-
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS.- 329
tonnement de M. de Châtillon , fit l'apologie de
ses chiens, et l'assura qu'ils étaient ses meilleurs
amis.
A cette époque de la captivité de Lucien en
Angleterre (fin de 1 8i i) , il éprouva un nouveau
malheur : il semblait que la fatalité voulut le
briser et le faire passer par son creuset pour
l'épurer... Un monsieur Lemesurier, banquier,
lui fit banqueroute d'une somme de 3oo mille
francs. Lucien n'a jamais eu une grande fortune,
dans aucune époque de sa vie , pas même lors du
fameux traité de Badajoz : il en a été alors de xes
sacs de diamans comme de ceux qui étaient trop
gros pour que je les portasse. Toujours est-il
qu'à la perte de ces 3oo mille francs, il ne put
opposer d'autre ressource que la vente de l'écrin
de madame Lucien. Cet écrin avait été déposé,
pour plus de sûreté, entre les mains deTorlogna,
premier banquier de Rome. Lucien ayant be-
soin de ces bijoux, envoya en Italie M. Boyer,
neveu de sa première femme, et digne en tout
de sa confiance. M. Boyer partit donc d'An-
gleterre, et fut débarquer à Naples; la reine y
était seule alors: il fut d'abord charmé de l'ap-
prendre; il lui semblait qu'aucun regard étran-
ger ne l'empêcherait alors d'accueillir l'envoyé
d'un frère... et d'un frère malheureux,,, mais
350 MÉMOIRES
M. Boyer raisonnait comme un honnête hom-
me , et la reine de Naples était à une école où ces
beaux sentimens-là ne sont que de la niaiserie :
elle le lui prouva bientôt. D'abord il fit une qua-
rantaine : une quarantaine , bon Dieu ! en venant
d'Angleterre!... oui certainement. Peut-être
craignait -elle qu'il ne fût quelque peu ivigli...
Pour le purger de cette peste , elle le fit donc
demeurer plusieurs Jours au lazaret^ et lorsqu'il
en sortit , ce fut pour être conduit dans une au-
berge, accompagné de deux agens de police!
probablement que c'était déjà un honneur que
d'être sergent de ville alors à Naples... En vérité,
on croit rêver !...
Dans le même moment où elle accordait à
l'envoyé , au parent de son frère , une si douce
hospitalité , la reine vit arriver une personne qui
depuis long-temps était en dissidence avec elle
sur sa manière arbitraire de gouverner: c'était Mu-
rat. En apprenant que M. Boyer était traité de cette
façon , il courut lui-même à l'auberge , où il était
en manière de prisonnier, s'empressa de délivrer
le neveu de son beau-frère, et de lui donner toute
facilité pour aller à Rome. M. Boyer, arrivé à
Rome , y remplit sa mission , retourne à Naples ,
s'y rembarque, et retourne en Angleterre à tra-
vers mille dangers , après avoir été dix fois au
1)E LA. DUCHESSE b'aBRANTÈS. 33 1
moment de périr, avoir fait naufrage, et couru
de ces périls qui, en mettant l'homme aux prises
avec la destinée , montrent alors ce qu'il possède
de force et de courage.
J'ai parlé tout à l'heure du poème de madame
Lucien ; voici un fait qui prouve à quel point
ceux qui entouraient l'empereur le servaient par-
fois par-delà ses ordres, et combien aussi lui-
même écoutait trop des impressions de rancune
que son grand cœur aurait dû rejeter.
Dans le courant de l'été de 1811, il arriva à
Thorngrowe un homme qui, ayant autrefois ren-
contré madame Lucien chez plusieurs de ses
amis, venait réclamer d'elle un souvenir; ma-
dame Lucien et Lucien lui-même furent touchés
de cette démarche. M. D s fut très bien ac-
cueilli, et reçut à Thorngrowe la plus noble hos-
pitalité , celle de la confiance et de l'intimité dans
une famille unie et nombreuse. Il fut de toutes
les lectures pendant les dix jours qu'il passa au
milieu d'elle, connut tous ses projets littéraires.
Voici quel fut le résultat de cette confiance.
Le poème de madame Lucien était presque
achevé : encore quelques mois , et elle avait le
noble orgueil de voir son nom rendu célèbre
littérairement, à côté de celui de Lucien. C'était
un sentiment non pas pénible peut-être, mais
Où 2 MEMOIRES
désagréable pour l'empereur : il y parut bientôt.
A peine y avait -il trente -six heures que
M. D s était de retour de Londres , que ma-
dame Simon Candeille fut mandée au ministère
de la police, et qu'il lui fut ordonné de faire un ro-
man dans le style épique, dont le sujet serait Ba-
i/iilde, reine des Francs : on se chargeait du reste
de mettre un grand luxe typographique à l'ou-
vrage; quant à elle, de la célérité surtout , voilà
ce qu'on lui demandait. Elle fut docile ; et trois
mois n'étaient pas écoulés , qu'il parut un roman
de madame Simon Candeille , intitulé: Balliilde ,
reine des Francs , entièrement semblable , même
pour les épisodes, au poème de madame Lucien;
ce qui est facile à croire , puisque le plan et les
notes de l'ouvrage avaient été fournis à madame
Candeille. Son roman n'en était pas meilleur
pour cela, car elle n'est pas heureuse dans ce
genre d'ouvrages. Du reste, on l'avait aidée puis-
samment ; l'impression était superbe ; les dessins
étaient faits par Girodet, et les articles de jour-
naux ne manquèrent pas en leur lieu.
Il était clair , après une telle aventure , que le
poème de madame Lucien devait demeurer dans
son portefeuille. Que serait-elle venue demander
au monde littéraire? elle n'aurait joué en ce mo-
ment que le rôle d'une plagiaire, tandis qu'elle
DE LA DUCHESSE d'aBUANTÈS. 353
en était la victime... Elle garda le silence, et fit
bien: son poème fat imprimé en i8i5, et eut
beaucoup de succès.
Et c'est pourtant à celte même époque que
Lucien résistait aux séductions qui lui étaient
offertes pour élever un parti contre son frère et
sa patrie... O justice des hommes, êtes -vous
donc si respectable !...
... Je ne sais si ce malheureux divorce avait in-
flué sur notre humeur personnelle ; mais jamais
Paris ne fut plus triste au milieu des plus belles
fêtes que l'empire ait vu donner, à l'exception
de celles du mariage et du couronnement. Tous
ces rois qui encombraient les avenues du palais
impérial nous glaçaient sans nous inspirer ce
respect obhgé qu'exige la royauté. Nous nous en
prenions à tous de notre méchante humeur. La
cour était comme désunie ; il n'y avait aucun
point central de réunion. C'était en vain que la
reine de Naples logeait aux Tuileries ' : elle n'était
pas aimée à la cour de son frère ; et quoique émi-
nemment flatteurs, nous sommes de mauvais hy-
pocrites. La reine Ilortense était aimée et aimée
bien réellement ; on le voyait sans peine aussitôt
» Elle y logea en arrivant de Naples. Celait le roi de Saxe,
ou le roi de Bavière qui logeait à lÉlysee. Elle y demeura
cependant avant de retourper à Naples,
334 MÉMOIRES
qu'elle réunissait quelques personnes chez elle:
on y était à l'aise ; elle-même y mettait tout le
monde; on faisait de la musique, on causait, on
jouait au billard, on dessinait, enfin on s'y amu-
sait, ce qui n'est jamais arrivé chez la reine de
Naples, excepté les jours de bals, si ce n'est lors-
qu'elle chantait des duos avec le grand-duc de
Wurtzbourg : je n'ai de ma vie entendu quelque
chose de plus boutfon ( ce n'est pas bouffe que
je veux dire) que l'assemblage de leurs deux
voix... et ils n'avaient pas la moindre peur... ils
chantaient , là, tous deux , comme s'ils avaient eu
une voix pour cela ; et pourtant Dieu sait ce que
c'était que ces voix ! . . . voix de princes , s'il en fut
jamais.' Oh! c'était une drôle de chose que les
concerts intimes de S. A. I. la princesse Caro-
line !... Elle avait cependant plusieurs de ses
dames qui devaient lui apprendre ce que c'était
que la bonne musique , et madame Lambert à
elle seule lui fiùsait tout un avertissement. Je n'ai
jamais compris pourquoi madame Lambert n'a-
vait pas fait partie de la maison de la reine Hor-
tense, lors de la formation; elle si bonne musi-
cienne, peignant à ravir, aimant les arts... Elle
' On disait que La Foi est, chanteur de l'Opéra, avait une
voix de bois. Le rapprochement pourrait aussi se faire ici.
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 335
aurait été un agrément de plus dans la cour de
la reine, où se trouvaient déjà plusieurs per-
sonnes charmantes.
Ce souvenir me ramène sur une chose qu'il me
faut redire pour la rétablir en son état de justice.
Tout le monde peut errer, mais il est toujours
temps et toujours bien de réparer.
En parlant de madame de Villeneuve, dame
pour accompagner la reine Hortense , en me lais-
sant aller à en dire tout le bien que j'en pense et
qu'elle mérite, j'ai en même temps raconté un
fait qui était venu jusqu'à moi par une personne
à laquelle je pensais pouvoir accorder toute
croyance : i l s'agissait de madame de Guibert, mère
de madame de Villeneuve et veuve du célèbre
Guibert. On m'avait assuré qu'elle avait épousé
Barrère. Je n'ai rien à objecter contre M. de Bar-
rère ; il peut être fort bien de tous points , et
même au demeurant le meilleur fils du monde;
mais il est de fait que si j'avais envie de me re-
marier ( ce qu'à Dieu ne plaise), j'en choisirais
un autre que lui. J'avais donc parlé de mon cha-
grin de voir une personne du nom de madame
de Guibert le quitter pour en prendre un que
nos troubles politiques ont trop malheureuse-
ment signalé. Depuis, mieux informée, j'ai su
que madame de Guibert n'avait pas épousé M. de
336 MÉMOIRES
Barrère, et que la chose était complètement et
faussement injuste. Je professe trop d'estime pour
sa fille et son gendre pour ne pas rectifier une
semblable erreur. C'est plus qu'un acte d'amilié,
c'est justice.
Madame de Guibert est non seulement de-
meurée fidèle à son nom, mais au culte constant
qu'elle rendit toujours à la mémoire de M. de
Guibert , dont le nom français est toute une
gloire pour sa patrie : une de ses occupations
chéries était même de faire faire sous ses yeux
une édition des OEuvres de M, de Guibert. Les
militaires doivent l'en remercier ainsi que les
littérateurs. Cette première édition est épuisée.
Madame de A^illeneuve, sa fille, a le projet de
publier une édition complète des OEuvres de son
père, et nous devons tous la prier de donner
suite à ce projet.
Monsieur et madame de Villeneuve possèdent
la belle et charmante terre de Chenonceaux,
qu'ils habitent presque constamment. Chenon-
ceaux est dans le fait un attrayant séjour, et il
le devient plus encore quand on a le bonheur
de connaître ses maîtres.
Je ne connais rien de plus absurde que les
faiseurs de mémoires infaillibles... de ces esprits
à pudeur rétroactive qui croient qu'il est de leur
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. OJ-J
dignité d'historien de ne pas dire : Je me suis
trompé... Et pourquoi non? pourquoi , lorsque la
preuve d'une erreur nous est soumise, pour-
quoi ne pas la signaler?... Je dirai plus; il y a
non seulement dans cette action la dignité du
devoir^ mais il y a aussi la finesse de la droiture,
et l'adresse de la loyauté : seules manières diplo-
matiques que devrait avoir une femme ; et lors-
que je prouve que je reconnais une erreur avec
autant de facilité, on peut ensuite ajouter quel-
que foi à ce que j'affirme ailleurs.
Quand on écrit, il faut pouvoir dire : J'ai vu,
J'ai entendu; et non pas : on prétend , on assure.
Depuis que j'ai commencé ces Mémoires , j'ai
apporté une grande circonspection dans les faits
touchant personnellement des individus recom-
inandables : avec madame de Guibert, je l'ai né-
gligé une autre fois ; c'est une erreur que je veux
aussi réparer.
Je connaissais très peu M. Alissan de Chazet;
depuis 1808 je l'avais perdu de vue, comme on
se perd de vue dans Paris ; et par le temps qui
court, cela amène bien plus que jadis une sépa-
ration. J'ignorais, lorsque je le voyais en 1808,
combien de liens l'attachaient à la royale famille
exilée. Depuis cette époque , mieux informée
tout à la fois et de ses sentimens et de sa posi-
Xir. 22
358 MÉMOIRES
tion, j'ai pu reconnaître que l'une recevait un
profond intérêt de la vérité et de la constance
des autres. Dévouée par devoir à la dynastie de
Napoléon, comme il l'était à celle des Bourbons ,
je n'avais d'abord vu en lui qu'un transfuge de
notre cause , et c'est en cela que j'avais parfaite-
ment erré. Je reçus cette première opinion d'une
personne que je devais croire bien instruite ^ et
qui n'est que méchante. M. de Chazet avait
donné une foule d'ouvrages spirituels, agréables,
mais ayant un cachet de légèreté qui me confir-
mait dans l'idée qu'on m'avait inculquée. C'est
dans ce sens que j'en ai parlé dans le sixième
volume de mes Mémoires; depuis qu'il a paru,
j'ai acqjiis la preuve que M. de Chazet, depuis
l'abdication de l'empereur, a constamment suivi
la même route et la même ligne qu'il s'était tra-
cée. En 181 5, il écrivit une lettre dont je donne-
rai la copie en son lieu; il refusa également une
pension que l'empereur lui fit offrir par JM. Le-
montey, comme homme de lettres; Carnot était
alors ministre de l'intérieur.
Lorsque le roi fut revenu , M. de Chazet fut
nommé receveur des finances à Valogne, et bi-
bliothécaire de Trianon. En parlant des émolu-
mens attachés à ses (\e\\y;. places, j'ai manifesté
mon opinion, par exemple, sur l'abus criant
DE LA DUCHESSE D iVBRANTis. Oôg
qui existait sous la restauration, de cette cu-
mulation de places et de l'énormilé des appointe-
mens, lorsque de pauvres veuves, chargées d'une
fannille à élever, n'avaient bien souvent qu'une
pension modique à côté de ces magnificences
royales, que la reconnaissance de la couronne
faisait payer à l'Etat. Cela me paraissait une in-
justice, et une d'autant plus vive, à moi person-
nellement, que je pouvais aussi venir demander
justice et restitution, puisque mon père, mort
dans la révolution, avait perdu la haute charge
qu'il possédait dans les finances; et cependant,
qu'avais-je obtenu? une pension médiocre etpo-
sitivement insuffisante, en considérant le nombre
de mes enfans, et le nom que m'avait laissé mon
mari... nom illustré par une vie glorieuse, écrite
avec son sang... et son sa.ng versé pour la pa-
trie!... Peut-être ai-je manifesté cette opinion
avec un mécontentement un peu acerbe , mais
ceci est mon opinion; mon opinion c'est ma pen-
sée : et dans la justice que M. de Chazet peut
réclamer de moi, elle est totalement étran-
gère à la question qui lui est personnelle.
Pour y revenir, je dirai que, m'étant informée
de toute cette affaire aussitôt que la première
lueur de vérité vint me frapper, j'ai appris que
la conduite de M. de Chazet avait élé admirable
34 0 MÉMOIR£S
dans la révolution de i85o; je dis admirable,
parce que les opinions qui demeurent invaria-
bles devant un changement total d'existence ,
lorsque ce changement vous donne du malheur
pour du bonheur , lorsque ce bonheur peut être
conservé et ce malheur repoussé... oui, des opi-
nions gardées à ce prix sont belles et respecta-
bles; aussi ra'incliné-je devant elles, et regar-
dé-je comme un devoir de les faire connaître '.
Lorsqu'en i85o, M. de Chazet fut invité à
prêter son serment entre les mains du ministre
des finances, alors M. l'abbé Louis , il répondit
par un refus , contenu dans une lettre que j'ai
VUE, de mes yeux vue. Cette lettre est formelle,
et même insultante dans ses expressions; elle
contient sa démission de la place de receveur de
Valogne : la place valait beuacoup d'argent;
mais il fallait prêter serment, et M. de Chazet ne
le voulait pas.
Au mois de septembre suivant , il reçut un avis
• Madame la duchesse d'Angoulême, la tête la plus forle
de toute la famille , comme elle en a l'âme la plus e'ieve'e, et
le cœur le mieux placé , a bien compris tout ce qui se faisait
de mal à cet égard. Toutes les fois que l'armée pouvait rece-
voir d'elle une preuve d'intérct, soit général ou partiel,
jamais elle n'y a manqué. Si M. le duc de Berry eût vécu, il
eût été également le Henri IV de la famille.
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 3^1
pour aller toucher ses appointemens de biblio-
thécaire de Versailles : on lui en envoyait la
quittance à signer. Voici sa réponse que j'ai vue
également écrite de sa main au bas de la quit-
tance raturée par lui-même :
«Je n'ai rien à recevoir comme bibliothécaire
» de Versailles et de ïrianon, depuis le jour où
3 S. M. Charles X et M. le Dauphin ont abdiqué
» en faveur de Monsieur le duc de Bordeaux. . .
« Alissan de Chazet.
» i" Septembre iS3o.»
Cette conduite est d'autant plus honorable
que M. de Chazet est père de famille, et qu'il
n'avait pas d'autre fortune : c'est donc un sacri-
fice... Si je suis entrée dans tous ces détails , c'est
d'abord pour rendre hommage à la vérité , et lui
faire prendre la place de l'erreur; et puis, dans
ces jours où tout est sans couleur autour de
nous, par cet esprit personnel et positif qui
fait vendre au rabais les droits, les sentimens les
plus sacrés, il est vraiment doux à l'àme de re-
connaître une généreuse bannière suivant rhon-<
neur, quoi qu'il lui en puisse coûter.
342 3IÉM0IRES
CHAPITRE XIÎI.
Les majestés allemandes à Paris. — L'impe'ratrice Jose'phine
à Malmaison. — La reine de Naples aux Tuileries. — Sa
magnificence. — Le carnaval. — Le comte Marcschalchi. —
Le liai masqué. — El casote délie bestie. — Maison actuelle
de M. de Flahaut. — Ennui ge'uéral. — Le quadrille. — La
partie d'échecs humaine. — Les -pions Jemelles. — M. de
Septeuil. — MM. de Canouvilie. — M. de Brigode. — C'est
une tour. — M. de Ponté. — C'est la tour de Londres. —
M. de Beausset. — M. Anatole de Montesquieu. — La du-
chesse de Rovigo. — La duchesse de Bassano. — La reine
de Naples. — Le dragon et le chapeau de fou. — Ça, le
gouverneur de Paris ! — Départ pour l'Espagne.
Toutes les tètes royales , les majestés, les altes-
ses , qui se trouvaient à Paris dans l'hiver de 1 8 1 o,
s'en furent à la Malmaison s'incliner devant l'im-
pératrice. Ces visites lui étaient pénibles, et ce-
pendant elles lui étaient douces en même temps,
parce qu'elles Itii montraient que la volonté de
l'empereur était qu'elle fût toujours honorée
comme Vcpotise de son choix ; du moins ce fut
ainsi que j'en jugeai un matin où j'avais été à
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. û/jS
la Malmaison. La reine de Naples était presque
toujours le sujet de notre conversation. Sa con-
duite, depuis son arrivée à Paris, démontrait
une grande envie de plaire ; elle faisait des ca-
deaux magnifiques à toutes les femmes de la
cour. Mes filles, quoiqu'elles fussent alors tout-
à-fait enfans, ayant été la voir avec moi, en re-
çurent deux parures de corail, dont l'une, gra-
vée, était fort belle. Ce fut dans ce voyage que
la reine donna à l'empereur ce beau jeu d'é-
checs , en lave du Vésuve et en corail.
Le carnaval approchait; l'empereur dit qu'il
le voulait brillant et g'flt. Aussitôt toutes les pre-
mières autorités de Paris se mirent en activité.
Les bals se succédèrent au point de ne laisser
aucun repos. Mais quelle différence de cet hiver
à l'hiver précédent !... il y avait cette fois un
crêpe répandu sur tout le monde. Chacun cher-
chait une distraction , soit de coeur, soit de
tète... on allait dans la vie comme dans une
course dont on voulait atteindre le but. Rien
n'était réel à ce qu'il paraissait, et, chose bi-
zarre, il n'est demeuré aucun souvenir doux de
cet hiver-là... et ia majorité de ceux que j'ai in-
terrogés à cet égard pensent ainsi ; il n'y avait
qu'un prestige, mais plutôt pénible qu'autre-
ment , qui donnait comme une ivresse de fièvre.
544 MEMOIIIKS
Le comte Mareschalchi, ministre des affaires
étrangères du royaume d'Italie, avait depuis
long-temps demandé à l'empereur de lui faire
la grâce d'accepter une fête chez lui ; l'empereur
le lui avait promis sans fixer l'époque. Mares*
chalchi, en l'attendant, avait fait construire un
immense local en planches à la suite de ses ap-
partemens , et en dehors de la maison, tout-
à-fait sur les Champs-Elysées ; cette maison était
celle qui appartient aujourd'hui à M. deFlahaut.
En voyant de la route cet assemblage de planches ,
dont la disgrâce seule paraissait, l'empereur
riait , et demandait à Mareschalchi quand il au-
rait fini el casote délie bestie, parce qu'il vou-
lait qu'il lui donnât un bal , mais un bal masqué ,
et le plus magnifique que Venise elle-même,
Venise, la souveraine des plaisirs et des fêtes,
eût jamais vu sur ses lagunes.
Mareschalchi ayant pris les ordres de l'empe-
reur, la fête fut fixée au mardi-gras, et les
invitations envoyées à temps pour que les costu-
mes fussent faits avec le plus de magnificence
possible...
La reine de Naples n'avait garde de laisser
échapper cette occasion de marquer d'une ma-
nière brillante. Elle dominait alors, et voulut do-
miner également par un quadrille, le plus élc-
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 345
gant, le plus somptueusement extraordinaire.
J'avais deux grands volumes contenant tous les
costumes espagnols , que j'avais rapportés de Ma-
drid, ouvrage très rare, que, soit dit en passant,
la reine ne m'a jamais rendu ; mais rien ne lui
plaisait , parce que , disait-elle , rien n'était ex-
traordinaire. Enfin on se rappela qu'il avait été
question d'un quadrille, non pas dansé, mais
Joué sur une toile à carreaux , et cela avec raison ;
car le quadrille était un jeu d'échecs. A peine le
mot fut-il prononcé par Despréaux ' , ordonnateur
en chef des ballets de la cour, que le quadrille fut
organisé , les rôles distribués, et chaque ma-
tin nous fûmes répéter les pas de la partie dans
la grande galerie de l'Elysée, où la reine de Na-
ples avait été reprendre ses quartiers. On choisit
pour les seize pions seize femmes de même taille ;
les deux reines étaient madame de Barrai et ma-
dame la duchesse de Bassano. Les seize pions
étaient en deux couleurs, huit en bleu et huit en
rouge. Notre habit était horriblement disgra-
cieux. Ce n'était plus là le voile diaphane des
paysannes du Tyrol , leur jupe courte, leurs man-
ches bouffantes... nous étions habillées comme
I Mari de la fameuse mademoiselle Giiimard. Il avait été
mou maîire de danse avant Abraham.
346 MÉMOIRES
des figures égyptiennes, avec une jupe de^oi de
IS^aples blanc fort étroite, et puis une petite
pagne rayée en bleu et argent, ou bien en rouge
et or, qui nous enveloppait les hanches en nous
les serrant fortement, tandis que nos bras, re-
couverts de manches de gros de Naples très
étroites , devaient être serrés contre nous , parce
que nous figurions des momies. jS^otre coiffure
était comme celle de ces sphinx qu'on voit au
coin de tous les chenets et au bas des escaliers un
peu élégans. Cette coiffure était bien pour celles
de nous ayant des traits réguliers, mais je n'ai
jamais compris pourquoi la reine l'avait choisie,
car elle lui allait horriblement. La duchesse de Ro-
vigo était fort belle surtout avec le bandeau un
peu avancé sur le front; quant à moi, il m'était
égal que la coiffure m'allât bien ou mal , car le cos-
tume était si laid que tout le reste m'était indif-
férent. Les deux reines avaient un costume de
reines de théâtre , extrêmement somptueux et
fort bien porté par madame de Bassano et ma-
dame de Barrai; madame de Bassano était sur-
tout admirablement belle. Les cavaliers étaient
coiffés comme nous, en sphinx; mais ils avaient
en manière de queue une croupe de cheval en
osier, avec laquelle ils jouaient le centaure à
miracle. Les fous étaient les mieux de la troupe :
DE LA DTICHESSÊ d'aBRANTÈS. 547
ils portaient un chapeau de fou * avec des grelots
d'argent et de la couleur de leur cotte ; et puis
une jolie petite marotte avec des grelots comme
au chapeau. Quant aux tours, elles étaient tout
simplement représentées par quatre personnes,
dont l'une, M. de Ponte, celui qui m'avait écrasée
à l'Hôtel-de-Ville, représentait déjà à lui seul
la Tour de Londres, sans avoir le besoin d'y join-
dre une tour en osier recouverte d'une toile
peinte dans laquelle il s'enfermait. M. de Brigode'
et M. de Beausset^ étaient chargés de deux au-
tres tours: je ne me rappelle plus quelle était la
quatrième. Anatole'^ et Eugène^ de Montesquiou
son frère, M. de SepteuiP , M. Jules de Canou-
ville^ , Ernest de Canouville^ , M. Fritz Pour-
taies \ M. de Gurneux '° , furent chargés de re-
présenter les cavahers, les fous et les rois. Deux
* Fools-cape.
« Chambellan de l'empereur.
3 Préfet du palais.
4 Officier d'ordonnance de l'empereur.
s Colonel du i3e de chasseurs.
® Aide-de-camp du prince de Neufchâtcl.
7 Aide-de-camp du prince de Neufchâtel.
8 Mare'chal-des-logis de l'empereur.
9 Aide-de-camp du prince de Neufchâtel.
"> Aide-dc-camp du prince de Neufchâtel , et avant de Se'-
bastiani.
348 * MÉMOIRES
magiciens armés d'une longue baguette devaient
jouer la partie dont nous étions les pions. Du
reste, l'armée féminine était composée à peu près
comme toujours : c'étaient la reine de Naples , la
princesse de Neufchâtel , madame Regnauld ,
moi, madame Duchâtel, madame de Rovigo,
madame de Colbert*, madame de Canisy, la prin-
cesse de Ponte-Corvo ' , et plusieurs autres dont
j'ai oublié les noms.
La partie n'était pas longue , ou plutôt le bal-
let : le pion du roi bleu faisait un chassé en
avant , le pion de la dame rouge lui ripostait par
une pareille manœuvre: c'était la reine de Naples
qui était le pion du roi bleu. Le second coup
était dansé par moi, je m'avançais auprès de la
reine pour la soutenir, étant immédiatement à
côté d'elle; les pions rouges faisaient de même;
ensuite à l'air de Zéphir succédait un autre air
très vulgaire qu'on chantait alors dans toutes les
rues (amusez - vous , amusez - vous , amusez - vous ,
belles...) ; le pion prenant faisait faire un tour de
main au pion pris, et puis le mettait en pé-
nitence sur le côté de l'échiquier. Le magicien
• Madame Alphonse de Colbert, dame du palais de la
reine de Naples, C'est mademoiselle Pelict... charmante per-
sonne sous tous les rapports.
• Depuis princesse de Suède et reine.
DE LA DUCHESSE d'aBRAINTES. 349
bleu touchait alors un cavalier , le magicien
rouge un fou ; le cavalier arrivait en pas basques,
le fou en jetés battus ; on jouait enfin l'échec du
berger, et la partie était finie.
Croirait-on que pour cette sotte manière de
ballet, nous ayons répété pendant quinze jours?...
j'en avais par-dessus la tète, ou plutôt par-des-
sus les pieds. Enfin , arriva ce fameux mardi-
gras : nous nous rendîmes à l'Elysée pour nous
réunir sous le drapeau de notre premier pion ,
qui le damait si bien aux autres , et là, nous fû-
mes d'abord passées en revue par le roi de Naples
qui, à son gasconnement habituel joignant l'ac-
cent italien du patois napolitain qu'il parlait avec
les lazzaronis , me parut d'un bouffon incompa-
rable... mais il était bon et excellent, et rachetait
d'ailleurs quelques ridicules par tant de qualités
qu'il fallait bien les lui pardonner.
Nous partîmes quatre par quatre : il n'y eut
que les tours qui se rendirent, je ne sais com-
ment, et l'une portant l'autre, chez Mareschalchi.
Je pris dans ma voiture la comtesse Duchâtel ,
M. de Montesquiou ( Eugène) , et l'un des deux
messieurs de Canouville, je ne me souviens plus
lequel. Arrivés dans le haut de la rue du Fau-
bourg-Saint-Honoré , mon cocher perdit la file
qui suivait la voiture de la reine, et nous voilà
350 MÉMOIRES
égarés; Il y avait un butor de dragon qui ne
connaissait que sa consigne ; nous avions beau
lui parler de la reine de Naples, il eût autant
compris du grec: enfin , M. de Montesquiou, im-
patienté, et avec raison , car on devait déjà nous
attendre, aperçoit un brigadier, et espérant en
avoir un meilleur parti , il l'appelle , sort à grand'-
peine sa tête par la portière , et dit au brigadier,
avec un air aussi digne que s'il avait eu son colback:
— Monsieur, voulez-vous bien faire passer cette
voiture, s'il vous plaît...? c'est la voiture du gou-
verneur de Paris. Le brigadier s'approche ; à la
lueur des réverbères et des lanternes , il distin-
gue un chapeau pointu du plus beau bleu de
ciel, et tellement entouré de petits grelots d'ar-
gent, que la tête de ce pauvre Eugène^ que la co-
lère faisait remuer, produisait un drelin din din
tout-à-fait harmonieux, ainsi que sa marotte
avec laquelle il gesticulait pour faire plus d'ef-
fets Le brigadier le regarde , le regarde encore ,
et faisant tourner bride à son cheval :
— Ça , le gouverneur de Paris !... Ah ben ! par
exemple, veut-y m'embéter, celui-là!...
Ce ne fut qu'en se rejetant dans la voiture
qu'Eugènede Montesquiou songea que sa coiffure
de fou n'était pas assez raisonnable pour faire
obéir un brigadier ayant consigne... Nous rîmes
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 35 1
beaucoup de l'aventure, et nous passâmes, je ne
sais plus comment...
En arrivant, nous trouvâmes qu'en effet on
nous attendait. Deux sauvages prirent une im-
mense toile cirée sur laquelle était figuré un
échiquier , et faisant leur entrée dans la salle
principale, ils firent taire tous les instrumens ,
étendirent leur tapis, et l'orchestre ayant joué
l'air de notre marche , nous arrivâmes en bon
ordre , deux par deux. Les magiciens montèrent
sur leurs banquettes pour jouer leur partie, et
rangèrent leurs pièces ; l'échiquier étant en or-
dre , l'un d'eux toucha la tête du pion bleu avec
sa baguette, et le pion partit... On a dit dans le
temps que l'empereur était l'un des deux magi-
ciens ; mais je n'en ai jamais eu la certitude. Le
fait réel de ce ballet , c'est qu'il amusa beaucoup
plus les autres qu'il ne nous amusa. Il en est
toujours ainsi des comédies et des quadrilles...
.... A peu de temps de là, Junot reçut l'ordre
de partir pour l'Espagne, et d'y prendre le com-
mandement du 8' corps. Cette nouvelle marque
de confiance de l'empereur ne lui fit aucun plai-
sir. L'Espagne était un gouffre où la gloire s'ef-
farait , comme l'âme s'y perdait ; tout y était sans
fruit, même la victoire, mais il fallait obéir. Je le
suivis. C'est ici le lieu de dire, bien que mes
352 MÉMOIRES
intérêts privés soient de peu d'intérêt dans ces
Mémoires , que ce fut moi et bien moi seule qui
voulus le suivre. L'empereur ne le voulut pas
d'abord; puis il y consentit. Mais je le répète, ce
fut ma volonté qui me conduisit en Espagne.
Nous partîmes de Paris le 2 février. Il faisait
un froid terrible. Les ordres de Junot portaient
qu'il devait être à Bayonne dans un délai très
court :
— Tu ne pourras pas me suivre, me dit-il.
— Partons toujours , lui dis-je; ma force est
plus forte que tu ne crois.
Je mis un habit de cheval en casimir gris ,
dont la jupe était ronde. Je fis couper mes che-
veux , et mis un bonnet polonais, entouré de
fourrures ; des brodequins fourrés , et ainsi vê-
tue , enveloppée d'un grand manteau , je montai
à minuit dans une calèche allemande fermant
bien, dans laquelle j'étais avec Junot, et nous
partîmes pour Bayonne.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 353
CHAPITRE XIV.
Je pars de Paris pour l'Espagne. — Bordeaux. — Madame
de Caseaux. — Chagrins de souvenir. — Tristesse. — Le
maréchal Soult. — Le merëchal J — Lannes et Mas-
se'na. — Arrive'e à Bayonne. — Entrée en Espagne. — Les
cacolets. — La jolie Basque. — La reine '^Hortense; son
portrait. — Alphonse Pignatelli. — Le nez cassé. — Les
quatre cadavres. — L'homme coupé en morceaux. — Les
belles bruyères fleuries. — M. de Lavalelte. — IMadame
Durosnel. — Le mari-revenant. — Ambassade de 31. de
Lavalette. — Le général Solignac. — Le général Thié-
bault. — Burgos. — Les brigands. — La jeune Espagnole.
— Empoisonnement d'un bataillon.
Nous allâmes, sans nous arrêter, de Paris à Bor-
deaux, que nous devions également traverser
sans y faire de station. J'avais cependant bien le
désir d'y demeurer seulement quelques heures,
car j'avais un devoir à remplir, et un devoir de
cœur.
Mademoiselle Laure de Caseaux , mon amie
d'enfance, une amie bien chère, dont j'ai parlé
dans les précédens volumes, avait depuis long-
XIJ. 20
â54 MEMOIRES
temps quitté Paris pour se fixer à Bordeaux avec
sa rnère. Leur fortune, la plus belle peut-être de
la France trots ou quatre ans plus tôt, s'était
évanouie sous le souffle destructeur du chef de sa
famille!... Laure voyant un avenir terrible pour
sa mère, surtout dans rélat où elle était, résolut
de l'en préserver ; elle partit de Bordeaux , et vint
à Paris pour y solliciter... Huit ans avant, lors-
que je me mariai, Laure de Caseaux était la plus
riche héritière de France !...
Elle avait trois amies ; Mélanie de Périgord ,
nièce de M. de Talleyrand ( la comtesse Juste de
Noailles), moi, et madame de Chevreuse. L'a-
mitié qui unissait Mélanie à elle était encore plus
forte, parce que madame de Caseaux avait sauvé
Archambault de Périgord, père de Mélanie , à l'é-
poque de sa rentrée en France, en le cachant à
Sainte- Assise , au péril de sa vie. La conduite de
madame de Caseaux fut alors merveilleusement
belle ; Mélanie n'avait nul besoin d'être stimu-
lée par des souvenirs de cette nature : c'est une
bonne et excellente personne; mais elle logeait
chez sa belle-mère, et n'était pas sa maîtresse.
Quant à madam.e de Chevreuse , elle était exilée. ..
Il ne restait donc que moi assez heureuse pour
offrir l'hospitalité à notre amie , et l'on pense si
je le f(2S de pouvoir lui dire ; ma maison est à toi]
DE LA. DUCHESSE D aBRANTÙS. 555
Junot me seconda merveilleusement, et j'a*
voue que sa conduite toucha mon cœur. Laure
de Caseaux était bien mon amie, mon amie
de jeunesse... Mais ses opinions, trop exagérées
peut-être dans le sens royaliste, pouvaient être
pour lui, sinon un obstacle , au moins un motif
de retenue dans l'expression de sa politesse;
il n'en fut rien : sa réception fut à l'instant
même amicale et toute cordiale ; il vint avec moi
jusque dans la cour, où nous reçûmes Laure des
mains de M. Laine, son ami intime, et qui l'a-
vait amenée de Bordeaux.
— Elle vous aime comme une sœur, dit Junot
à Laure en me montrant à elle... Voulez-vous de
moi pour frère ? et il l'embrassa en lui souhai-
tant la bien-venue dans sa maison. Laure était
faite pour apprécier cette conduite, et dès ce
moment elle aima Junot comme on devait l'ai-
mer.
Laure venait à Paris pour solliciter. C'est un
rôle ennuyeux. Je tâchai de lui en épargner les
épines en la conduisant aussitôt aux sources du
pouvoir, et je la menai chez l'archichancelier
qui, étant chef de la justice de l'empire, pouvait
lui être grandement utile dans une affaire où elle
réclamait contre une friponnerie. Mais quelque
célérité que Laure mît dans ses démarches , ses
356 MÉMOIRES
affaires n'étaient pas encore terminées au mo-
ment de mon départ pour l'Espagne , et je ne pus
l'emmener avec moi. Mon départ avait été si pré-
cipité, que je n'avais pas prévenu madame de Ca-
seaux, qui , du reste, faible et malade, n'était plus
à cette époque que l'ombre d'elle-même... En ap-
prochant de son appartement j'étais profondé-
ment émue... mon cœur était déjà si oppressé
dans ces jours de deuil î... Ces instans d'une ago-
nie morale que rien ne peut exprimer fidèlement,
et qui accompagnent toujours un exil même vo-
lontaire... C'est alors qu'un regard ami, une douce
et consolante parole font couler plus de larmes
qu'il n'en est sorti de nos yeux depuis bien des
jours... Lorsque j'entrai chez madame de Ca-
seaux, je ne lui dis rien ,mais je fus me mettre
à genoux sur un coussin devant elle, et posant
ma tète sur sa poitrine , je pleurai avec san-
glots.... et elle !.... elle me serrait contre elle...
aussi sans me parler... mais avec une éloquence
toute maternelle, une tendresse qui me rappe-
lait mon enfance... puis ces années de quatorze,
quinze ans... ce temps de paradis où j'ignorais
ces grandeurs , ces heures dorées que j'ai con-
nues depuis, mais où j'ignorais aussi lestourmens
qui y sont attachés.
Madame de Caseaux ne parlait ^iie de Laure
DE LA. DUCHESSE d'aBR\NTÈS. 357
OU de ceux qu'elle aimait, et il ne fallait lui
parler que de cette manière. Quant aux intérêts
majeurs que Laure avait été traiter, elle aurait
autant compris la sura du soleil dans l'Alcoran.
Mais elle me montra le jardin de Laure, sa volière ,
ses livres , sa musique... Je fis tout ce qu'elle vou-
lut ; je demeurai même à diner avec elle. J'en-
voyai seulement prévenir Junot, et il vint me
prendre lui-même le soir à neuf heures. Nous
devions partir à deux heures du matin.
Madame de Caseaux n'avait pas revu Junot
depuis mon mariage; dans l'état où elle était,
c'était presque une nouvelle connaissance. Quand
il entra, j'étais assise par terre aux pieds de ma-
dame de Caseaux ; ma tête était sur ses genoux ,
et elle s'amusait à arranger mes cheveux qu'elle
regrettait beaucoup de voir coupés: Je dis un
mot tout bas à mon mari; il me comprit... il s'a-
genouilla aussi devant madame de Caseaux , prit
une de ses mains, la baisa , et tout aussitôt elle
lui sourit avec cette angélique expression qui la
faisait aimer même d'un méchant. Quelquefois
elle prenait ma main, la mettait dans celle de
Junot, et les serrant contre son cœur, elle sem-
blait nous demander d'être heureux!... Depuis
mon départ de Paris, depuis le moment où j'a-
vais quitté ma maison , ma vie, pour me plonger à
558 MÉMOIRES
l'instant dans une région qui, ainsi que celles du
Dante, ne tenait à rien d'humain ; depuis ce mo-
ment affreux dans son angoisse, je n'avais rien
éprouvé d'aussi calme , d'aussi doucement suave
pour l'âme, que cette dernière heure passée ainsi
dans un demi-silence , bercée par la tendresse
d'une véritable amie, d'une seconde mère!... Il
faut avoir beaucoup pleuré, beaucoup souffert,
pour comprendre les tristes voluptés d'un sem-
blable moment.
Mais il devait avoir un réveil... Je me levai...
je dis adieu à mon bon ange consolateur. . . Adieu,
lui dis-je en pleurant , car je sentais mon âme
faillir. . . adieu !... bénissez votre enfant !... ne suis-
je pas votre fille aussi?...
— PauvreLaurette! dit-elle en posant sa main
amaigrie sur ma tête, pauvre Laurette!... oui,
oui, je te bénis, ma fille!... Et puis, comme sui-
vant une pensée intérieure :
— Pauvre Laurette!... elle qui riait si gaie-
ment!.,; Et se tournant vivement du côté de
Junot:
— Ayez-en bien soin, général... promettez-moi
d'en avoir bien soin, poursuivit-elle d'un ton
plus doux... elle crache le sang... cette course si
rapide... ce froid , peuvent la tuer...
DE LA. DUCHESSE D AERANTES. oSq
Junot rougit par un mouvement que je com-
pris.
— Laure sait hien^ réponclit-il , que je suis
moi-même fort tourmenté de lui voir entrepren-
dre ce voyage , mais elle le veut.
Je l'avait répété mille fois à madame de Ca-
seaux, mais elle oubliait ce que je lui avais dit,
en me voyant pleurer: excellente femme!... hé-
las! je ne l'ai plus revue !...
En rentrant chez moi, je voulus essayer de
dormir, cela me fut impossible... à minuit, je
n'avais pas encore fermé l'œil... Je me levai, et
j'ouvris ma fenêtre. J'étais logée à l'hôlel Fumelle,
et du balcon de mon appartement je pouvais
entendre le bruit du port, et de toute cette vie
active d'une ville comme Bordeaux; mais ce
même soir, il semblait que les élémens se missent
aussi contre moi pour me faire de sinistres adieux
au moment de quitter la patrie. Le vent soufflait
avec cette furie des jours d'hiver, inconnue dans
notre beau Midi. Je grelottais , et pourtant
j'étouffais... j'avais besoin d'air, et cet air me
glaçait... partout du silence, de l'obscurité...
Ordinairement il y a une veillée pour les bate-
liers de couralins ' , tous ne dorment pas... ce soir-
I Petit bateau dans lequel on se promène sur la rivière à
Bordeaux.
360 MÉMOIRES
là , il semblait qu'une léthargie entière était ré-
pandue sur toute la côte... seulement, par inter-
valle, j'entendais comme un cri poussé dans l'air,
et je voyais au travers du brouillard quelques
lanternes agitées et balancées par le vent... Je me
retirai de mon balcon en entendant les grelots
des chevaux de poste... j'étais transie de froid,
mouillée par le brouillard... j'avais passé plus
d'une heure ainsi.. . Tout en maudissant l'âpreté
du temps, j'avais subi, sans m'en apercevoir, toute
sa dangereuse influence.
Nous ne mîmes que vingt heures pour arriver
à Bayonne. Pendant la route , nous lûmes des
journaux étrangers, que notre banquier nous
avait donnés à Bordeaux; je les lus avec d'autant
plus d'empressement, que depuis long-temps je
savais que les nôtres ne nous disaient que ce qu'ils
voulaient; les plus curieux étaient les anglais,
relativement au mariage de l'archiduchesse Marie-
Louise avec Napoléon, dont on parlait déjà beau-
coup. Le 18 janvier, l'officialité diocésaine avait
dissout le mariage de Joséphine et de Napoléon,
en le déclarant nul j et l'officialité métropolitaine
avait confirmé sa première sentence: ces deux
actes avaient fait présumer avec raisoi> qu'il s'a-
gissait d'une question relative. Il esta remarquer
que l'o/ficialilé diocésaine fit l'observation qu'elle
DE LA. DtJCHESSE d'aBRANTÈS. 56 1
déclarait nullité ^Mant au lien spirituel seulement.
Je me rappelle que ce fut dans ce trajet de
Bordeaux à Bayonne, et à propos d'une lettre
particulière venue de Bayonne , annonçant la
prise de Séville , ou, pour parler plus juste, son
occupation par le maréchal Soult, que Junot me
parla longuement de ce dernier, et redressa mon
jugement sur lui. Je savais bien qu'il était habile;
mais, habituée à entendre continuellement parler
de Lannes , de Lefebvre , de Masséna , de Ney,
je ne mettais rien au-dessus d'eux ; je fus donc
étonnée d'abord, lorsque Junot me dit que Soult
était, sans aucune comparaison, l'homme le plus
savant de l'armée française : — Ses talens, me dit
Junot, sont d'une nature si supérieure, que je
ne comprends pas comment l'empereur ne lui a
pas donné une autorité positive sur tout ce qui
était dernièrement en Espagne :
— Mais , il ne pouvait commander le maréchal
J dis-je, avec une de ces convictions incul-
quées par ces préjugés d'enfance, quelquefois
aussi absurdes qu'erronés.
J'avais un air tellement pénétré de cette con-
viction, que Junot rit à s'en pâmer.
— Le maréchal J ? dit-il enfin ; mais , ma
pauvre Laure, tu ne sais donc pas pourquoi il
est maréchal?...
562 MÉMOIRES
J'ouvris de grands yeux...
— Mais , parce que... parce que...
— Tu n'en sais rien , n'est-ce pas ? eh bien , ni
moi non plus... car si on était maréchal pour ce
qu'il a fait , toute l'armée pourrait y prétendre...
Mais diable ! Soult , c'est une autre affaire !... c'est
après l'empereur l'homme le plus capable de
toute l'armée française.
3'ai eu cette conversation avec Junot en arri-
vant à Mont-de-Marsan; elle m'est demeurée
gravée dans l'esprit comme une preuve de plus
que les hommes pensent et agissent contradictoi-
rement. Cette manière de voir était bien celle de
Junot relativement à Soult. Eh bien! il était
comme les autres, en Espagne, lorsque Soult fut
nommé major-général à la place du maréchal
Jourdan : il refusait presque toujours d'obéir,
et tout à l'heure je présenterai un exemple dé-
plorable des inconvéniens de cette sorte d'insu-
bordination entre les chefs eux-mêmes de l'armée
d'Espagne.
Comme nous allions la nuit et sans nous arrê-
ter, nous arrivâmes à Bayonne à quatre heures
du matin, le surlendemain de notre départ de
Bordeaux ; abîmée de fatigue , je me jetai sur un
lit, près avoir seulement ôté mon habit de che-
val, et je m'endormis profondément. J'étais en-
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 363
core loin de vouloir me réveiller, lorsque je le
fus par Junot qui m'embrassait en me disant adieu.
Je me rais sur mon séant... et je me frottai
les yeux...
— Comment? adieu !
— Oui: j'ai trouvé ici des ordres qui m'ont
dépassé, et qui m'enjoignent d'entrer en Espagne
aussitôt mon arrivée à Rayonne. Je dois être à
Burgos le i5 février; je n'ai donc pas de temps
à perdre, et je pars. Toi , tu me rejoindras par le
premier convoi , pour lequel je laisse une escorte
de 5oo hommes du bataillon de Neufchâtel. . .
des hommes sûrs... sois tranquille.
— Je n'en veux pas. Ce n'est pas pour voyager
avec un convoi, pour être plus ou moins coni"
raodément que je suis venue en Espagne et que
j'ai quitté la France... Je vais partir avec toi.
Junot me regarda avec étonnement , mais avec
émotion.
— Et tu veux partir avec moi. . . sans te repo-
ser .>^...
— A l'instant même.
— Alors je partirai plus tard... recouche- toi ,
et dors pendant quelques heures.
— Pas une minute seulement.
— Laure , tu es souffrante.
— Non.
364 MEMOIRES
— Ta main brûle... je ne veux pas que tu te
mettes en route maintenant... l'avant-garde et la
première division sont parties depuis hier: je
puis, sans manquer à mon devoir, retarder de
quelques heures; nous partirons à midi.
— Et moi je t'affirme que tu me contraries
en agissant ainsi : partons maintenant... dis à
M. Prévôt de faire seller mon cheval, et sois
convaincu que jamais je n'entends te causer le
moindre retardement : c'est dit entre nous une
fois pour toutes... n'est-il pas vrai ?
Je lui tendis la main comme à un frère d'armes;
en effet, la vie tout aventureuse que j'allais com-
mencer me plaçait , pour ainsi dire, au même
rang qu'un homme dont il me fallait le courage;
mais depuis quelquetemps cette vie avait été bien
envisagée par moi , et mon parti était pris. Ju-
not fut donc obligé de faire ce que je voulais;
mon cheval fut sellé en peu d'instans, et nous
partîmes.
J'aime Bayonne. C'est une petite ville riante,
bâtie dans le genre espagnol , et présentant un
aspect tout particulier et très différent de nos
villes de France. Les maisons ont des balcons
avec des jalousies ; déjà, on est tenté de chanter
sous la fenêtre. La grande place elle-même res-
semble à une place espagnole. On y arrive par
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 365
une belle promenade bordée par VAdour; la
Nive, autre petite rivière, dont les bords sont
ravissans, traverse la ville. Tout est animé, gai,
et d'une gaieté de bonne humeur. On voit que
ce n'est pas une joie passagère , et qu'habituelle-
ment les habitans sont d'humeur joyeuse.
Les environs de Bayonne sont remarquable-
ment beaux , même du côté des landes de Mont-
de-Marsau. Ils offrent un aspect inusité qui a
non seulement du charme comme insolite, mais
par cette immense variété de fleurs qui forment,
comme dans les landes de Portugal et d'Espagne,
une ravissante décoration au paysage. Les envi-
rons de Bayonne ont, au reste, avec le Portugal,
surtout du côté de Braga, une grande ressem-
blance. Mais qui ne connaît pas les environs de
Bayonne du côté d'Orthez, d'Artir, et enfin de
Pau, ne connaît pas un beau pays. C'est fertile,
c'est agreste, c'est cultivé , c'est sauvage. On voit
des bois, des collines, des rivières arrosant des
champs de maïs , de belles prairies , et puis les
Pyrénées qui encadrent ce tableau-là : c'est vrai-
ment beau. J'ai fait une fois en ma vie le voyage
de Pau à Port-de-Lannes entièrement à cheval
et à pied; voilà comment on connaît une contrée.
Les femmes sont jolies à Bayonne, et géné-
ralement dans tout le pays basque. Leur taille
366 MÉMOIRES
est svelte , leur peau blanche , leurs yeux expres-
sifs , qu'ils soient bleus, qu'ils soient noirs,
et leur physionomie d'une expression char-
mante. C'est surtout parmi les paysannes qu'il
faut aller chercher de jolis visages. J'ai vu dé
jeunes conductrices de cacolels qui auraient été
proclamées belles au milieu d'une de nos fêtes.
C'est une drôle de chose qu'un cacolet , plus
drôle encore qu'un coural'in.
Figurez-vous deux paniers posés sur un âne ,
mais posés de telle sorte, que, n'étant pas fixés ,
si l'un des deux paniers est déchargé avant l'au-
tre, il s'ensuit une culbute. Ce pauvre Alphonse
Pignatelli pourrait bien en dire quelque chose.
On sait qu'il aimait beaucoup ce qui était joli , et
je viens de dire qu'il y a de ces petites conductri-
ces de cacolets qui sont charmantes , mais à
rendre saint Ignace païen. L'une d'elles, encore
plus jolie que ses compagnes, fut remarquée par
Alphonse, qui dès lors ne voulut pas d'autre ca-
colet que celui de la petite , quoique cela ne
se fasse guère. Mais il était déjà souffrant, et fai-
sait l'hypocrite; il s'en fut donc un jour en cacolet^
et bien qu'on soit dos à dos, il était fort entrepre-
nant. La petiteBasqueétait gentille de tout point;
elle demanda la paix, et ne pouvant l'obtenir,
elle conduisit tout bellement son âne sur une
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 067
pelouse , et puis sauta légèrement à terre sans
prévenir son compagnon, ce qui fit tomber ce-
lui-ci sur son nez. Ceux qui l'ont connu , ce bon
Alphonse , savent que ce nez était d'une hono-
rable longueur; aussi la correction s'y déploya-
t-elle dans son entier. 11 revint à Paris trois
semaines après, tout pantois d'avoir manqué le
phis joli gibier qu'il eût jamais pourchassé, et
fort ennuyé d'avoir le nez cassé, car on sait qu'il
aimait à plaire.
Pendant le séjour que la reine Hortense fit
dans les Pyrénées en 1 808 , elle alla à Bayonne _,
et, comme on peut le penser, elle fut en cacolet.
Sa petite conductrice était si charmante, que la
reine la prit en grande amitié , et lui donna son
portrait. Les gens du pays ne l'appelaient plus
depuis ce temps-là que la reine Horlense.
Saint-Jean de Luz a toujours été triste et dé-
sert, excepté cependant à l'époque de la guerre
d'Espagne ; maintenant sa solitude doit avoir de
plus le cachet sinistre delà dévastation ; mais déjà
le soleil est plus chaud. Lèvent qui vous frappe
en galopant sur cette arène d'un sable fin et bril-
lant est tiède et parfumé. C'est déjà le midi avec
ses brises odorantes. Je reçus à l'instant même
un effet de l'influence de la température.
Nous fûmes coucher à Irun, Déjà nos troupes
368 MÉMOIRES
assuraient partout la sécurité du chemin ; aussi ,
profitant de la lenteur de notre marche , ai-je
fait toute la traversée de la Biscaye à pied ou à
cheval. Ce moment était celui de la floraison
d'une grande partie des belles bruyères des mon-
tagnes, et j'éprouvais une vraie jouissance en
trouvant les touffes purpurines, ou bien les
cloches d'un blanc d'albâtre de VErica arborea.
Cet arbuste, qu'on devrait davantage cultiver
pour nos jardins , est une des plus charmantes
plantes de l'Europe. Les bords de l'Orm, petite
rivière qui coule autour de Tolosa, en sont cou-
verts. J'en ai trouvé qui avaient au moins cinq
pieds de haut ; la fleur était également plus
vigoureuse et ses pétales plus grands.
Nous traversâmes ainsi Hernani, Tolosa, Ale-
gria, patrie des Mendizabal,Villa-Franca, Villa-
Réal avec ses jolies églises ; Bergara avec son
vallon pittoresque et son gothique château ;
Mondragon et sa riante vallée avec ses usines et
ses moulins ', et puis Salinas avec son paysage à
la Salvator-Rosa. Tout est varié dans ce beau
I On y fond de la sanguine y dont il y a des mines fort
abondantes autoui' de Mondragon. Au sommet de la monta-
gne , M. Magnlen trouva du marbre noir taché de rouge.
Les montagnes changent ici de nature, ce qui est annoncé
par la subiie présence du grès.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. oGq
pays , et cette variété est toujours charmante.
C'est en parcourant cette suite de tableaux ravis-
sans qu'on arrive à Vittoria , l'une des plus jo-
lies villes de l'Espagne , et la capitale de l'Alava.
Mais quelles sinistres décorations la guerre je-
tait sur ces scènes jadis riantes et paisibles!...
Celle qui s'offrit à moi le quatrième jour de mon
entrée en Espagne me causa une impression
qui fut lente à s'effacer.
J'avais beaucoup marché depuis le matin ; me
trouvant fatiguée, je proposai à Junot de remon-
ter dans ma calèche, qui me suivait toujours, ainsi
que mon cheval tout sellé. Junot y consentit , et
nous montâmes tous deux en voiture. A peine
eûmes-nous fait quelques pas qu'il s'endormit.
Je n'en avais nulle envie ; j'étais fatiguée, mais
de cette fatigue qui appelle le repos plutôt que
le sommeil. Je regardais autour de moi, et je
voyais avec peine que le paysage avait changé
d'aspect. La route était montueuse et serpentait
sur le versant d'une montagne escarpée dont les
flancs étaient couverts de quelques bouquets de
chênes rabougris et de roches d'un grauit bru-
nâtre presque enveloppées de mousse. Le jour
baissait, et le temps, qui d'ailleurs avait été cou-
vert tonte la joufnée, était alors presque obscur,
mais pas assez, néanmoins, pour ne pas distin-
Xil. 24
SyO MÉMOIRES
guer les objets. J'étais triste; je rêvais à bien
des souvenirs... et lorsque la pensée rétrrogade,
n'est-ce pas toujours pour des regrets? Je regar-
dais donc vaguement devant moi , et voyais dis-
paraître lentement chaque détour de la monta-
gne, car la route était rapide et dangereuse...
Tout-à-coup , arrivés sur un plateau , je vois de-
vant moi un chêne vert d'une forme et d'un as-
pect étranges... ses branches me paraissent rom-
pues et s'agiter pesamment sous le vent qui , à
cet endroit de la montagne, souffle plus violem-
ment...Ma vue_, qui est fortbasse,ne me permit pas
de distinguer complètement la physionomie de
cet arbre. Pendant que je cherchais mon lorgnon,
la calèche avait gravi la montagne, et parvenait
justement au-dessous de l'arbre... Le postillon ,
presque endormi par la lenteur de ses mules, ne
se détourne qu'à demi... J'avance ma tête pour
mieux voir, et dans ce mouvement, mon front
reçoit le coup de pied d'un horrible cadavre , nu ,
sanglant, déchiré, et accroché à cet arbre pour
montrer quelle était la justice des Français. Il
n'était pas seul... il y en avait encore trois!...
Au cri que je poussai, Junot s'éveilla, et le
postillon arrêta ses mules... il les arrêta devant
les quatre cadavres que je ne voulais pas regar-
der, et que, par une horrible attraction , je ne
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 3^1
pouvais m'cnipêcher de fixer!... Oh! que long-
temps après j'ai vu dans mes rêves ces figures,
dont la dernière expression avait été celle de la
rage, mais d'une rage démoniaque... Je vois en-
core leurs membres déchirés, souillés... et les
mules, les oreilles droites, les naseaux ouverts,
qui râlaient en reculant, par un double effroi
des cadavres, et de ces cadavres plus horribles
que tout ce que l'horreur peut nous présenter...
— Veux-tu marcher? cria Junot d'une voix de
tonnerre au postillon. Et prenant sa canne qui
était auprès de lui dans la calèche, il en asséna
lui-même un coup sur la croupe de la mule du
brancard... La calèche partit comme un trait...
— Que veux-tu! me dit Junot en se replaçant
tranquillement dans le coin de la calèche, c'est
un mal nécessaire...
Et il se rendormit.
Oh ! moi , je ne dormis pas !... c'en fut fait de
mon sommeil pour bien des nuits !...
— Enfant! me dit Junot lorsque je lui repro-
chai son indifférence pour cette horrible scène...
il ne fallait pas venir à la guerre, si tu ne peux
supporter de pareils spectacles... Qii'as-tu donc
vu? quatre coquins qui avaient probablement
massacré des Français endormis, ou quelque
femme, quelque vieillard... peut-être même un
5-^2 MEMOIRES
enfant!... crois-moi, réserve ta sensibilité pour
d'autres malheurs.
Quelques jours après, dans les buissons de
genièvre et de buis qui croissent entre les rochers
de Pancorvo , parmi des touffes de thym ' et de
lavande , nos soldats trouvèrent un cadavre mu-
tilé, que les assassins avaient coupé par mor-
ceaux!... sur l'un des bras on reconnaissait par-
faitem.entles vestiges d'un uniforme français!. ..Ah!
Junot avait raison, c'étaient d'affreux malheurs!...
C'est une jolie petite ville, qui serait remar-
quée partout , que Vittoria ; et en Espagne , où
son architecture est différente de celle du reste
des autres villes, elle l'est encore plus; sa place
est grande, aérée, et l'aspect de la ville est tout
rempli d'activité et d'industrie. C'est à Vittoria
que j'ai trouvé une douce jouissance , la plus in-
time pour une mère... Depuis la France, je n'a-
vais pas eu de nouvelles de mes enfans ; les der-
nières , en raison de la rapidité de ma course et
de mon entrée subite en Espagne, n'avaient pu
me rejoindre. Inquiète sur cette partie de moi-
même, dont j'aurais voulu m'occuper à chaque
heure de la journée , j'avais écrit de Bordeaux à ce
'Thymus, marlkliina ; les laiicks de l'Espagne en sont
couvertes.
DE LA. DUCHI-SSE d'aBRANTÈS. O'JO
bon Lavalette , afin qu'il me fît parvenir par l'es-
tafette des nouvelles de mes enfans. Lavalette,
qui était le meilleur des pères comme le meilleur
des hommes , m'avait compris avec son âme : il
avait donc chargé l'estafette qui allait à Madrid
d'un petit paquet pour moi, qu'il avait été cher-
cher lui-même à mon hôtel , avant que mes filles
ne partissent pour la Bourgogne avec leur tante ;
et, croj'^ant que je devais être à Bayonne, ou tout
au plus à peine entrée en Espagne, il avait écrit
à Bayonne que, si j'en étais partie, l'estafette de-
vait me remettre le paquet partout où je serais:
un directeur-général des postes est toujours obéi ;
aussi me remit-on à Vittoria ce que l'amitié de
Lavalette m'envoyait : c'étaient deux charmantes
petites lettres de mes filles, et mon Napoléon
avait griffonné sou nom au bas de la lettre de
Joséphine'... Il faut être loin de sa patrie... loin
des siens... loin d'enfans adorés, pour compren-
dre le délire de joie d'un tel moment!...
C'était un homme parfaitement bon que La-
valette, et en même temps parfaitement spirituel;
mais il y a long-temps que j'ai dit qu'une bête
n'était jamais bonne. Quant à Lavalette, il avait
des qualités éminemment précieuses... il était
' Ea lui tenant la main , bien entendu : il n'avait que deux
ans.
3^4 MÉMOIRES
aussi l'un de nos plus chers amis !... Celui-là en-
core ne répond que de la tombe !...
Son nom me rappelle une anecdote extraor-
dinaire qui le concerne , et qui eut lieu après la
campagne de ^Yagram... elle est bien comique
dans ses détails.
L'empereur avait dans ses écuyers un homme
d'une remarquable distinction, qui était le géné-
ral Durosnel. Il faisait auprès de l'empereur les
fonctions d'aide -de- camp. Son intelligente
bravoure le faisait aimer de Napoléon , et , par-
tant de ce point, on pense qu'il devait l'employer
souvent. Le jour de la bataille de Wagram , il le
charge de porter un ordre à l'un des maréchaux ;
Durosnel part au grand galop de son cheval»
l'empereur le suit avec sa lunette d'approche...
tout-à-coiip il jette un cri!... Durosnel avait été
frappé par un boulet , et il venait de le voir rou-
ler dans la poussière.
Ce fut un deuil ; le général Durosnel était aimé
de ses camarades autant qu'estimé. Il avait du
talent... il mourait là encore jeune devant un bel
avenir... Il laissa des regrets, et l'empereur en
parla avec éloge dans le Bulletin.
Mais où le boulet avait frappé un second coup,
c'était sur un être qui adorait celui qui venait
de mourir... Le général Durosnel avait une
DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. 3^5
femme dont il était aimé comme on aime quand
on est jeune , et qu'une passion peut avoir tout
son abandon. C'est alors que le mariage est une de
ces félicités donnant la vision du paradis. Cette
malheureuse jeune femme éprouva combien ou
peut souffrir , mais elle acquit en même temps la
preuve que le chagrin, le désespoir lui-même ne
tuent pas.
La mort de Durosnel la laissait sans aucune
fortune, car il était aussi probe que brave. Elle
attendait que l'empereur réglât son sort, mais
quel qu'il fût, elle ne pouvait plus demeurer à
Paris. Son père vint de la province pour la cher-
cher, et les préparatifs de départ se firent; il y
avait alors quinze jours que la triste nouvelle
était parvenue à Paris.
Un jour l'impératrice Joséphine reçoit une
lettre de Tempereur dans laquelle il lui disait :
« Durosnel n'est pas mort... il n'est pas même
blessé, le boulet n'avait frappé que son cheval ;
fais savoir cela à sa femme. »
La chose n'était pas facile , le pauvre cœur
humain est si bien habitué à tout ce qui fait souf-
frir, que rien ne l'étonné en douleurs et en in-
fortunes ; mais une joie, une de ces joies qui nous
tirent de l'enfer, oh ! voilà ce qu'il ne faut pas
jeter brusquement à l'âme. . . c'est pour en mourir.
376 MÉMOIRES
L'impératrice, qui connaissait madame Du-
rosnel, qui savait l'effet qu'allait produire cette
réaction de sensations si opposées, pensa d'a-
bord à y aller elle-même... mais dans ce moment
Lavalette arrivait avec sa femme pour déjeûner
chez l'impératrice.
— Ah ! s'écria-t-elle, c'est le ciel qui vous en-
voie!...
Et lui expliquant toute l'affaire, elle le pousse
par les épaules , et l'envoie chez madame Du-
rosnel.
Ce ne fut qu'à sa porte que Lavalette, se
recordant pour exécuter sa mission, s'aperçut
combien elle était difficile. Jusquelà il n'avait
fait que sourire à cette idée de ramener paix et
joie dans une maison désolée; mais lorsque les
paroles de l'impératrice lui revinrenten mémoire,
il eut peur delà somme de bonheur qu'il portait.
— Prenez garde à ce que vous allez faire, La-
valette,lui avait-elle dit.. . car vous pouvez la. tuer.
Diable! dit l'ambassadeur tout en montant
l'escalier, je suis fâché de m'étre chargé de cette
commission-là...
Il était à peine onze heures : le moment n'était
pas très bien choisi pour une visite, ce f ut d'à
bord ce que le père de madame Durosnel faillit
dire à Lavalette; mais en apprenant qu'il venait
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS, O'J'J
delà part de l'impératrice , il s'empressa del'an-
noncer à sa fille, pensant avec raison qu'il était
chargé de quelque message important et relatif
au sort de madame Durosnel.
Or, il faudrait, pour apprécier la situation de
Lavalette, le connaître particulièrement. Il était
à la fois l'homme le plus malin et l'homme le
plus naïf ; il avait un caractère dont les combi-
naisons étaient un composé très bizarre, et
pourtant il était naturel ; il était fin, mais honnête
homme et vrai , et une dissimulation complète
était une chose fort difficile, et à laquelle il était
maladroit. Si Sterne avait connu Lavalette, il
aurait tracé son caractère.
Il trouva madame Durosnel dans un bou-
doir près de sa chambre ; quoiqu'il fût de
bonne heure elle était déjà habillée avec cette
rigueur des premiers temps du veuvage : elle
n'avait aucun cheveu sur le front , et sa tête était
enveloppée dans un bonnet noir sur lequel
étaient ces barbes appelées pleureuses ; son vête-
ment en étamine noire lui cachait toutes ses for-
mes... elle était là, assise aubout d'un canapé, si-
lencieuse, triste, et ne pleurant plus parce qu'elle
ne pouvait plus pleurer... En la voyant si pâle
et si changée, lever sur lui un œil atone, La-
valette se dit :
378 MÉMOIRES
— L'impératrice a raison. . . je vais tuer cette
femme-là...
Il salua et s'assit, mais il ne parla pas. Madame
Durosnel , qui croyait que l'impératrice lui en-
voyait M. de Lavalette pour lui annoncer quelque
bienfait de l'empereur, attendait et devait atten-
dre qu'il prit l'initiative. Cependant voyant que
son silence se prolongeait :
— Monsieur, lui dit-elle d'une voixtrembla nte,
Sa Majesté est doublement bonne de vouloir
bien...
Lavalette tressaillit comme si on l'eût éveillé
en sursaut.
— Madame, dit-il à la pauvre affligée, com-
mencez-vous à vous consoler un peu ?...
— Ah! monsieur! s'écria madame DurosneL
Et son visage fut à l'instant couvert de larmes.
— Diable! disait Lavalette, si elle rentre dans
son désespoir, comment vais-je faire?
Et le voilà faisant en lui même un appel à tout
ce qu'il croit le plus capable de mettre madame
Durosnel sur la voie , et , entre autres choses
adroites, il n'imagina rien de mieux que de lui
demander si elle croyait aux revenans?...
— Hélas ! non , monsieur, et je voudrais non
seulement y croire , mais je voudrais qu'il y en
eût...
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 379
Et les larmes coulent de nouveau..... La
pauvre femme faisait pitié à Lavalette; mais
plus elle lui paraissait intéressante, plus il re-
doutait l'effet qu'il allait produire. Enfin, comme
il fallait prendre un parti, et qu'il était entendu
que de tout le jour il qe ferait rien que de gau-
che , il entreprend de raconter à la pauvre af-
fligée l'histoire d'une femme enterrée toute vi-
vante, et délivrée par un fossoyeur qui voulait la
voIer;enfin toute une histoire de Mathieu Laens-
berg, en n'oubliant pas les joies ineffables de
toute cette famille en revoyant celle qu'ils
avaient perdue.
— Hélas! dit madame Durosnel avec une voix
brisée par les sanglots , ils étaient bien heureux,
ceux dont vous parlez là!...
Et, cette comparaison la frappant, elle se
penche sur le coussin de son divan pour pleurer
librement, et surtout pour ne pas voir cet
homme qui semble se faire un jeu de redoubler
son affliction. ^
Pendant ce temps, Lavalette cherchait un nou-
veau moyen de se faire comprendre de madame
Durosnel ; il commençait à douter que cela fût
possible : aussi il jugea que le plus court, comme
le plus certain , était de parler, et commençant à
prendre un air agréable, ce qui, avec sonjnquié-
380 MÉMOIRES
tude, formait le plus étrange contraste , il se mit
à regarder madame Durosnel en som-iant, et à
lui faire des signes, si bien que la pauvre femme
commença à croire que le neveu de S. M. l'impé-
ratrice Joséphine était devenu fou; mais elle le
crut bien autrement, lorsque Lavalette, ayant
enfin pris son parti , lui demanda d'un air très
résolu, si elle avait déjeuné.
— Ah , mon Dieu ! s'écria-t-elle.
Lavalette était le meilleur des humains, mais
il commençait à prendre de l'humeur : il répéta
sa question.
— Je ne sais, monsieur, si , depuis que vous
êtes ici , vous vous apercevez que vous me tenez
des discours bien étranges... Je vous demande
la permission de me retirer.
— Et vous, madame, s'écria Lavalette, com-
ment ne vous êtes-vous pas aperçue depuis mon
arrivée du véritable motif de ma mission?...
Madame Durosnel retomba sur son divan , en
regardant Lavalette , dont l'excellente physiono-
mie était radieuse en ce moment :
— Ah!... dit-elle , qu'est-il donc arrivé?...
— Eh bien! rien du tout... il n'est rien arrivé...
m'entendez-vous à présent, madame ?... Oterez-
vous enfin votre vilain bonnet noir?... Votre
mari n'est pas mort!...
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 58 1
Un cri terrible lui répondit... Le père de ma-
dame Durosnel accourut... Il trouva sa fille la tête
enfoncée dans le coussin de son canapé, et prête
à suffoquer. Quant à Lavalette, après avoir
lâché le grand mot, il était retombé anéanti de
l'extrême effort qu'il avait fait sur lui-même...
Quand il vit le père , il se hâtad e se lever, et de
sortir ; il avait encore plus besoin d'air que la
veuve , qui ne l'était plus : il s'en fut sans qu'on
prît garde à lui, tant la maison était troublée
et joiyeuse.
— Ouf!... disait-il en s'essuyant le front à
plusieurs reprises, tandis qu'il descendait l'es-
calier... ouf!... j'ai eu plus de mal à faire revivre
ce mari-là, que l'empereur n'en aurait à le
faire tuer... mais aussi , quelle personne que sa
femme!...
— Mais pourquoi lui demander si elle avait
déjeuné?... lui fîuies-nous observer ensuite?
— Belle question!... A la manière dont elle
avait pris sa douleur, elle aurait été capable de
mourir d'une attaque d'apoplexie foudroyante :
son déjeûner pouvait l'étouffer. Je voulais bien
en fmir, mais non pas en la tuant.
Néanmoins, la manière brusque avec laquelle
il lui donna cette nouvelle, malgré les réflexions
qu'il faisait depuis son arrivée , faillit être fatale
583 ifôfomïs
à madame Durosnel. A peine fut- il parti , qu'é-
chappant à son père , ëlte coumt à son cabinet
de toilette, arracha ses pleureuses, ses voiles
noirs . et mit sur sa tête toutes les guirlandes de
roses qu'elle put trouTer... elle en mit sur ses ha-
bits... partout !.^ Et une de ses amies, qui logeait
avec elle . et voulait Femmener loin de Paris ,
rentrant en ce moment, la crut complètement
folle : Halley me dit . à cette même époqne , que
cela aurait pu arriver.
D«i:x ans plus tard . madame Durosnel , étant
an bal du prince Schwartzenberg, fut jetée à terre,
foulée aux pieds, et dans un état affreux. Son mari,
qui la cherchait, la renccHitra enfin, mais sans
connaissance , les jambes et les bras presque en-
tièrement brûlés. Au moment où le général trouva
sa femme, un homme était occupé à lui Toler ses
boucles d'oreilles de diamans.
Une particularité singulière du fait de sa brû-
lure , c'est que les jambes furent brûlées pro-
fondément . et que le bas de soie fut à peine
roussi.
5^ous trouTàœes à Brîbtesca , mauvaise bico-
que entourée de murs de terre, un homme que
je revis avec plaisir, et que je n'avais pas ren-
contré depuis son retour d'Egypte ; c'est le gé-
néral Reignier : il avait une attitude que j'aimais;
DE LA DUCHISSE d'aERA5TÈS. 3ft3
il avait du calme . de la dignité . et ses camarades
lui reconnaissaient une capacité militaire remar-
quable. U fut du dernier étonnement de me voir
en Espagne . et ne le cacha pas : il y avait dans
l'expression animée de cet homme , si froid habi-
tnellement, un eÉfet qui impressionnait. Il ne
faisait que passer : plus tard, nous nous retrou-
vânaes.. . h^ks ! c'était dans un désert phis triste
encore que ne l'était Bribiesca...
Il était temps pour moi que nous arrivassions
à Burgos, ou le duc avait son quartier-général;
je crachais le sang, j'étais fort souffrante , et j'a-
vais un besoin réel de repos. En arrivant dans
cette vieille cité de Burgos, je compris tout le
charme de la paresse, et j'éprouvais une vraie
jouissance en entendant battre la diane le matin,
et en pensant que ma tête n'avait pas besoin de
quitter l'oreiller sur lequel elle reposait.
Junot retrouva à Burgos un homme qui Itri
avait les plus grandes obligations : c'était le gé-
néral Solignac. Très avant dans la disgrâce de
l'empereur, à propos d'affaires relatives à Mas-
séna dans la campagne de Xaples et probable-
ment injustement, le général Solignac avait été
recommandé à Junot par la grande-duchesse de
Berg, tandis qu'il était à Lisbonne. Junot ne
pouvait rien refusera une telle recommandatioi),
584 MEMOIRES
et le général Solignac ne pouvait l'ignorer; mais
ce qu'il devait aussi savoir, c'est combien Junot
eut de peine à faire , non pas revenir l'empereur,
ce fut impossible, mais l'engager à l'employer de
nouveau. Je ne me mêle guère de semblables
questions : ici , je dis ce que j'ai long-temps vu et
entendu.
Le général Solignac n'était à Bui^os que par
intérim ; il y remplaçait momentanément un
homme dont la noble conduite, les talens, l'hu-
manité bien entendue, avaient changé l'anathème
lancé sur nous par les Castillans en bénédictions,
du moins pendant son séjour à Burgos. Cet
homme, dont je m'honore d'être l'amie, est le
général Thiébault. Envoyé par l'empereur pour
prendre le gouvernement de la vieille Castille,il
trouva Burgos semblable à un cloaque infâme ,
fait pour donner et répandre la peste dans toute
la Péninsule : lorsqu'il arriva, il y avait deux mois
que nulle autorité n'y exerçait de pouvoir, si ce
n'est les chefs qui passaient dans la ville ; aussi
rien ne peut donner une idée du nombre de
viclimes qui tombaient sous le couteau des dé-
vastations, du pillage, qui ravageaient les cam-
pagnes à un demi-mille de distance. Les injustices
les plus révoltantes étaient commises par les
nôtres , souvent en représailles d'atrocités exer-
Jr
DE LA. DUCHESSE d'aLRA.NTÈS. 385
cées sur nous: ces injustices étaient de nouveau
vengées , et c'est ainsi qu'une chaîne de désastres
s'établissait sans espoir de la voir finir. Le géné-
ral Thiébault eut le courage de la briser; il jeta
un coup d'œil désolé sur le désert de quatre on
cinq lieues, formé par le fer et par le feu, entou-
rant la ville comme une ceinture de malédiction,
et dans lequel on ne trouvait que la famine , la
ruine, le désespoir, et la mort!... Cette situation
était surtout horrible dans les casernes , les dé-
pôts isolés... les prisons surtout !... et les hô-
pitaux!... cependant, Burgos était un lieu des
plus importans en Espagne, un lieu de repos!
Depuis Bayonne jusqu'à Madrid... croirait-on
qu'il n'existait aucune justice?... pas de tribu-
naux, pas de juges? tout avait fui... tout avait
disparu comme devant l'épée de l'ange extermi-
nateur... le peu d'habitans qui étaient restés ne
s'inquiétaient pas de leur vie ; s'ils n'étaient pas
partis , c'est qu'ils ne l'avaient pas pu : ils er-
raient comme des spectres dans les rues mal
pavées de Burgos, mais dont les cailloux pointus
ne blessaient plus leurs pieds, car une couche
épaisse d'immondices couvrait le sol, et dans
cette bouc infecte étaient ensevelis plus de deux
cents charognes, et plus de cent cadavres!... La
peste pouvait sortir de ces exhalaisons méphiti-
XII. 25
386 MÉMOIRES
ques, et s'unir aux autres fléaux qui frappaient à
coups redoublés sur la malheureuse Espagne...
Un mois de retard encore, et ce désastre arri-
^'ait...
Le préfet de Burgos, don Blanco de Salcedo ,
était un digne homme; mais il était tcop faible
pour résister à celte masse effrayante par sa
force et son volume. Il voulait le bien et ne pou-
vait le faire. Néanmoins aussitôt qu'il fut requis de
prêter son aide, il seconda le général Thiébault
avec une ardeur tout-à-fait louable ; mais il es-
péra peu de succès. Lorsque le général Thiébault
lui dit qu'il voulait d'abord commencer par as-
sainir la ville, il lui répondit en hochant la tête :
Votre Excellence entreprend plus que le nettoie-
ment des écuries cC A ugias\...
Mais le général Thiébault avait encore la mé-
moire nouvelle de ce que Junot avait fait à Lis-
bonne, dont les rues étaient obstruées en 1807
par les décombres du tremblement de terre de
1755!... Leduc d'Abrantès les fit enlever, ces
décombres, et le nettoiement de Lisbonne, pen-
dant son gouvernement général, n'est pas uw
des moindres bienfaits qu'il lui ait laissé.
Le général Thiébault fut récompensé de ses
peines par un plein succès. En quelques mois de
temps Burgos fut entièrement changée. J'ai
DE LA DUCHESSE d'aBRAWTÈS. ZSj
causé longuement à Burgos avec le préfet, le
corrégidor, l'intendant, enfin tontes les autori-
tés... Elles n'avaient qu'une voix , qu'une parole
en parlant du général Thiébault , et c'était pour
le louer'. Je ne crains pas d'être démentie en par-
lant ainsi, parce que mes renseignemens m'ont
été donnés sur les lieux mêmes , et par les gens
du pays. Les boutiques se rouvrirent, les mar-
chés se repeuplèrent, la justice reprit son cours,
et six mois ne s'étaient pas écoulés, que non
seulement Burgos ne fut plus un lieu d'effroi ,
mais qu'il fut embelli par des soins soutenus.
Le général Thiébault fit construire des prisons,
des casernes , planter une promenade au bord
de l'Arlanzon, dans laquelle, flattant à la fois le
fanatisme et l'esprit chevaleresque des Castillans ,
il fît apporter de Saint- Pierre de Cardefia, les
ossemens du _Cid et de doua Ximena, dont des
dragons avaient violé le tombeau. Ce tombeau
fut réédifié, et subsiste toujours au bord de
l'Arlanzon '.
» Voici ua fait plus posilif encore s'il est possible. Eu 1S23
le général Thiébault voulut faire entrer un de ses fils au ser-
vice d'Espagne; il en fît la demande en invoquant l'opiniou
des Espagnols sur lui... La réponse fut à l'instant de nommer
son fils lieutenant dans la garde du roi, il est depuis repassé
au service de France.
»La martjuise de Villucna (la douairière) ayant oblenu de
388 MÉMOIRES
Je ne nommerai pas le général qui était à Bur-
gos avant le général Thiébault...Ses remords doi-
vent être assez grands sans y ajouter le martyre
du blâme public. Mais j'ai entendu des paroles
de mort prononcées sur le nom de cet homme !...
j'ai vu des effets terribles de la terreur qu'il inspi-
rait!... en voici un exemple.
,„ Un régiment arrivé à Burgos fut envoyé contre
la guérilla du marquis de Villa-Campo, et le
chef qui était alors à Burgos lui donna des or-
dres de la plus excessive sévérité, pour agir con-
tre les habitans qu'il trouverait devant lui, no-
tamment contre ceux d'un petit village en avant
de la fameuse foret de Covalleda , foret primi-
tive, où le jour pénètre à peine ', dans laquelle
on ne trouve que quelques sentiers, et qui était
à la fois un repaire de brigands et l'asile des gué-
rillas. Dans toute cette première guerre d'Espa-
gne , une particularité singulière était la célérité
avec laquelle les chefs insurgés étaient avertis de
nos mouvemens, et de la difficulté que nous
trouvions à nous procurer un espion, ou un
guide , presque toujours infidèle. Le bataillon
chargé de la mission dont je viens de parler, par-
la ville de Burgos le terrain dans lequel est ce toiiihw'aii ,
pour en faire un jardin , l'a rcîigicuscmcut conserve.
A
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. oSq
tit de Burgos, et se rendit à Arguano^, à travers
un pays affreux , en gravissant des rochers à
pic, traversant des torrens d'eau glacée, et par-
tout craignant une mort imprévue et cachée.
Arrivés devant le village, le commandant n'a-
perçoit aucun mouvement... n'entend aucun
bruit... Quelques soldats s'avancent... Rien... une
solitude absolue... Le chef se méfiant de quelque
embûche , ordonne la plus grande circonspec-
tion... On entre dans la principale ou plutôt la
seule rue du village... on arrive sur une petite
place où fument encore des gerbes de maïs;
de froment, mais consumées, calcinées, et des
pains encore entiers, n'offrant plus qu'un mon-
ceau de charbon... Ils étaient là, gisant à terre,
dans des flots de vin coulant encore des outres
ou peaux de boucs qui avaient été percées par
les habitans avant leur départ , comme le pain
et le blé avaient été brûlés , pour que les Fran-
çais ne trouvassent aucune provision...»
Aussitôt que nos soldats eurent acquis la cer-
titude qu'après une si longue et si dangereuse
fatigue ils n'auraient aucun reconfort dans ce
désert désolé, ils poussèrent des hurlcmens de
' Je crois que c'est Arguano : le nom fut e'crit si vile dans
le livie de notes de mon voyage dEspagnc , que je ne puis
bien le relire, mais je crois ctrc sure que c'est Arguano.
3gO MÉMOIRES
rage... Et nulle vengeance à exercer!... Tous les
habitanssont partis !... partis pour cette forêt de
Covalleda dans laquelle l'enfer ne pourrait faire
pénétrer! Tout-à-coup des cris se font entendre
dans l'une des chaumières abandonnées où les
soldats s'étaient répandus dans l'espoir de trou-
ver quelque butin ou quelque nourriture...
C'était une femme... jeune... et portant sur ses
bras un tout petit enfant d'un an ; les soldats
l'entraînent devant leur lieutenant.
Tenez, mon lieutenant, dit l'un d'eux, voilà une
femme que nous avons trouvée auprès d'une au-
tre vieille qui ne peut plus parler , questionnez-
la un peu...
La jeune femme était pâle , mais elle ne trem-
blait pas; elle portait le costume des paysannes
des montagnes de Soria et de la Rioja.
— ' Pourquoi es-tu seule ici? lui demanda le
lieutenant.
— J'y^suis demeurée auprès de ma grand'-
mère qui étant paralytique n'a pas pu suivre les
nôtres dans la forêt, répondit-elle avec une
sorte de hauteur, et comme fâchée d'être con-
trainte de laisser tomber une parole devant un
Français... Je suis restée pour la soigner.
— Pourquoi les tiens ont-il quitté ce village?
Les yeux de l'Espagnole s'allumèrent... elle re-
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. Ogl
garda le lieutenant avec une étrange expression,
puis elle lui dit :
— Vous le savez bien , ne deviez-vous pas
nous massacrer?...
Le lieutenant leva les épaules.
— Mais pourquoi avoir brûlé ce pain , ce blé ?
avoir défoncé ces outres?
— Pour que vous ne trouviez rien... ils ne
pouvaient pas tout emporter, alors il fallait bien
le brûler.
Dans ce moment des cris, mais cette fois des
cris de joie, se firent entendre; les soldats appor-
taient plusieurs jambons , quelques pains, mais
surtout plusieurs peaux de boucs remplies de
vin. Ils avaient trouvé toutes ces provisions dans
une cave dont l'entrée était cachée par la paille
sur laquelle était couchée la vieille paralytique...
En voyant les soldats possesseurs de ces provi-
sions, la jeune femme leur jeta un regard de
vengeance infernal. Le lieutenant eut un moment
de joie, car ses hommes n'avaient qu'un peu de
pain , et il ne savait comment les faire souper.
Le soleil se couchait , et il était impossible de
prolonger la marche dans l'état de fatigue où ils
étaient. Cependant plusieurs malheurs récens,
des exemples terribles lui donnant de la méfiance,
il dit à la jeune paysanne :
0Q2 MEMOIRES
— D'où viennent ces vivres ?
— Ce sont les mêmes que ceux qui ont été
brûlés... nous les avions cachés pour les porter
aux nôtres.
— Est-ce que ton mari est avec les brigands?
— Mon mari est au ciel ! répondit-elle en y
levant les yeux... il est mort pour la bonne cause,
celle de Dieu et de Ferdinand !...
• — As-tu donc des frères parmi eux?...
— Je n'ai plus personne... que mon pauvre
enfant... -^
Elle le serra contre elle... La pauvre petite
créature était maigre et jaune , et ses grands yeux
noirs brillaient dans son pâle visage en regar-
dant sa mère.
— Mon commandant, s'écrièrent les soldats...
ordonnez donc la distribution , car nous avons
bien faim et surtout diablement soif....
— Un instant, mes enfans... Ecoute, dit-il à la
jeune femme , ces vivres-là sont bons, j'espère?
Et il attachait sur elle un œil défiant et inves-
tigateur, car déjà plusieurs citernes avaient été
empoisonnées par leshabitans des montagnes...
— Comment seraient ils mauvais ? répondit
l'Espagnole en faisant un geste de mépris... Ils
n'étaient pas pour vous...
— Eh bien! alors ù ta santé, demonio, dit
DE LA. DUCHESSE b'aBRANTÈS. 093
un jeune sous-lieutenant en décoiffant une peau
de bouc.
Et il se disposait à boire... mais le lieutenant,
plus prudent que lui, l'arrêta encore...
— Un moment. Puisque ce vin est bon , dit-il
à la jeune femme , tu en boiras bien un verre ,
n'est-ce pas ?
— Oh î mon Dieu , tant que vous voudrez...
Elle prit la tasse de campagne que lui rem-
plit le lieutenant , et la vida tout d'un trait.
— Houra ! houra ! crièrent les soldats tout
joyeux de pouvoir s'enivrer sans crainte...
— Et ton enfant , fais le boire aussi , dit le
lieutenant ; il est si pâle que cela lui fera du bien.
L'Espagnole avait bu sans hésiter... En pre-
nant la tasse pour l'approcher des lèvres de son
fils, sa main trembla... mais ce mouvement fut in-
aperçu, et l'enfant vida la tasse... tous les soldats
burent le vin des outres , et mangèrent le pain
et les jambons... la troupe était nombreuse../
Tout-à-coup, l'un d'eux, qui regardait en ce
moment la jeune Espagnole et son fils, vit
l'enfant devenir livide , ses traits se contractè-
rent , et sa bouche tordue par la souffrance
laissa échapper des cris perçans. .. sa mère elle-
même, quoique plus forte j pouvait à peine se
soutenir... Elle retenait ses plaintes, mais ses
3^4 MÉMOIRïS
souffrances ne pouvaient se dissimuler sur >on
visage décomposé...
— Malheureuse, s'écria le commandant, tu
nous as empoisonnés !...
— Oui, dit-elle avec un affreux sourire , en
se laissant tomber sur la terre à coté de son
enfant, qui râlait déjà pour la mort... oui, je
vous ai empoisonnés... Je savais bien que vous
iriez chercher les outres là où elles étaient...
est-ce que vous auriez laissé une mourante sur
la paille de son grabat ''.. Oui... oui , vous allez
mourir, et mourir damnés... moi... j'irai au
ciel...
On entendit à peine ces dernières paroles; les
soldats ne comprirent pas d'abord toute l'hor-
reur de la situation ; mais à mesure que le poi-
son exerçait son ravage sur l'Espagnole, son dis-
coui-s se traduisait pour eux sur ses traits en
convulsions... Aussitôt que le mot poison bit
compris par eux , aucune puissance ne put les
retenir. Ce fut en vain que leur commandant se
plaça entre eux et la jeune femme; ils le repous-
• Cette p€ii5€eque noà soldats iraient violer le lit d'une mo-
ribonde pour y chercher de l'argent , e'taitune des choses les
pins terribles à redcNUer de nous sans contredit ; et l'homme
«pi pouvait dire : que rien ne soit à F abri de vos recherches ,
^«duisâit cet effet. Voilà comment on agi&sait du temps du
DE LA DUCHESSE d'aBRA^TÈS. SqS
sèrent , et la prenant par les cheveux , ils la traî-
nèrent au bord du torrent, dans lequel ils la je-
tèrent après l'avoir percée et lacérée de plus de
cent coups de sabre... elle ne poussa pas un
cri. . . Quant à Tenfant , il fut la première victime.
Vingt-deux hommes périrent par suite de cette
action , que je ne puis cependant appeler autre-
ment que grande et courageuse. Le commandant
y échappa par miracle . m'a-t-il dit lui-même...
Tel était le peuple au milieu duquel je me
trouvais alors. En écoutant ce récit, qui me
fut fait la veille de mon départ de Burgos, je
frémis à la pensée de cette terrible guerre dé-
clarée ainsi à mort dun peuple à un peuple !...
Pour la première fois je tremblai depuis mon
entrée en Espagne... Tétais devenue craintive...
Hélas ! je ne l'étais pas pour moi... mais j'allais
encore être mère... et dans quels périls, ô mon
Dieu! allait donc naître mon enfant!
général D. ... et y : . nt dès rorigine on a exaspéré l^
popnlations. Si les uài':.s::- " ' V _ ::.no n'aTaieut pas été
prévenus qu'ils seraient m.. . .I3 n'auraient pas pris
l'inîtiative. «_ t^if
-4' T
rry rr TO]sir DorziÈME. %,
T ' ¥
TABLE
DU DOUZIÈME VOLUME.
Chapitbe I. — Commencement de la re'volution de l'Es-
pagne, — L'empereur à Bayonne. — L'impe'ratrice à
Bordeaux. — Les e'trennes de Junot. — La caisse de
diamans. — Le collier de saphirs. — Le mauvais ami.
— Madame Foy en Roxelane. — Madame Trousset.
— La folie de Saint-James. — Le jardin de fleurs et le
jardin d'Armide. — La comédie. — Madame Laplan-
che-Mortières. — Le gênerai Lallemant. — Millin. —
Michaud. — La mauvaise actrice. — La comtesse
Dupont. — La fête de famille. — L'abus des talens.
— La gavotte. — La rosière. — Le mal de reins dans
le talon. — La pauvre famille. — Les environs de
Paris. — La femme faisant manger les yeux de son
enfant par une araignée. — Le pauvre père. — La ro-
sière à Versailles
Chapitre II. — Retour de l'empereur. — Faites ce que je
veux. — Joseph en Espagne. — Tristesse de Paris. —
Mon inquiétude. — J'écris à l'empereur. — Réponse
par l'archichancelier. — La remontrance. — Je vais
à Saint-Cloud. — Scène violente entre l'empereur et
moi. — Le comte Frochot. — Le peuple de Paris. —
Aumônes abondantes de moi et de Junot. — Aumônes-
de Madame-mère et de la reine Julie. — Bouquet de
la ville de Paris — Fête à l'Hôtel-de-Ville. — Sa tris*
tesse, -- Souper particulier. — Lettre d'Espagiie. — '
S^S TABLE.
Situation rëvëlëe. — Le catéchisme d'un bon Espa ■
gnol. — Napoléon et le poché. — Murât et Godoï.—
On gagne le ciel en tuant un Français 4^
Chapitre III. — Convention de Cintra. — Situation du
Portugal à cette e'poque. — La cour du gouverneur-
ge'néral. — M. Galeppi en triton, et Berlhier en uni-
forme de la garde royale. — Junot fait forcer Iss Es-
pagnols à l'obéissance. — Soulèvement d'Oporto. —
Désarmement des Espagnols, — Il s'opère sans qu'un
seul coup de fusil soit tiré. — Courriers arrêtes à Ba-
dajoz. — Le général Graindorge , avec quelques dra-
gons , se bat contre i,4oo hommes , en tue trente, etc.
— Le roi don Sébastien. — Miracles. — On veut assas-
siner Junot. — Procession à Lisbonne. — Conspira-
tion. — Projet de nouvelles Vêpres siciliennes. — Le
saint sacrement ne veut pns sortir du tabernacle. —
Il en sort à la parole de Junot. — Conseil de géné-
raux. — Beja. — Un moine soUicite le pardon de la
ville. — Junot le lui accorde, et le récompense. —
Une poule pond un œuf miraculeux. — Les Anglais
débarquent avec un immense matériel. — Loyauté
de M. de Bourmont. — Junot accepte ses services. —
Bataille de Vimeiro. — Kellermann au camp des An-
glais. — L'amiral Siniavin. — Sa trahison. — Texte
de la convention de Cintra. — L'empereur n'en ap-
précie pas tout le mérite pour Junot 63
Chapitre IV. — Départ pour La Rochelle. — Sérail de
Junot. — Rôle comique joué par un mari. — Route de
Blois à Tours. — Postillon mort-ivre. — Mes inquié-
tudes. — Elles sont heureusement dissipées. — Ma-
dame Chégai'ay. • — J'embrasse mon mari. — Opinion
de Montgaillard sur la convention de Cintra. — Un
dernier mot sur l'afTaiic de Baylcn. — Le général
TABLE. 399
Marescot. — M. Vi'Ioutrec va proposer la capitula-
tion à Castanos. — MÎ\I. IBilIyvanbcrchem , Carrion
de Nisas, Novion. — Arrestation de M. de Bourmont.
— Il est presque aussitôt relâché. — Junot le fait ad-
mettre dans l'etat-major avec le litre d'adjudant com-
mandant. — MM. de Viomcsnil et de Saint-3Iezart.
Junot se dispose à rentrer en Espagne, après avoir vu
son fils. — L'amitié d'un grand homme est un bienfait
des dieux, — Projets de vengeance de la Prusse et de
l'Autriche. — Une fêle chezl'archichancelier. — M. de
Cadore. — La femme et les enfans de M. de Metter-
nich sont retenus à Paris. — IM. d'Aigrefeuille. et sou
habit bleu - de - ciel fait avec une robe de ma grand'-
mère. — • Moore et ses soldats. — L'empereur juge
mal les Espagnols. — Capilulation de Madrid. — Le
duc de Conegliano. — Le sac de diamans etSavary.
— Petit verre taillé dans un diamant. — Eclaircisse*
mens donnes sur les diamans que j'ai reçus de Por-
tugal. — La pluie d'or. — Souper chez l'impératrice. io5
Chapitre V. — Cercle aux Tuileries. — Les diamans et
les boutons de roses. — La beauté aux yeux louches.
. — Madame de Vaudemont. — Souper avec l'impéra-
trice. — La robe de cour brodée en diamans. — Le
déjeûner aux Tuileries. — La calomnie. — Le diamant
de Portugal. — Le Mémorial de Sainte- Hélène. — Le
roi et la reine d'Espagne sans argent. — L'Escurial
el Sainte-Hélène. — La Providence. — 3Iadame da Ega.
— Le marquis de Marialva. — Le comte Sabugal. —
Le marquis d'Alorna. — Société portugaise. — Le se'
rail de Junot. — Plaisanterie du ministère anglais. —
L'amour en trois personnes. — Le méchant quatrain,
— Si , sur ma foi ! — Prise de Madrid. — 31. de Fia-
haut et mademoiselle de Saiut-Simon, — La grâce du
4 00 TABLE.
père et la vertu de la fille. — L'injustice re'pare'e. —
Les aigles à Lisbonne. — Promesse de l'empereur. —
Lettre de Berthier. — Le mare'chal Soult. — Seconde
lettre de Berlhier. — Junotva commander en Aragon
et en Navarre j/[6
Chapitre VL — L'empereur chasse les Anglais d'Espa-
gne. — M. de Metternich. — Madame de Metternich.
— Note curieuse et fausse mise dans le Moniteur. —
Le duc de Cadore. — Sie'ge de Saragosse. — Ses hor-
reurs. — Junot est souffrant de ses blessures. — Ses
chagrins. — Il veut se tuer. — Dureté de l'empe-
reur. — Prise de San- José. — Mort de mon cousin
Georges. — Lettre de ma tante. — Les ingrats. —
Mort du général Lacoste. — Le comte de Fuentes dans
im cachot. — Les mineurs. — Lettre de Junol à Ber-
thier. — Réponse. — Savez-vous que j'ai un tribunal
gui condamne à mort! — Retour de l'empereur à
Paris. — Sinistres prévisions. — Exil de madame de
Staël et de madame Récamier. — Opinion de Junot
sur madame Récamier. — Elle ne veut pas devenir
Vamie de l'empereur.— Fouché entremetteur.— Billet.
— Fouché redevenu Père Lachaise 1 70
Chapitre VII. — Le général ïhiébault est mandé au
quartier-général. — Il s'y trouve avec le général Le-
gendre. — Fâcheux pronostic. — Audience qu'il a
avec l'empereur. — Napoléon évite de nommer Junot
à propos des affaires du Portugal Détails sur la ba-
taille de Yimeiro. — L'empereur sait par cœur un
rapport de 1 10 pages. — Le général Wellesley à Peni- -
ches. — Elvas, Almeida. — Junot s'attendait à être se-
couru dans sa campagne de Portugal. — Le passage
ilei plus grands Ueuves préférable à celui des monta-
gnes du Bcira cl du Tras las Montés. — M. Desgc.
TABLE. 40 »
nettes. — Dédicace à la mémoire du duc d' Abrantès.
— M. Hermann. —Une de ses lettres à Junot. — Son
cœur est soulagé, — Ingratllude igi
Chapitre VIII. — Prolongation dusie'ge de Saragosse. —
La duchesse de Cadaval. — Le vieux domestique. —
Le secrétaire ouvert et la lettre. — Lisbonne et son sou-
venir. — Junot malheureux. — La volonté du suicide.
— Lanues à Saragosse. — Profond chagrin de Junot.
— Le mauvais camarade. — Les cadavres dans l'È-
bre. — Les moines dans le sac. — Le trésor de No-
tre-Dame du Pilar. — Copie du procès-verbal donné
par le premier chapelain. — Humeur de l'empereur. —
Ma mère. — Les ennemis de l'empereur. — Singulière
question faite à Duroc. — Position affreuse d'Armand
de Fuentès au siège de Saragosse. — II succombe huii
jours après sa délivrance. — Bizarre destinée de deux
frères. — Noblesse et richesse. — Nouvelles afflictions.
— Opinion de Junot sur le maréchal Suchet. — Mort
de Visconti. — Hem! hem ! — Qu^estque cela luijai-
sait de mourir deux mois plus tôt ? — Mariage d'un
nouveau genre. — Mon voyage aux eaux de Cotercts. 206
Chapitre IX. — Nouvelle camp;igne d'Allemagne. —
Pourquoi' M. de Melternich n'aimait pas la France.
— Bravoure de Masséna. — L'empereur pendant la
campagne de Wagmni. — Le deuil suit nos triomphes.
— Marche! meurs ! — Le 46" régiment de ligne. —
Bombardement de Vienne. — Décret qui réunit les
Etals Romains à l'empire français. — Bataille d'Ess-
ling. — Le maréchal Lannes frappé à mort. — Hor-
rible boucherie. — Rapport ennemi sur le nombre
des tués et des blessés. — Passage d'une lettre de Ju-
not sur la mort de Lannes. — La bulle d'cxcommu-
jjicalion. —Fulminant analhème. — Termes dans les
Xli. 20
4oiJ TABLE.
quels il est conçu. — Succès de Suchel en Espagne.
— Lettre du comte de Hunebourg à Junot. — Elon-
nante activité' de l'empereur. — II s'abuse sur les dis-
positions du Nord , comme il s'était déjà abusé sur cel-
les du Midi. — Singulière aventure. — Le maréchal
Soult se décideà accepter les attributs de la royauté.
— Seconde version. — Celle de M- Nnpier. — Biogra-
phie du maréchal Soult , par un de ses amis. — Ni-
colas P', ou Jean de Dieu, ah ! ah ! roi de Portu-
gal!... Nicolas ?.. c'eût été plutôt Nicodèmi.. — Nou-
veaux désasties en Portugal. — Histoire de la com-
tesse de W. — Nouvelles prévisions : la femme élé-
gante de Paris dans les affreuses solitudes d'Espagne. 254
Chapitre X. — Douleurs, regrets. — Le général Danube.
— Le prince Eugène à Leoben. — Armées d'Allema-
gne et d'Italie. — Nos troupes couvrent la Carniole ,
leFriouI, la Styrie , le Voralberg , etc., etc. — Ba-
taille de Raab en Hongrie. — Macdonald , grand-oifi-
cier de l'empire. — M. Emile Grandier. — Il serre les
jambes.— 1\ n'est pas mort, puisqu'il crie. — Maladie de
peur. — Je ne suis qu'un lâche. — Leçons d'armes. —
Quelle invention maudite! là ! — Fuite à Perpignan.
— La maja. — Le blason.— Grandier tué en duel. —
Où est-il aussi , celui-là ?... Mort! tous morts J — Ba-
taille de Wagram. — Le champ de bataille converti en
horrible charnier. — Touiinens affreux des blessés. —
Lettre du roi de Wurtemberg à Junot. — Vanité de
Marinent. — On est injuste à son égard. — Vous avez
manœuvré com.ms une huître. — Mon ami , je suis ma-
réchal ! — Mystère de la dcs.tinée du d-jc de Raguse. 2.w
Chapitre XI. — Intérêt de l'Angleterre à prolonger la
guerre en Espagne. — Lord Castelreagh. — Une halle
inorio atteint Pempereiu -ui talon. — Divorce pro-.
TABLK. lio7)
chain. — Conversation avec l 'impéialrice. — Je ne
veux pas que lu pleures. — Slérililé. — Fètc à l'Hôlel-
de-Ville de Paris. — Les dames qui doivent recevoir
linipératrice sont contremaudées. — L'en)barras. —
Dites que vous avez mal aux den's. — M"" de T d
et la toque à plumes. — Savez-vous de qui nous avons
l'air? — Souffrances de l'impératrice, cruelle journe'e.
— L'empereur et la reine de ]Naplcs. — Kerth'ier. —
Sa conduïLe à l'égard de l'impératrice. — M de Ponte.
— Je me trouve mal. — Les diamans rclrouvés. —
Grande chasse à Gros-Bois. — Voyage maudit. — Cadet-
Roussel, maître de déclamalioD. — Le divorce est dé-
clare'.— Circonstance dramatique. — Joséphine à la Mal-
maison.— Députalion rhénane, — Le cardinal Maury.
— Mademoiselle Masséna. — Le faubourg Saint-Ger-
main l'j}'.
Chapitre XII. — Lucien Bonaparte. — Décret qui relire
au pape le patrimoine de saint Pierre. — Charles Mu-
signano. • — L'imposition des mains. — Le pape enlevé
de Rome. — Le général Radet. — Il pnsse par une
fenêtre. — A genoux ! le Saint Père va donner sa bé-
nédiction! — Ruse de guerre. — Pie VII ii Grenoble.
— Le général Miollis. — Lucien, le Mécène des artis-
tes. — Tusculum. — Expatriation. — La tempête. —
Fermeté de caractère. — Le port de Cagliari. — Ma-
dame Lucien et ses enfans malades. — Lucien et sa l'a-
mille prisonniers de TAngleterre. — Fusées à la Con-
grève. — Malle. — Le palais du grand-maître de l'or-
dre. — Le capitaine Warren. — Arrivée à Plymouth.
— Politique anglaise. — Château de Ludlow. —
Scènes d'intérieur. — Banqueroute. — Les sacs de
diamans. — M. Boycr et la reine de Naples. — Bathilde ,
reine des Francs, poème de madame Lucien. — Ma-
4o4 TABLE.
(lame Simon Candeille.— Concerts intimes. — Madame
Lambert. — M. Barrère et madame de Guibert. — Im-
partialité'.— M. Alissau deChazet. — Désintéressement. 3o5
Chapitre XIII. — Les majestés allemandes à Paris. —
L'impératrice Joséphine à Malmaison. . — La reine de
Naples aux Tuileries. — Sa magnificence. — Le carna-
val. — Le comte Mareschalcbi. — Le bal masqué. —
El casole délie hestie. — Maison actuelle de M. de
Flahaut. — Ennui général. — Le quadrille. — La partie
d'échecs humaine. — Les pions femelles. — M, de
Sepleuil. — MM. de Canouville. — M. de Brigode. —
C'est une tour. — M. de Ponté. — C'est la tour de
Londres. — 3L de Beausset. — M. Anatole de Mou-
tesquiou. — La duchesse de Rovigo. — La duchesse
de Bsssano- — La reine de IVaples. — Le dragon et
le chapeau de fou. — Ça , le gouverneur de Paris! —
Départ par l'Espagne 542
Chapitre XIV. — Je pars de Paris pour l'Espagne. —
Bordeaux. — Madame de Caseaux. — Chagrins de
Souvenir. — Tristesse. — Le maréchal Soult. — Le
maréchal J — Lannes et Masséna. — Arrivée à
Bayonne. — Entrée eu Espagne. — Les cacolets. —
La jolie Basque. — La reine Hortense; son portrait.
— Alphonse Pignatelli. — Le nez cassé. — Les quatre
cadavres. — L'homme coupé eu morceaux. — Les
belles bruyères fleuries. — J\I. de Lavalelle. — Ma-
dame Durosnel. — Le mari-revenant. — Ambassade
de M. de Lavalette. —Le général Soiignac. — Le gé-
néral Thiébault. — Burgos. — Les brigands. — La
jeune Espagnole. — Empoisonnement d'un bataillon. 353
riN D£ l.A TABLE DU DOUZIEME VOLUME.
University of Califomia
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